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différente se passait à Bobbio. L'officier qui mit si erueUemement exécuté les désirs de son maître s'étant trooTè atteint tout à coup de violents accès de frénésie, le duc lombard qui craignait pour Èniméme la vengeance divine, fit porter le malade auprès de saint Attale, en le suppliant de le 7nérir, et en se recommandant à son tour aux prières du pieux abbé et de ses moines. L'abbé consentit à demander à Dieu la guérison du meurtrier qui fut, en effet, délivré de son mal ; mais quant aux présents offerts en même temps par le prince, ils lui furent incontinent renvoyés.
Saint Bertulfe, troisième abbé de Bobbio, était fils d'un puissant seigneur d'Austrasie, et parent de saint Arnoul, cet illustre évéque de Metz dont le nom se mêle souvent aux annales des temps mérovingiens. D'abord moine à Luxeuil, il y devint bientôt le modèle de la communauté, et dans un voyage qu'il fit à ce monastère, Attale conçut h pensée de l'emmener avec lui. pour qu'il l'aidât à maintenir la discipline à Bobbio. D le demanda donc à l'abbé Eustaise qui, par une condescendance que rendaient alors fréquente l'affection réciproque et les liens de la solidarité monastique, consentit à se séparer de son moine. Nommé en remplacement d' Attale, Bertulfe Jéploya une grande vigueur dans son administration. 11 se signala particulièrement dans un démêlé avec 1 evèque de Tortooe, qui, prétendant que le monastère de Bobbio relevait de sa juridiction, avait essayé de faire prévaloir ses droits en mettant dans ses intérêts d'autres évèques et les seigneurs les plus en crédit auprès d'Ariowald. Bertulfe, qui voulait connaître les dispositions secrètes du
prince, envoya, dans cette intention, des moines à Pavie; mais quoiqu'il fût arien, le duc refusa de prendre parti contre un abbé connu par son zèle orthodoxe, et répondit avec le bon sens du barbare : « Ce n'est point mon affaire de prononcer sur les causes concernant les personnes engagées dans le sacerdoce, puisqu'elles ne peuvent être examinées et jugées que par un synode. » Bien plus, se rappelant sans doute ce qui s'était passé avec Blidulfe et Attale, il défendit qu'on inquiétât l'abbé de Bobbio, et voulut même lui fournir les moyens de se rendre à Rome, où Bertulfe se disposait à porter son recours au chef de l'Église. Accompagné du moine Jonas, l'abbé alla se présenter au pape Honorius Ier, qui ayant appris de lui quelle observance on suivait à Bobbio, l'engagea vivement à y persévérer, et lui donna un privilège statuant que le monastère demeurerait placé sous la juridiction immédiate du Saint-Siège1. Muni de cet acte important, qui garantissait l'indépendance de la communauté pour le présent et pour l'avenir, Bertulfe revint à son abbaye et continua de l'administrer avec sagesse jusqu'en 640, époque où il mourut en laissant le bâton pastoral à Bobolène.
Cet abbé, que ses vertus ont fait placer au rang des bienheureux, mais dont les Actes ont été perdus, était, selon une tradition que rapporte Ughelli, et que contestent d'autres historiens, originaire des environs d'Athènes. Par quel enchaînement de circonstances fortuites, se renouvelant plus qu'on ne le pense en ces
1 La date de ce privilège peut être rapportée au mois de juin, et non au mois de janvier de l'année 029, comme l'indique l'auteur de Ytiaiia sacra. — V. Pièces justificatives, A.
temps de perturbation sociale, un Grec, né au pieadu mont Hymète, était-il venu à l'extrémité des Apennins se placer sous la rude discipline de l'irlandais Colomban? La tradition ne le dit pas; mais la ferveur monastique, jointe à l'esprit d'aventures, ne peut-elle pas motiver suffisamment ce lointain voyage, rendu d'ailleurs explicable par les relations que les Byzantins conservèrent longtemps avec le nord et le sud de l'Italie? Quels que fussent les motifs qui conduisirent auprès de saint Colomban, Bobolène se montra digne d'un tel maître, et son éloge, renfermé dans une prose fort ancienne, nous le représente comme doué des qualités exemplaires qui font les saints. Élevé au siège abbatial de Bobbio, il se distingua par sa douceur envers les moines, sa tendre charité pour les pauvres et les malades, et sous son gouvernement la communauté devint si nombreuse qu'elle compta jusqu'à cent cinquante religieux. Il obtint du pape Théodore un nouveau privilège, et après sa mort, qu'on place au milieu du septième siècle, le monastère fut dirigé par l'abbé Comgell dont le nom indique un retour vers des supérieurs d'origine irlandaise.
Quoi de plus propre à nous peindre les fluctuations et la disparité de la société chrétienne à cette époque, qu'une telle succession d'abbés se rattachant à des contrées et à des races si différentes, et du fond de leur solitude conviant des moines étrangers comme eux à courber sous le niveau dune loi uniforme les intelligences, les volontés et les habitudes les plus opposées ? Sur les confins de la Gaule, de la Germanie et de l'Italie subalpine un simple monastère était le foyer où s'opérait en silence la fusion sociale qui devait s'étendre
' bieptôt au monde extérieur. Seulement ce travail de fusion, accompagné çà et là dans le cloître de quelques troubles passagers, s'y accomplissait sans les déchirements profonds et les luttes sanglantes dont il fut suivi au dehors, car l'esprit d'unité y avait pour mobiles la charité qui rapproche, la science qui éclaire et la régie qui conduit.
Pendant cette première période, le représentant le plus connu de l'activité intellectuelle déployée à Bobbio fut le moine Jonas. Né à Suse, il avait reçu, en 618, l'habit monastique des mains de l'abbé Âttale, sous la direction duquel il fut instruit, comme il le dit luimême, dans la discipline de saint Colomban1. Ce régime inflexible, on le sait, exigeait le sacrifice tout entier de la personnalité humaine, et la voix du sang était contrainte de se taire devant celle de la Règle. Mais la prudence des supérieurs apportait des tempéraments à cette rigueur extrême, de façon à concilier le principe de l'obéissance avec les droits sacrés de la nature, ainsi que nous l'apprend le récit suivant fait par Jonas. Il y avait déjà un certain nombre d'années qu'il vivait enfermé au monastère de Bobbio, et ses parents avaient plusieurs fois exprimé le désir qu'il vint les visiter, sans que l'abbé eût voulu donner son consentement à ce voyage. Le moine s'était soumis avec une complète résignation, lorsque Attale lui dit un jour : « Mon fils, allez voir votre mère et votre frère; puis revenez au plus vite, sans que rien vous retarde. » Comme l'hiver sévissait dans toule sa violence et que Jonas hésitait à entreprendre un long et difficile
1 Jonas abbas disciplinis beati Columbani eruditus. — J. Mabill- Act. Snct. Ord S. Bencd. Ssec. I, p. 693.
voyage: « Partez immédiatement, lui répéta l'abbé ; et que les obstacles ne vous arrêtent point. » Et il lui donna en même temps pour l'accompagner deux moines sûrs et pleins d'expérience.
En le voyant arriver tout à coup, les parents de Jonas, qui ne lavaient pas vu depuis neuf ans et qui n espéraient plus l'embrasser jamais, éprouvèrent une grande joie ; mais pour aucun d'eux celte joie ne fut aussi vive que pour sa mère. Malheureusement elle fut de courte durée, car le soir même de son arrivée dans sa famille, le pauvre moine, soit excès de fatigue, soit excès d'émotions, tomba gravement malade. Pendant la nuit, il réfléchit sur ce mal soudain et se rappelant les prescriptions du saint abbé au sujet de son retour, il crut que sa maladie était comme un avertissement de repartir aussitôt, s'il ne voulait mourir loin de son monastère. 11 se remit donc en route dès le lendemain, s'arrêtant à peine pour prendre un peu de repos et de nourriture ; mais son obéissance obtint la récompense qu'elle méritait, car en arrivant il était entièrement guéri du mal auquel il avait craint de succomber. Par opposition, les tristes nouvelles qu'il apprit à son retour lui expliquèrent les instantes recommandations d'Attale. Parvenu au terme de sa carrière, le saint vieillard était sur le point d'expirer, et le moine ne fut admis près du mourant que pour recevoir, avec ses derniers conseils, la bénédiction et l'adieu suprême d'un père à son fils.
La seconde partie de la vie du moine Jonas est toute remplie par des missions, des voyages lointains et par la composition de nombreux écrits biographiques. Après avoir suivi l'abbé Bertulfe à Rome, il entreprit plusieurs
excursions monastiques en France, et se rendit ensuite à Elnon, en Flandre, où il désirait consulter saint Amand, fondateur de cette abbaye. Tout porte à croire qu'il poussa ses pérégrinations jusqu'en Irlande, afin d'explorer les lieux peu connus qui avaient vu naître et grandir saint Colomba n. Il voulait rechercher en même temps l'une des sources du monachisme occidental, comme Cassien avait autrefois étudié en Orient l'origine des institutions cénobitiques. Revenu sur le continent, il acheva d'écrire la vie de saint Colomban, et composa ensuite celles de saint Attale et de saint Eustaise, pour satisfaire aux désirs de l'abbé Bertulfe, dont il raconta également quelques actions. Son ouvrage, terminé en 644, fut dédié par lui à Bobolène et à saint Walbert, abbé de Luxeuil. Précieux pour l'hagiographie, cet ouvrage ne Test pas moins pour l'histoire des temps auxquels il se rapporte. Avec le sentiment vrai des événements, le ton de la couleur locale et la foi au merveilleux, on y trouve des souvenirs classiques et des citations de Tite Live et de Virgile montrant que Fauteur est loin d'avoir négligé la lecture des anciens. Le livre du moine Jonas lui valut de son vivant une certaine réputation, et plus tard, sous le règne de Clotaire III, invité par la reine Balhilde à venir de nouveau en France, il en profita pour aller visiter le monastère de Réome où il remit en meilleur ordre la Vie de saint Jean, fondateur de cette abbaye1.
Les différents voyages de Jonas et d'autres religieux dans les communautés se rattachant à la règle de saint Colomban témoignent de la puissante activité qui, au
4 Du nom de son fondateur, le monastère de Héome fut appelé ensuite le Moutier -Saint -Jean.
septième siècle, animait ces grands monastères. Si l'école de Bobbio est déjà célèbre, celle de Luxeuil jouit alors d'une immense renommée qu'elle doit au nombre extraordinaire de saints moines qui en sortirent ou pour fonder de nouvelles colonies monastiques, ou pour réformer le clergé austrasien parmi lequel dominaient encore les mœurs violentes et sensuelles de la Germanie. Ainsi Romaric, entré à Luxeuil avec les esclaves qu'il avait affranchis et dont il s'était fait l'humble serviteur1, sort du monastère et va jeter les bases de l'illustre abbaye de Remiremont : sorte de communauté mixte composée de moines et de religieuses vivant sous la loi d'un abbé et d'une abbesse, et dont le rapprochement n'était compatible qu'avec les chastes et austères habitudes du monachisme irlandais1. Formé aux mêmes principes, l'Aquitain saint Remacle, qui avait rempli les fonctions de référendaire à la cour des rois Franks, est appelé par Sigebert, de l'abbaye de Solignac, dans les provinces austrasiennes où il établit et gouverne les monastères de Malmédy et de Slavelot. Dans sa pieuse munificence le prince lui avait donné
1 Effectus est illorum subditus quorum prius dominus pnepotens fuerat. Act. Sanct. Ord. S. Bened. Siec. II. p. 417.
* Dans l'abbaye de Remiremont, fondée en 620, la principale des deux communautés était celle des femmes qu'on avait divisée en sept classes, comptant chacune douze religieuses, et se relevant pour chanter alternativement l'office qui était perpétuel. Les premières abbesses furent Macteflède, Gégoberge, Gébertrudeet Perpétue. Les religieuses de cette abbaye qui avaient remplacé la règle de saint Col om ban par la règle de saint Benoit, formèrent plus tard un chapitre de chanoinesses qui portaient le titre de Princesse* de V Empire, et en 1752, Anne de Lorraine fit reconstruire les bâtiments sur des proportions tout à fait royales. Comme l'abbaye de Remiremont, celle de Fontevrault, fondée vers l'an 1100 par Robert d'Arbrissil, renferment à la fois des religieuses et des religieux dont le gouvernement était confié à une abbesse.
douze lieues de territoire à prendre sur la forêt des Àrdennes ; mais le saint, pour mieux assurer la libre possession de ce vaste domaine, n'en accepte que la moitié, dont il confie le défrichement à ses religieux qui devaient, d'après la charte de fondation, « vivre selon Tordre et les maximes des anciens Pères1. » Après saint Àmand, Remacle est élu à l'évéché de Maêstricht. Son xèle évangétique, qui honore l'épiscopat aussi bien que le cloître, le place à côté des plus saints évéques de son temps, Àchaire, Àudomar et Ragnacaîre, tous trois élevés à l'école de Luxeuil, avant d'illustrer les sièges de Noyon, de Thérouanne et de Bflle. Sur la recommandation de saint Achaire, son condisciple et son ami, saint Àudomar ou Orner est chargé de l'administration du vaste diocèse habité par les Morins qu'il arrache aux dernières superstitions du paganisme1. Sa mission est suivie de résultats d autant plus favorables qu'il est puissamment aidé par trois autres moines de Luxeuil, Mommolin, Ebertram et Berlin, qui, en 648, érigent un monastère sur le domaine de Sithiu.
Le grand mouvement religieux qui a pour point de départ le principal établissement monastique fondé par saint Colomban réagit et s'étend jusque dans la patrie du missionnaire irlandais. Attirés sur le continent par
1 Ce passage de la charte rapporté par Notger, auteur de l'une des Vies de saint Remacle, semble indiquer qu'aux monastères de StaveJot et de Malmédy, on pratiquait dans le principe les deux régies de saint Benoit et de saint Colomban, qui étaient alors les plus accréditées en France.
1 Supererant ad id usque tempus apud Horincs Paganorum reliquiœ quas novus et fervens antisies omnino abolere cœpit... Hoc in opère auxiliares habuit Bertinum. Momolinum et Ebertramnum, Luxovienses monachos doctrina et pietate pnestantes, quos Waldebertus abbas, EusUsii successor, Audomaro in subsidium misit. — J. Mabill., Annal. Bened. lib. XII, 45.
Bientôt mille obstacles, mille dangers assaillent l'apôtre irlandais qui va périr, exténué de fatigue et de faim, lorsque Florbert lui envoie des vivres, en réclamant de lui une épitaphe latine à la gloire de saint Bavon. Dans 1 epitreoù il répond à son ami, Livin s'excuse en disant qu'au milieu d'une nature sombre et ingrate, sans cesse exposé à périr victime d'un peuple cruel, il n'a ni la faculté, ni le loisir de composer des vers. Malgré l'impuissance de son esprit, il lui adresse nonobstant l'épitaphe demandée, à laquelle il ajoute ces vers d'une simplicité charmante : « Tandis que j'écris ces mots, le conducteur de l'âne qui apporte les provisions arrive en toute hâte, pliant sous son fardeau accoutumé. Il me présente ce qui fait les délices des champs, le lait, le beurre et les œufs, avec les fromages qui pressent les corbeilles trop remplies. Pourquoi tarder, vigilante ménagère ? Hâte le pas et recueille les richesses qui te surviennent, à toi si pauvre ce matin1. » Puis, cet éclair de joie passé, se représentant, comme il le dit, les tristesses d'un soleil sans éclat, d'un jour sans lumière et de nuits sans repos, il s'écrie en apostrophant la nation barbare dont la fureur a juré sa mort :
« 0 peuple, en quoi t'ai-je offensé, moi qui t'apporte un message de paix? Oui; c'est la paix que je t'apporte; pourquoi me déclares-tu la guerre? Mais cette cruauté qui t'anime fera mon glorieux triomphe
1 IIïpc quoque dum scribo, properans agitât or aselli Munere nos solilo pondère lassus adit.
Rtitïs delicias affert , cum lacté but uni m, 0 vaque; caseoli plena canistra premunt.
Ilospita. quid restas? Effer jam sedula gressum ; Collige divitias quie modo pauper eras.
et me donnera la palme du martyre. Je connais celui en qui je crois, et je ne serai point trompé par une vaine espérance. Dieu lui-même est mon garant : qui pourrait douter de ses promesses1? » Alors, sous le poids d'accablantes préoccupations, le pauvre missionnaire regrette de n'être plus ce qu'il était autrefois et d'avoir perdu l'inspiration des vers joyeux qui jadis le faisaient saluer du nom de poète par ses compagnons de noviciat. « Et pourtant, ajoute-t-il, une douce consolation reste à mon âme affligée, et en écarte les ombres du dernier jour. Le monastère de Gand est là-bas qui m'invite et m'appelle ; il m'ouvre son sein pour me nourrir et me réchauffer de son amour1. » Mais ressaisi encore une fois par les plus sinistres pressentiments, il voit les barbares étendant leurs ravages jusqu'au tombeau de saint Bavon, et forme le vœu que la pierre portant gravée l'épitaphe du saint survive à la ruine de son église, pour garder du moins les vers qu'il lui a
1 Audeo mira loqui. solem sine luminc vidi ;
Est sine luce dies, sic sine pace quies... lmpia barbarico gens exagilata tumultu,
Hic Bracbanta furit, meque cruenta petit. Quid tibi peccavi qui pacisnuntia porto?
Pax est quod porto ; cur mihi bclla inoves? Sed qua tu spiras feritas sors keta triumpbi
Atquc dabit p a Imam gloria martyrii.
Cui credam novi, nec spe frustrabor inani.
Qui spondel Deus est : quis dubitare potest?
* Non su m qui fueram feslivo carminé Uctus : Qualiter esse qucam, tela cruenta videns?...
Altamen est aliquid mœstœ solatia menti Quod dat, nec penilus me premîl atra dies.
Ganda parât gremiuin quo me fovet ubere lacto ; Invitât, mulcct, mitrit, amai, refovet.
1 l't cuui vastalus liet locus ille ruina, Carmina conservet obrutus iste lapis u.
1S IOIBIO
Si ces plaintes, si ce dernier vœu de saint Lfrin i émeuvent, comme tout accent vrai s échappant du oamr d'un homme qui marche au-devant de la mort, comblai n'en sommes-nous pas touchés davantage en nous représentant les douloureuses circonstances de sœ martyre ? Les prévisions de l'apôtre du Brabant n'étaient que trop bien fondées, et il ne revit jamais son cher monastère de Gand. En 656, comme il se trouvait à Hautem, les habitants du pays, irrités de ses prédications, se jetèrent sur lui, et après lui avoir coupé les lèvres, arraché la langue et les dents avec des tenailles, ils lui tranchèrent la tète. Ils firent subir le même sort à une femme vénérable, nommée CraphaiMe, qui lui avait donné l'hospitalité, et coupèrent en morceaux le corps de son jeune enfant auquel le saint venait de conférer le baptême1. Les moines du monastère de Saint-Bavon donnèrent leurs larmes et leurs prières au courageux confesseur de la foi, et saint Florbert, leur abbé, qui mourut peu après son ami, eut à peine le temps d'accomplir sa dernière volonté- l/épîtaphe de saint Bavon fut pieusement inscrite sur la pierre, et si depuis longtemps ce simple et primitif monument a disparu, l'histoire, fidèle gardienne des écrits aussi bien que des événements du temps passé, nous a conservé les poésies de saint Livin avec les actes de sa vie et de sa glorieuse passion'.
1 Resdssa etiam per medram eerrix CraphaildL veoenbâi i cjos hoepitje; sectnsque in très partes infantutas ejvs filins, ftrictios Domine, adhuc in albis, qnem sanctus marrir imper de sacro foc:* leiateral — J. labâl. Ammti. AVa***.. t. I. pi 407.
Sa ne fat écrite par on auteur contemporain, appelé Boniface. à la prière et sur les indications des moines Fodan. Èiie et aolien. tous trois msopics et compatriotes du m marnai in irlandais. C est aaaa «me nans
Tandis que l'influence de saint Colomban était portée du Jura et des Alpes aux lacs de l'Irlande et aux bords du Rhin, son esprit continuait de revivre au monastère de Bobbio. Quoiqu'une interruption se trouve dans la série des abbés, depuis l'administration de Comgcll jusque vers la première parlie du huitième siècle, on n'en a pas moins la preuve que, pendant cette période, l'école de l'abbaye ne cessa d'être très-florissante. Des religieux, des prêtres, des évoques viennent de loin y chercher le repos et la science, témoin l'écossais saint Cummian qui, en 722, acheva ses jours dans cette retraite, et auquel le roi Luitprand voulut faire ériger un tombeau. Dans l'épitaphe que porte ce monument, placé à gauche de la crypte de Bobbio, près des autels où reposent les corps de Colomban, d'Atlale et de Bertulfe, le prince Lombard se recommande aux prières du pieux évêque qui, pendant vingt années, donna aux compagnons de ses austérités l'exemple des vertus monastiques. « Qu'on ne s'étonne pas, dit l'auteur des Annales bénédictines, de retrouver ces tombes demeurées intactes jusqu'à nos jours; car si elles sont dignes à tous les titres d'exciter la vénération des chrétiens, leur rude simplicité n'a rien qui ait pu tenter des mains cupides ou sacrilèges. »
Au commencement du neuvième siècle, la grande réforme décrétée pour les monastères, par le concile
sont parvenues l'épitre adressée à saint Florbert et l'épitaphe de saint Bavon.
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d'Aix-la-Chapelle, et dont saint Benoit d'Aniane fut Tardent promoteur, dut recevoir son application à l'abbaye de Bobbio. Comme, selon les Pères du concile, la cause principale du relâchement parmi les moines venait de la diversité des observances, il fut établi que toutes les communautés suivraient une même règle, c'est-à-dire la règle bénédictine, accompagnée de nouvelles et sévères prescriptions. Déjà depuis longtemps, dans plusieurs monastères d'origine irlandaise, les institutions de saint Benoii s'étaient jointes à celles de saint Colomban, et le privilège accordé par le pape Théodore à l'abbé Bobolène atteste, ainsi que d'autres documents, que dès le milieu du septième siècle la fusion avait commencé à se produire. Contre l'opinion d'autorités fort graves en histoire et en hagiographie, telles que les Bollandistes, Ughelli et le Père Le Cointe, Mabillon a démontré savamment que loin de s'être maintenues exclusivement à Bobbio pendant de longs siècles, les observances tracées par les missionnaires irlandais ont dû, en Italie plus qu'ailleurs, se modifier au contact de la règle bénédictine qui était appliquée dans tous les monastères du voisinage et des autres parties de la Péninsule. Pourquoi d'ailleurs refuser d'admettre que là, comme en beaucoup de communautés, les deux règles qui tendaient au môme but par des voies différentes, ont marché de pair en se prêtant un mutuel secours, jusqu'à ce qu'enfin l'une fût absorbée par l'autre? La prodigieuse activité intellectuelle dont les moines de Bobbio firent preuve durant cette période, n'indique-t-elle pas que, sans compter d'autres mobiles, ils furent alors soumis à une double impul-' sion également puissante, également fertile en résul-
tats avantageux pour la science et les lettres? Le génie de saint Benoit et celui de saint Colomban s'unirent donc en ce monastère pour y répandre leur lumineuse influence, comme deux astres jumeaux qui se rapprochent et, confondant leurs rayons, éclairent d'autant mieux un même point du ciel.
Vers ce temps le monastère de Bobbio fut confié au gouvernement d'un abbé non moins célèbre dans le monde politique que dans le monde religieux, et dont le nom se rattache intimement aux règnes de Charlemagne et de Louis le Débonnaire1. Contraint de quitter la cour, à l'avènement de ce dernier prince, et de se retirer dans son monastère de Corbie, l'abbé Wala qui était allié à la famille impériale, avait pris part aux troubles dont avait été suivi le mariage du faible successeur de Charlemagne avec Judith de Bavière. Après bien des vicissitudes et une lutte persévérante contre cette femme ambitieuse, lutte rappelant celle de Colomban contre Brunehaut, Wala d'abord partisan de Lothaire, avait fini par blâmer ouvertement la conduite d'un fils rebelle qui venait de flétrir son père après l'avoir dépossédé du trône. Las de ces sanglantes discordes, Pabbé de Corbie s'était cru obligé de se séparer de Lothaire, et passant les Alpes, il était venu, à la suite de tant d'orages, chercher un port à Bobbio. Mais les moines de l'abbaye, qui craignaient que leurs domaines ne fussent envahis et sécularisés, lui offrirent l'administration de leur monastère, persuadés qu'ils trouveraient en lui un habile et zélé défenseur de leurs droits. Wala se sentant par expérience capable de
1 Va la virorum clarissiraus..., primus inler primos..., secundus a Cœsare. — J. Mabill., Ad. Sanct. Ord. S. Bened. Stec. IV, p. 361 et 464.
bien régir une communauté, pensa qu'il devait, dit son biographe, non pas cacher son talent sous terre, mais plutôt l'appliquer, selon l'exemple de saint Benoit, à la direction de ceux qui voulaient se placer sous sa conduite1. Il accepta donc leur proposition, mit le temporel du monastère à l'abri des attaques d'ennemis puissants et rétablit avec un soin scrupuleux l'ancienne observance suivie dans la maison, sans exclure la règle bénédictine que lui-même avait pratiquée à Corbie. Plein de zèle pour les bonnes études et amateur des manuscrits précieux, Wala qui en avait recueilli un certain nombre lorsqu'il avait rempli les fonctions de ministre auprès du jeune roi d'Italie, se plut à enrichir de nouveaux livres la bibliothèque de Bobbio. 11 était ainsi tout entier à l'administration de son monastère, lorsqu'en 835, il fut envoyé en France à la tète de la députation chargée de ménager un rapprochement entre Lothaire d'une part et de l'autre Louis le Débonnaire et l'impératrice Judith. Wala réussit pleinement dans sa mission. 11 reçut les meilleurs témoignages de l'empereur et de Judith qui parut d'autant mieux disposée à oublier ses griefs que, voyant son époux s'affaiblir de plus en plus, elle avait intérêt à ménager le représentant du futur successeur de l'Empire*. L'abbé de Bobbio s'empressa de retourner à Pavie pour annoncer à Lothaire que son père était tout prêta se réconcilier avec lui; mais il trouva ce prince
1 Non enim talentumsibi creditum abscondere in terrani debuit, sed erogare fratribus quod B. Benedictum et alios quam plurimos fecisse legimus... Nequaquam igitur minus videtur eu m détendisse ab hostibus et religiosissime régisse sub sancta régula et augmentasse studiosissime. — J. Mabill., Acta Sanct. Ord. S. Bened. Sa?c. IV, p. 518.
* Imperator cum conjuge reconcilia ri voluit primum ipsi Valap, dimissis quscumque in eos delictis multa alacritate et benignitate cordis. — Vita iMdov. Pii, ad ann. 835.
malade, et bientôt atteint lui-même d'une fièvre violente, il sentit que son heure était proche. Malgré ses souffrances, il s'occupait plus, selon Paschase Radbert, de la maladie de Lothaire que de la sienne, et avant de mourir, il recommanda instamment à ce prince de n'oublier en aucune occasion les engagements qu'il venait de prendre envers l'Empereur son père1. Le corps de Waïa fut inhumé dans la chapelle souterraine de l'abbaye, et les moines, par reconnaissance, voulurent qu'il reposât auprès des restes de saint Colomban*.
Pendant la seconde partie du neuvième siècle et le cours du siècle suivant, la prospérité du monastère de Bobbio s'accroît par suite des privilèges et des donations qu'il reçoit des souverains qui se succèdent en Italie. L'un de ces privilèges accordé en 861 à l'abbé Àmalric par l'empereur Louis II, est daté du palais de Marengo, mention pouvant faire supposer que le lieu illustré plus tard par la gloire de nos armes était alors une résidence royale habitée par les princes de la famille CarlovingienneMJn autre diplôme de Tannée 895 et concédé
1 Ne forte quod nuper patri promisera t obmitteret occasione accepta. J. Mabill., Act. Sanct. Ord. S. Bened. Saec IV, p. 519.
1 La vie de Wala a été écrite sous forme apologétique par Paschase Radbert, son disciple et son successeur au siège abbatial de Corbie. Cet ouvrage portant le tilre d'Epilaphium est divisé en dialogues dont les interlocuteurs sont Paschase lui-même, Adéodat, Sévère et Chrême, tous moines de son monastère. Quant aux personnages dont parle l'auteur, ils sont désignés par des pseudonymes, selon l'usage du temps. Ainsi, Wala y est appelé Arsène; Louis le Débonnaire, Justinien ; Judith, Jus* tine; Lothaire, Honorius; et Louis le Germanique, Gratten. L'apologie de Wala, composée dans le but d'expliquer et de justifier sa participation aux troubles qui remplirent le règne de Louis le Débonnaire, est un curieux mémoire sur la politique et les intrigues de la cour carlovingienne jugées au point de vue monastique.
3 Actum Mariugo, palatio regio, nonis Octobris, anno imperii ejus undecimo, indictione nona. — J. Mabill., Annal. Bened. ad. ann. 864.
par Guy de Spofete, à la prière d'Ageltrude, sa femme, porte que les moines seront maintenus dans la jouissance de leurs biens et immunités, à la condition que la discipline sera parmi eux rétablie dans son ancienne vigueur1. L'abbé Théodolase obtint encore en 903, du roi Bérenger Ier, deux privilèges dont l'un statue que partout où les religieux auront un différend à faire juger, ils auront le droit de le soumettre aux autorités compétentes de la juridiction locale. Sous l'administration des abbés Silverade, Gerlanne et Liutfrùde, dont les noms rappellent l'origine lombarde, les moines de Bobbio recourent plusieurs fois encore à l'autorité du souverain, particulièrement à celle d'Othon le Grand, pour placer leurs domaines sous la protection impériale. Cette protection n'avait pu toutefois, au milieu des troubles qui agitaient l'Italie, empêcher de nombreuses usurpations, lorsqu'un abbé, venu de France comme Wala, le célèbre Gerbert, essaya de rendre au monastère son lustre et sa prospérité.
Sorti dune pauvre et obeure famille de l'Auvergne, Gerbert avait été élevé au monastère de Saint-Gérauld d'Aurillac où ses progrès surprenants dans tous les genres d'études lui avaient concilié l'affection de ses supérieurs. Comme ses succès mêmes le rendaient l'objet de la jalousie des autres moines, son abbé, Gérauld de Saint-Serein, l'envoya auprès de Borel, comte de Barcelone, qui confia le soin d'achever son instruction à l'évêque Haiton, prélat connu par ses profondes connaissances en mathématiques. Après s'être perfectionné dans cette science aussi bien que dans la philosophie
1 Dum cœnobii disciplina ad pristinum revert a tur statum. — UgheJ., ltal.sacr., t. IV, col. 1340.
et la médecine aux écoles arabes de Sêville et de Cordoue, Gerbert accompagna le comte Borel à Rome et fut présenté par lui à l'empereur Othon le Grand. L'année suivante, ce prince ayant retrouvé le moine d'Aurillac à sa cour de Pavie, voulut qu'en sa présence il soutint des thèses contre les plus savants docteurs de l'Allemagne. Il fut si charmé de son savoir et de sa parole éloquente, qu'il le chargea de donner des leçons à son fils Othon II, et bientôt par reconnaissance il lui accorda l'abbaye de Bobbio1. La collation de cet important bénéfice, bien qu'approuvée du clergé et du peuple, et confirmée par le pape Jean XIII, dont Gerbert reçut la consécration abbatiale, devint pour le nouvel abbé une cause de sollicitudes et de tourments. Les biens du monastère ayant été usurpés par les seigneurs voisins ou engagés par des concessions imprudentes, la communauté se trouvait réduite au plus fâcheux état. Pour relever la fortune et les droits de son abbaye, Gerbert dut soutenir des luttes violentes, notamment contre Pierre, évoque de Pavie, qui, tout en pillant les domaines de Bobbio, ne cessait de faire l'éloge de l'abbé devant l'Empereur dont il était le chancelier. Indigné d'une conduite si déloyale et de la sourde opposition qui lui était faite, soit parce qu'il était français, soitplutùtparcequ'il se montrait fort dévoué aux intérêts de l'Empire, l'abbé de Bobbio s'en plaignait à l'évoque en termes fort vifs : « Si nous avons été appelé, lui écrivait-il, à gouverner le monastère de Saint Colomban, nous n'avons à en rendre grâces à aucun Italien ; et si devant votre souverain il vous a plu de nous louer, nous
1 On ne sait pas précisément à quelle époque Gerbert obtint l'abbaye de Bobbio; mais il est probable que ce fut en 964 ou 965.
religieux donnaient des regrels à leur abbé légitime pendant l'éloignement duquel trois autres abbés intrus s'étaient disputé le pouvoir, Gerbert écrivit encore à Renaud, l'un dewnoines qui lui étaient restés fidèles, pour l'engager à persévérer dans ses bons sentiments et à ne point désespérer de la miséricorde de Dieu.
Enfin, las de lutter en l'absence d'Othon II, son protecteur contre la malveillance de ses adversaires, l'abbé de Bobbio se décide à quitter, après un voyage à Rome, un pays alors livré à l'oppression d'une foule de petits tyrans. Sa résolution une fois prise, il l'annonce ainsi à Gérauld d'Aurillac, en motivant son départ sur l'état déplorable de la société religieuse et laïque. « C'en est fait, ô mon père, oui, c'en est fait de la prospérité des Églises du Seigneur. Le pouvoir public est à bas ; la maison de Dieu est envahie par la violence ; le peuple devient la proie de l'ennemi. Veuillez médire, ô mon père, de quel côté je dois conduire mes pas? Mes hommes d'armes sont prêts, il est vrai, à combattre et à défendre nos forteresses, mais quel espoir pouvons-nous conserver sans le secours du souverain de l'Italie, quand nous connaissons la mauvaise foi, les habitudes et les sentiments de quelques Italiens '! Cédant en conséquence à la fortune adverse, nous allons reprendre, à la suite d'une interruption momentanée, des études toujours chères à notre cœur, et auxquelles nous désirons que Raymond, notre ancien maître, ne cesse de s'intéresser. »
Après avoir passé d'Italie en France et de France en
loq uens, cura pastorali an imam crimine libero, non audientes implico. » Gerbert., Eptil 18, ad Bobienses. — Plusieurs sens pouvant être donnés à cette phrase d'une concision si remarquable, nous avons adopté celui qui était le plus en rapport avec le contexte et l'esprit de la lettre.
Allemagne, l'abbé de Bobbio qui n avait pas voulu résigner son bénéfice, est appelé successivement à diriger l'école épiscopale de Reims où il compta parmi ses élèves Robert, fils de Hugues Capet, et ^remplir les fonctions de précepteur auprès du jeune Othon III, successeur de son père Othon II. Dans ces importantes et délicates fonctions que lui confèrent l'aïeule et la mère du nouvel Empereur, avec lesquelles il n'avait cessé d'être en relation, Gerbert eut de nouveau l'occasion de signaler son dévouement pour la maison impériale d'Allemagne l. De retour en France, il s'attache à la personne d'Arnoul, archevêque de Reims, et prend d'abord parti avec ce dernier contre le chef de la dynastie capétienne, dont il embrasse ensuite la cause avec ardeur*. C'est alors qu'il contribue à la déposition d'Arnoul,
* Dans une de ses lettres où il parle 'des rapports qu'il a eus, comme professeur, avec son élève Othon H, Gerbert affirme qu'il a quitté l'Italie parce qu'il n'a pas voulu pactiser avec les ennemis de l'Empereur. Son zèle pour ce prince et pour sa famille ne se démentit pas, car à la mort d'Othon II, arrivée en 983, il fut obligé de s'éloigner momentanément de la cour impériale pour avoir défendu avec trop de chaleur les intérêts du jeune Othon III contre Henri, duc de Bavière, qui voulait s'emparer de la couronne. L'abbé de Bobbio écrivit alors à Willigis, archevêque de Mayence, une lettre fort curieuse où il déplore la perte si regrettable de l'Empereur dont le fils, au lieu d'être confié à sa mère, Théophanie, est livré comme un faible agneau à un loup ravisseur. Il rappelle ensuite le temps heureux où avec le prince défunt, il engageait de savants entretiens à la manière de Socrate, et il charge son correspondant de représenter aux deux impératrices que s'il a été exilé par Henri de Bavière, c'est uniquement à cause de sa constante fidélité à la famille des Othons.
* La correspondance de Gerbert fait voir qu'avant de se rallier à la royauté nouvelle, il avait soutenu les droits de la famille carlovingienne de concert avec le parti austrasien ou allemand. Dans une de ses lettres écrites à l'abbé Gérauld vers l'année 970, il parle de Hugues Capet en termes ironiques, et demande s'il est vrai que « ce Hugues qu'on appelle en France le Comte-abbé, vient de prendre femme. » Cette question se rapportait au mariage que Hugues Capet conclut, en effet, à cette époque avec Adélaïde, fille du comte de Poitiers, Guillaume III, dit Téle-d'étoupe*.
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traduit devant une assemblée d'évéques pour avoir favorisé les prétentions de son oncle Charles de Lorraine, et il le remplace sur le siège métropolitain que, par une décision pontificale, il est contraint de lui rendre plus tard. Cette nouvelle épreuve porte Gerbert à retourner en Allemagne auprès de son ancien élève Othon III qui, en 997, lui donne l'archevêché de Ravenne1, et, deux années après, le fait élire pape sous le nom de Sylvestre II.
Au milieu de tant de vicissitudes, l'ex-disciple du moine Raymond fut loin d'oublier « ces études si chères à son cœur, » comme il le disait lui-même, et il y puisa les consolations qu'elles offrent toujours à ceux qui leur restent fidèles. A l'exemple de Wala, de Smaragde et d'autres abbés, amis des lettres, il dota la bibliothèque de Bobbio d'un grand nombre de manuscrits trouvés à Rome ou dans d'autres villes de l'Italie. Plus tard, il en fit une collection non moins considérable en Germanie et en Bel-
1 II ressort d'une lettre adressée au pape Jean XV par Gerbert* que celui-ci, avant d'être élevé au siège de Ravenne, avait été rétabli dans son abbaye de Bobbio. Mais il se plaint au pontife de n'être plus abbé que de nom, et de ne savoir à quel parti s'arrêter. < 0 bonté ! s'écrie-t-il, si je parle de recourir au saint-siége, je deviens un objet de dérision, et mes ennemis ne me permettent pas plus de me rendre auprès de tous que de sortir de l'Italie. Il m'est difûcile pourtant de rester dans une telle situation, lorsqu'on mon monastère, ou même partout ailleurs, il ne me reste rien que mon bâton pastoral et la bénédiction apostolique. » Une autre lettre écrite aux moines de Bobbio fait voir que c'était sur leur demande qu'il avait repris la direction de son abbaye, car il les félicite d'être revenus à des sentiments dignes d'eux en rappelant celui qu'ils peuvent avec raison regarder comme un père. « Pour moi, dit-il, bien que je sois maintenant arrivé au port, je n'en souffre pas moins d'apprendre que vous êtes toujours ballottés sur une mer orageuse. Hais nous savons tous que Dieu est tout-puissant, et nous espérons que, touché de la prière des affligés, il finira par venir à leur secours. — Gerbert., Epiit. 83.
gique, où il dépensait beaucoup d'argent à payer des copistes et à recueillir, avec l'aide de ses amis, les exemplaires les plus corrects des meilleurs écrivains. La correspondance de Gerbert atteste le soin qu'il apportait à cette œuvre, et la diversité des auteurs qu'il cite révèle la variété de ses connaissances personnelles. Pline et Cicéron, Jules César et Suétone y figurent à côté de Stace et de Claudien, de Manilius et de Boéce, de Quintus Aurelius et de Victorin le Rhéteur. Il parle aussi des auteurs qui ont traité de la philosophie et mentionne l'espagnol Joseph et le médecin Démosthène comme ayant fort bien écrit, l'un sur les mathématiques et l'autre sur les maladies des yeux. Mêlant la poésie à la science, Gerbert se plaisait encore à faire des pièces de vers, notamment de celles qu'on désignait alors sous le nom &q)itaphia, et qu'il offrait comme un hommage de reconnaissance à la mémoire des princes, ses bienfaiteurs l. Malgré ses préoccupations extérieures, il trouvait aussi le loisir de composer un livre de rhétorique, de tracer sur des sphères les mouvements des corps célestes, d'indiquer la marche du temps par l'invention de l'horloge à pendule, et de rappeler tant de travaux dans une volumineuse et intéressante correspondance. Malheureusement, à une époque de ténèbres, la science, comme le génie, est souvent achetée bien cher par ceux auxquels elle devrait ne donner que la gloire. Gerbert en fit la pénible expérience. Ainsi que tous les hommes qui ont à un haut degré la
1 Entre autres épitaphes, nous citerons ici celle de l'empereur Othon II :
Cujus ad imperium tremuere duces, tulit liostis Quem Dominum populique suum novere parentem ; Otto decus Divum, Cœsur ebarissime nobis, Immeritis rapuit te lux septenna decembris.
conscience de leur valeur el s'élèvent bien au-dessus de leurs semblables, peut être il leur fit trop sentir combien était grande la distance qui le séparait d'eux. De là un premier malentendu que les passions du moment ne firent qu'augmenter, et qui a répandu sur le caractère de Gerbert une sorte d'obscurité mystérieuse qui n'a pas été éclaircie jusqu'à présent. Ensuite la jftrodigieuse étendue de ses connaissances puisées en partie chez les Arabes, connaissances qui avaient émerveillé d'abord ses contemporains, finit par leur inspirer des doutes et des soupçons. L'ignorance supposa, et l'envie laissa croire que le savant moine qui avait surpris les secrets de la nature et sondé la profondeur du firmament, était redevable de découvertes si extraordinaires à ses rapports avec les puissances occultes. Aussi, selon l'esprit superstitieux du temps, Gerbert fut accusé de magie, par ce molif qu'il était supérieur à son siècle. La raison publique le vengea sans doute dune accusation si absurde, et le pontife d'ailleurs fit en lui absoudre le savant ; mais il n'en est pas moins vrai qu'une lumière complète ne s'est pas encore levée sur ce personnage et que son nom laisse toujours un problème historique à résoudre1.
1 Dans son Histoire ecclésiastique, l'abbé Fleury rend hommage à la science et aux qualités éminentes de Gerbert ; mais il montre un jugement moins favorable quand il s'agit d'apprécier son caractère qu'il dit n'avoir pas été exempt d'ambition, surtout à l'époque de sa lutte avec l'archevêque Arnoul, au sujet du siège de Reims. Parmi les contemporains, Abbon de Fleury, que le pape Grégoire V chargea de rétablir Arnoul sur ce même siéjjc, tient une balance égale entre les deux prétendants, et il se dit l'ami de l'un et de l'autre dans sa letlrc au souverain pontife où il annonce qu'il a rempli lidèlexnent ses prescriptions. Quant à l'accusai ion de magie, imputée à Gerbert comme elle fut reproduite plus tard contre Albert le Grand, elle se trouve mentionnée dans la plupart des chroniques de l'époque,
Quelque épaisses que soient alors les ombres répandues sur l'Europe par ce triste dixième siècle, l'école dt.Bobbio continue pourtant de briller, ainsi que les autres écoles conventuelles de l'Italie. Par un phénomène singulier, la lumière qui continue d'éclairer tons les cloîtres, leur est venue cette fois des extrémités de l'occident où elle semblait s'être concentrée pendant la période la plus sombre du moyen âge. Après s'être pénétré de ce rayon vivifiant, comme la fleur se pénètre du soleil, le génie monastique n'en devient que plus fécond, suivant le témoignage de documents authentiques. Un catalogue manuscrit de cette époque, conservé dans l'un des beaux recueils de l'érudition italienne l,
notamment dans celle du Frère André et de Guillaume de Malmesburt. Le premier dit : « A quibusdam etiam nigromancia arguitur... A Diabolo percussus dicitur obiissc. i> Le second répète de même les bruits populaires : < Divinationibus et incantationibus more gentis familiari studentes ad Saraccnos Gerbertus pervenicns, desiderio satisfecit... Ibi didicit excire tenues ex inferno figuras... Per incantationes Diabolo accersito, perpetuum paciscitur bominium. » Tout en rappelant cette crédule légende du moyen âge, qui montrait le moine d'Aurillac faisant un pacte avec le démon pour parvenir aux sommités de la science et aux honneurs du pontificat, les historiens modernes et surtout Luden, l'auteur de V Histoire d'Allemagne, ont reconnu dans Gerbert un esprit véritablement supérieur et salué en lui le premier promoteur des croisades. Son appel à la guerre sainte, adressé aux puissances chrétiennes un siècle avant les prédications d'Urbain II et de Pierre l'Ermite, est nettement formulé dans Ja lettre éloquente commençant par Ea qux est Hierosolymis, etc. — Consult. la correspondance et les opuscules de Gerbert, édités par Duchesne, tome II des Histor. Francor. Script., et par Mabillon, tome II des Veter. Analec. — V. aussi l'intéressant Mémoire récemment publié sur Gerbert, par M. Olleris, doyen de la Faculté des lettres de Clermont.
1 CalolognsBobientù decimi saeculi, ap. Muratori. Antiquit. ilal.,i. III, Dissert. 43.
nous apprend quels ouvrages servaient alors aux travaux littéraires des moines de Bobbio. Ce ne sont pas seulement des commentaires sur l'Écriture sainte, les œuvres des Pères de l'Église ou des vies de saints et des écrits ascétiques qui forment le fond de cette bibliothèque. L'antiquité profane y revit tout entière, et les ouvrages des grands écrivains de la Grèce et de Rome sont reproduits en un nombre assez considérable d'exemplaires pour faire voir à quel point ils étaient estimés. Démosthènes et Cicéron, Virgile et Horace, Aristote et Lucrèce, Ovide et Juvénal se trouvent souvent répétés sur la liste. Peut-être, à l'exemple de l'abbé Théodulfe, plus d'un moine de Bobbio s'excusait du plaisir qu'il trouvait à lire les fabuleuses créations des poètes anciens, en disant y chercher la vérité sous les voiles de la fiction1. Mais le chiffre vraiment prodigieux de traités de grammaire et de prosodie montre d'ailleurs quelle dépense on faisait de ces sortes de livres pour les besoins de l'enseignement scolaire à Bobbio. Par cette seule partie du catalogue on voit combien on y tenait en honneur les ouvrages d'Acroetius el de Caper sur l'Orthographe, de Papirius sur l'Analogie, de Flavianus sur l'Accord des noms avec les verbes, et d'Honoratus sur Y Art de la versification.
Quand on compare cet inventaire dressé au dixième siècle avec un autre catalogue moins ancien, datant de 1461, que le savant abbé Peyron a fait connaître au monde lettre, il est facile de constater quelles pertes
1 Et modo Pompeium modo te, Donate, legebam, Et modo Yirgilium, te modo, Naso loquax. In quorum dictis quanquam sint frivola multa, Plurima sub falâo tegmine vera latent.
Tbcodul. Carmina. lib.IY, 1.
et quelles transformations une bibliothèque monastique a pu subir pendant ce laps de temps. Dans le dernier recueil on cherche en vain et on ne retrouve plus les manuscrits mentionnés dans le premier catalogue. Seuls, Dumgall, Smaragde, Gerbert et Agilulfe, abbé et comte de Bobbio, figurent parmi les donateurs d'ouvrages offerte à la bibliothèque; maison doit croire que Gerbert qui possédait une si riche collection de livres, en emportait la plus grande partie dans ses continuels voyages à Reims, à Rome et à Ravenne. Quoi qu'il en soit, si, durant la période indiquée, de grands changements s'opèrent dans Pétat de la bibliothèque de Bobbio, c'est qu'à partir du onzième siècle, la discipline et l'étude cessent peu à peu de fleurir au monastère. Devenus de moins en moins nombreux, les moines abandonnent les travaux commencés par leurs prédécesseurs, et ne consultent plus les vieux parchemins de leurs archives que pour y chercher des titres de propriété. Comme dans beaucoup d'autres communautés monastiques, le relâchement y est devenu tel au quinzième siècle, que Tévôque de Bobbio et les habitants de la ville qui s'était formée autour de l'abbaye, expriment le vœu formel «que le monastère, déchu depuis si longtemps, soit enfin ramené à une observance régulière, pour la gloire de Dieu et le salut des âmes ! . » Alors une colonie de religieux bénédictins vient, en \ 455, repeupler les cloîtres déserts de Bobbio, et les évoques de Crème et de Gênes les excitent vivement à reprendre les fortes et saines études qui avaient été l'honneur et la sauvegarde de leurs devanciers.
1 Ut cœnobium, diu desolatum et destitutum in spiritualibus et temporal ibus, ad regularem observantiam, ad Dei laudem et animarum salutem, reduceretur.
Celte nouvelle impulsion donnée à l'activité intellectuelle des moines de Bobbio dura peu, et elle ne résista point aux influences antimonastiques de la Renaissance. Bientôt la chasse aux livres, que poursuivent partout avec ' une fiévreuse ardeur les Politien, les Pogge et les Philelphe, va dépouiller les religieux de leurs meilleurs instruments de travail. L'un de ces explorateurs par trop zélés des bibliothèques monastiques, George Merula, s abattit, en 1494, sur celle de Bobbio, et y fit une ample récolte de manuscrits, comme l'atteste sa lettre écrite à Politien le 24 février de la même année. C'est de là qu'il emporta le poëme de Terentianus Maurus, que longtemps on avait cru perdu, et qu'il publia trois ans après à Milan. Il en tira également l'exemplaire du Velius Longus avec celui des œuvres d'Ausone et du poëme de Sulpitia, cette femme courageuse qui, à l'occasion de l'exil des philosophes, ne craignit pas de composer une satire contre l'empereur Domitien1. A la suite de Merula, Thomas Inghirami, le favori de Jules II et de Maximilien, voulut avoir sa part des richesses délaissées à Bobbio, et il rapporta son butin à la Vaticane dont le pape l'avait nommé conservateur.
Plus tard la bibliothèque pontificale s'accrut encore de manuscrits provenant de la même source, car Paul V, craignant sans doute que ce qui restait au monastère ne fût enlevé par d'autres mains, en négocia l'acquisition avec Pabbô Paul Silvarezza, par l'intermédiaire de l'évoque Antoine Bellino. Comme
* Cette pièce, intitulée De edicto Domitiani, a été imprimée dans le recueil Poetx latini minores et dans le Corpus poetarum de Maittaire. Cette dernière collection renferme aussi le poème de Terentianus Maurus sur les Règles de la poésie, ouvrage réimprimé séparément à Francfort en 1581, in-8*.
de son côté, le cardinal Frédéric Borromée acheta un certain nombre des manuscrits de cette collection, qui furent ensuite répartis entre les bibliothèques de Milan et de Turin, il en résulta que les trésors du précieux dépôt commencé par saint Colomban et continué par ses plus illustres successeurs, furent dispersés au loin et sans retour1. Dépouillée de ce qui faisait en partie sa gloire, l'abbaye conserva du moins le tombeau de son fondateur, et en 4520, deux moines de Luxeuil étant venus y prier, affirmaient, comme l'attestent les deux vers suivants, que la possession de ce tombeau suffisait à compenser toutes les pertes éprouvées par leurs confrères d'Italie :
Félix Luxovium, serrans documenta Columbœ : Felicior Bobbium, corporis ossa tenensl
Cette dispersion de l'une des plus célèbres bibliothèques du moyen âge, accomplie non par les révolutions, mais par l'amour excessif de la science, prouve une fois de plus que les livres ont leurs destinées, comme toutes choses en ce monde. Aussi, lorsqu'à la fin du dix-septième siècle, le Père Mabillon visita le monastère de Bobbio, il ne regretta pas seulement de n'y plus trouver, selon ses propres paroles, que l'ombre d'une grandeur déchue; mais il eut à constater en
1 La bibliothèque de l'Université de Turin possède plus de soixante manuscrits provenant de Bobbio. C'est d'après l'un de ces manuscrits que l'abbé l'eyron a publié en 1810 des fragments du philosophe grec Empédoclès. On trouve encore dans la môme collection différents palimpsestes d'auteurs classiques, et dont l'abbé Peyron a également constaté l'existence et la valeur dans le catalogue qu'il a fait paraître en Allemagne. On peut aussi consulter sur la bibliothèque de Bobbio l'article publié par M. Foucher de Careil dans le Correspondant, t. XXXVI, première série, p. 667.
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même temps quelles pertes la bibliothèque de l'abbaye avait faites à différentes époques. Par une juste compensation , ces pertes, comme il se plaît à le rappeler, ont servi du moins à enrichir le fonds commun de la littérature classique, puisque c'est à Bobbio qu'ont été découvertes les œuvres manuscrites de Cassianus Bassus, d'AdamantiusMartyrius,deProbus, deSergius le grammairien, et de Cornélius Fronton, le précepteur de Marc Aurèle. Plus tard la correspondance de ce même Fronton avec l'empereur, son élève, sera extraite par l'érudition moderne des palimpsestes de Bobbio qui fourniront encore, outre la République de'Cicéron, les plaidoyers de cet orateur pour Scaurus, Tullius et Flaccus. Devançant ces découvertes de notre époque, l'auteur de YUer italictim eut aussi la consolation, malgré l'état de dénûment où il trouva la bibliothèque de 1 antique monastère de saint Colomban, d'y recueillir encore quelques glanes échappées à ceux qui y avaient moissonné avant lui. lien rapporta notamment le trèsancien et très-curieux manuscrit sur la Liturgie gallicane, qu'il publia sous le titre de Sacramentarium Gallicanum, et qui, d'après toute vraisemblance, autrefois en usage dans les églises de la Burgondie où était situé Luxeuil, passa de ce monastère à celui de Bobbio1.
1 Ce sacra ment a i re , imprimé dans la seconde partie du Muséum Italicum, est écrit en caractères dits majuscules, et considéré par Mabillon comme antérieur au septième siècle, car on y lit le nom de Bertulfe, abbé de Bobbio vers le milieu du même siècle. Aux yeux du savant bénédictin, l'un des mérites de ce vénérable monument liturgique est d'être entier dans toutes ses parties et exempt des mutilations et autres défectuosités trop fréquentes dans les manuscrits d'un âge si ancien. De plus, par une exception extrêmement rare, on trouve à la On du volume un pénitentiel contenant des particularités qui ont un véritable intérêt pour l'étude de l'ancienne discipline ecclésiastique.
Les vicissitudes de l'école et de la bibliothèque de Bobbio ayant été ainsi retracées1, nous voudrions pouvoir consacrer une semblable étude à d'autres monastères qui, à leur premier âge, et sous l'impulsion de la règle de saint Benoît, appelée dans quelques-uns à y remplacer des observances antérieures, montrèrent aussi un grand zèle pour les travaux de l'intelligence. Nous parlerions d'abord de l'abbaye de Saint-Apollinaire de Classe, près de Ravenne, bâtie à côté de la basilique renfermant les restes du premier archevêque de cette ville, et que Justinien avait élevée au lieu choisi par Auguste pour servir de station à ses flottes de l'Adriatique. Cette abbaye, destinée à devenir Tune des plus célèbres corn* munautés de la Péninsule, avait, dès le sixième siècle, reçu un grand lustre du privilège que le pape saint Grégoire lui avait accordé pour la défendre contre les prétentions de l'archevêque et du clergé de Ravenne. Viendrait ensuite le monastère de Saint-Vincent du Vulturne dont l'origine se rattache à l'histoire de Farfa, et qui brilla surtout sous l'administration de l'abbé Autpert, auteur d'un commentaire sur l'Apocalypse, et auquel Charlemagne concéda des privilèges particuliers. Dans cette revue ne seraient oubliées ni l'abbaye de Saint-Ambroise de Milan, ni celle de Saint-Sylvestre de Nonantola qui, fondée en 752 par saint Anselme, duc de Frioul et beau-père d'Astolphe, roi des Lombards, réunissait bientôt près de douze cents moines, sans
1 L'abbaye de Bobbio fut supprimée en 1803; mais son église a été conservée et elle sert maintenant de paroisse. Quant à la ville qui s'était formée autour du monastère, et dont la population est de 5,600 habitants, elle est le chef-lieu d'une intendance de la province de Gênes, et le siège d'un évêché que le pape Benoit Y11I érigea au commencement du onzième siècle.
compter les novices et les enfants attachés à l'école do monastère. Parmi les grandes communautés de l'Italie méridionale figurerait également celle de Casauria, dont nous analyserons ailleurs l'intéressante chronique, et où fleurit une école qui attirait une affluence considérable d'élèves appartenant aux plus hautes classes de la société. Ils venaient, suivant le témoignage de l'archevêque Alfano, entendre de doctes moines discuter dans leurs conférences « les subtiles théories d'Aristote ou les éloquentes utopies de Platon. » Telle était la puissante attraction exercée, au onzième siècle, par cette école monastique qui rivalisa longtemps avec celle du Mont- Cassin, que le même Alfano blâmait le jeune Trasimond de perdre son temps à soutenir avec les religieux de Casauria d'interminables discussions philosophiques.
Mais de tous les monastères que féconda de bonne heure le souffle de la règle bénédictine, il n'en est point qui mérite plus de fixer l'attention que celui de Vivaria si célèbre par l'organisation de ses études, son académie littéraire et la riche bibliothèque dont l'avait pourvue son fondateur. Bâti, vers 559, par Cassiodore, ce dernier représentant de la civilisation latine à la Cour des rois Golhs, il avait servi de retraite à l'ancien ministre de Théodoric, quand fatigué de servir depuis quarante ans des princes d'origine barbare, il était venu chercher dans le cloître l'asile le plus sûr qui fût alors ouvert aux lettres. C'était en Lucanie, au bord du golfe de Squillace, et sur un domaine patrimonial où lui-même était né, que Cassiodore avait fait construire le monastère destiné à abriter ses derniers jours. Le site était admirablement choisi, et la beauté du ciel, de la mer et de ses rivages
y formaient avec les campagnes et les hauteurs voisines un ensemble harmonieux bien propre à charmer et à ravir des cœurs voués à la contemplation. De nombreux viviers creusés aux alentours avaient fait donner à ce lieu le nom de Vi varia, et le sol qui était d'une extrême fertilité pouvait fournir en abondance tous les produits nécessaires à une communauté.
De vastes bâtiments embellis de portiques, auxquels s'adjoignaient des bains et des jardins spacieux arrosés par les eaux poissonneuses du Pellène, s'étendaient sur les pentes inférieures du mont Castel et servaient de demeure aux moines soumis au régime cénobitique1. Pour ceux qui désiraient goûter les joies plus pures d'une solitude absolue, des habitations séparées étaient creusées dans le roc sur la cime de la montagne; mais l'anachorète ne devait gravir ces sommités, qu'après s'être assuré de l'assistance de Dieu et s'y être préparé par le recueillement intérieur de l'âme*. Deux monastères distincts, primitivement confiés ù deux abbés appelés Calcedonius et Gerontius, avaient donc été établis à Vi varia, et l'ascension graduée par laquelle les religieux montaient du premier au second de ces monastères, marquait chacun de leurs progrès dans la perfection monastique. Tels étaient enfin les charmes
* Ibi horti irrigui, et piscosi amnis Pcllenœ fluenta, cujus aquse per diversos meatus in monasterium ad diverse* usus derivabantur... Née deerant balnea ad usum intirmorum, adeo ut nibil rerura necessariarurn monachis in ipsis claustris deesset. — J. Mabill., Annal. Bened., lib. V, 3*.
Habetis montis Castelli sécréta suavia ubi, velut anachoritœ, prav stante Domino, féliciter esse possitis... Quapropter vobis aptum erit eligere exercitatis atque probatissimis illud habitaculum , si prius in corde vestro prseparatus fuerit ascensus. — Cassiod., De Instit. divin lAUer. C 19.
de cette retraite décrite avec amour par Cassiodore, que ses habitants n'avaient plus, selon lui, rien à désirer du monde, tandis que les hommes du monde n'aspiraient qu'au bonheur d'y être admis1.
Les pratiques suivies à Vivaria étaient d'abord celles des anciens Pérès et les institutions de Cassien, auxquelles s'unit bientôt l'observance de la règle bénédictine. Ce qui semble indiquer cette union, c'est l'analogie existant entre les prescriptions de saint Benoit relativement au travail des mains et les recommandations de Cassiodore sur le même sujet. Il veut, par exemple, que les moines dont l'esprit sera incapable de se livrer à l'étude des lettres divines et humaines, s'exercent à des travaux manuels ; mais s'ils cultivent les champs ou les jardins, s'ils se réjouissent à la vue des arbres se couvrant de fruits , ce doit être surtout pour le soulagement des pauvres et des étrangers. « Produits ou préparés à l'intention des hôtes ou des malades, ces dons de la terre, dit-il, se transforment en autant de dons célestes. Est-il, en effet, rien de plus agréable que de rafraîchir ceux qui en ont besoin par le suc des fruits savoureux, ou de les nourrir de poissons, de jeunes colombes et d'un doux rayon de miel1 ? » Après avoir prescrit à ses moines de bien accueillir les étrangers, d'assister les indigents, de vêtir leur nudité et d'apaiser leur faim, Cassiodore semble s'être encore
f lta Cebat ut monasterium potius quareretur ab extraneis, quam monachi extranea loca desiderarent. — Id. Ibid.
1 Ha?c quippe, cum peregrinis atque aegrotantibus prceparentur , fiunt cœlestia, quamvis terrena esse videantur. Quale est enim languentes aut dulcibus pomis reflcere, aut columbarum fœtibus enutrire, aut piscibus alere, aut mellis suaviter mulcere? — Cassiod., De InstU. divin. LUter. C. 28.
inspiré de l'esprit généreux de saint Benoit en recommandant de traiter avec douceur les pauvres colons attachés aux domaines du monastère. Dnissant la charité à une sage économie domestique, il ordonne aux moines d'instruire ces colons, de les former aux bonne? mœurs, et de ne pas leur imposer de trop lourdes redevances. « Qu'ils viennent souvent, ajoute-t-il, se réunir à vous et assister à vos fêtes religieuses, afin qu'ils rougissent de vous appartenir et d'être si éloignés de la perfection exigée par votre Régie1. » Quant aux prescriptions ré* glant le cérémonial des offices et le chant nocturne des psaumes, elles rappellent d'une manière précise celles de saint Benoit, et Ton croirait l'entendre parler luimême, lorsque Cassiodore dit dans son Commentaire sur les psaumes : « Durant la nuit silencieuse, la voix des hommes éclate dans la psalmodie, et par des paroles chantées avec art et mesure elle nous fait remonter vers celui dont la parole divine est descendue sur nous pour le salut du genre humain *. »
Fidèle à ses antécédents littéraires et n'oubliant pas que, sous Àthalaric, il avait fait décréter le maintien de renseignement public en Italie, le fondateur de Vivaria voulut constituer dans son monastère un cours régulier d'études théologiques, semblable à celui qu'il avait voulu, mais inutilement, établir à Rome sur le modèle des écoles de Nisibe et d'Alexandrie. Afin d'assurer le succès de son entreprise, il écrivit le livre de Y Institution des divines Écritures , ouvrage divisé en deux parties dont la première traite de la connaissance
1 Ut erubescant vestros se dici, et non de vestra institutione cognosci. — Cassiod., De Imtit. divin. Litter., cap. 32. * Cassiod., Prxfat. in Psalt.
des livres saints, et la seconde des sept arts libéraux1. En même temps, il réunit à Vivaria les deux bibliothèques qu'il possédait à Rome et à Ravenne, et il ne cessa d'augmenter cette riche collection à l'usage et dans l'intérêt de' ses religieux. 11 voulait donc, par tous les moyens possibles, leur faciliter l'application des principes d'un enseignement tout nouveau qui, suivant une observation fort juste, au lieu de la faveur des princes et des applaudissements de la foule, donnait pour bases aux études, la prière, le silence et la pensée du devoir. Comme s'il eût pressenti que le modeste travail de la transcription des livres devait, par la main des moines, sauver d'une ruine imminente les productions de l'esprit humain, Cassiodore relevait ainsi, par la pompe des mots, l'humilité d'une occupation qu'il conseillait à ses religieux :
« Entre les ouvrages des mains, celui que je préfère, c'est le travail accompli par les copistes, à la condition qu'ils le fassent avec une scrupuleuse exactitude, car en relisant les divines Écritures, ils ornent leur intelligence et multiplient par la transcription les préceptes du Seigneur. Heureuse application, zèle bien digne de louange : prêcher aux hommes par le travail des mains, ouvrir de ses doigts des
1 Outre cet ouvrage et son Commentaire sur les psaumes, Cassiodore a laissa l'Histoire tripartile, ainsi nommée parce qu'elle renferme l'abrégé des trois histoires ecclésiastiques de Socrate, de Zozomène et de Théodoret ; une Histoire des Goths dont on ne possède plus que l'extrait fait par Jornandès ; un Comput pascal; deux traités sur le Discours et sur Y Ame, et un troisième sur {'Orthographe qu'il écrivit à l'âge de quatre-vingt-treize ans, pour faciliter à ses moines la correction des exemplaires des livres saints. La vie de Cassiodore a été écrite par Denys de Sainte-Marthe, et la meilleure édition de ses oeuvres est celle que dom Garet a donnée en 1679.
langues muettes et donner silencieusement à ses semblables le salut éternel! Du lieu où il est assis, le copiste, par la propagation de ses écrits, visite de nombreuses provinces. Son livre est lu dans les lieux saints, et les peuples qui l'entendent, sont détournés de la pensée du mal et portés vers le bien. 0 spectacle admirable ! un roseau taillé, en courant sur une écorce, y trace la parole céleste, comme pour réparer l'outrage fait par cet autre roseau dont, au jour de la Passion, une malice infernale fi-appa la tête du Sauveur ' ! »
Dans ce passage d'un livre dont les religieux de tous les temps n'ont pu trop méditer les salutaires leçons, ne retrouve-t-on pas l'expression de la pensée bénédictine sur une partie fort importante du travail monastique ? Et par là n'est-il pas facile de comprendre qu'à Yivaria, comme en d'autres monastères, la règle de saint Benoit, d'abord acceptée sans obstacle , ait fini par prévaloir, ainsi que nous allons le constater encore , en la suivant ailleurs dans son développement progressif?
« Quatre causes principales, dit le savant annaliste de Tordre de saint Benoît, contribuèrent à la propagation de notre Règle. D'abord son excellence même; puis,
4 Félix intentio, laudenda scdulitas, manu horainibus prsedicare, digitis linguas apcrirc, salutem mortalibus tacitam dare... (Jno itaque loco si t lis, operis sui disseminatione per diversas provincias vadit. In lotis sanctis legitur labor ipsius : audiunt populi unde se a prava voluniate convertant... Arundine currente verba cœlestia describuntur, ut unde Diabolus caput Doinini in Passione fecit perçu ti, inde ejus ctlliditas posait eitingui. — Gassiod:, De Irutit. divin. LÀUtr.
l'approbation et réloge qu'elle reçut du pape Grégoire le Grand ; ensuite, son alliance avec plusieurs autres règles mise en pratique dans un seul et même monastère; enfin, l'esprit de concorde et d'unité qui régnait à cette époque dans le corps monastique1. » À ces causes ajoutons encore une circonstance que nous avons déjà signalée, savoir la destruction même de l'abbaye du Mont-Cassin par les Lombards, circonstance qui , en déterminant la translation passagère du siège de l'ordre à Rome, lui donna pour centre et pour foyer de rayonnement la capitale du monde chrétien. Ce fut sous le pontificat de saint Grégoire que se manifestèrent surtout les conséquences toutes providentielles de cet événement. Nul mieux que ce grand pape qui, avant de recevoir les clefs de saint Pierre, avait saintement pratiqué la vie religieuse, n'était capable d'apprécier tout ce qu'il y avait de parfait dans le code monastique rédigé par saint Benoit. Voilà pourquoi, dans ses Dialogues , il a voulu consacrer une si large part au saint législateur, en louant et commentant sa règle, en relevant avec complaisance les moindres détails de sa vie, pour montrer le perpétuel accord qui existait entre ses actes et ses préceptes.
Mais le fils du sénateur Gordien, que l'unanime acclamation du peuple et du clergé avait porté au siège de Rome, n'était pas seulement un pieux pontife, gardien zélé de la pureté des dogmes, de la morale et de la discipline ecclésiastique. Politique habile et apôtre infatigable, il avait compris quelle était alors la mission réparatrice de PÉglise, la seule puissance qui fût restée
* J. Mabill., Annal. Ordin. S.Bened. Prœfat. 1.
immuable et debout sur les ruines amoncelées par l'invasion des Barbares. Soutenir la cause des populations catholiques opprimées par des conquérants hérétiques ou païens ; convertir et ramener les dissidents au sein de l'orthodoxie ; accoutumer tous ces peuples , vainqueurs ou vaincus, à se tourner dans une commune pensée vers la croix qui brillait au Vatican; et parla fonder l'alliance de la grande famille chrétienne sous la haute direction du Saint-Siège, tel était le but qu'il s'était proposé, et que devaient poursuivre après lui les papes, ses successeurs.
Or, pour l'aider dans l'accomplissement de son œuvre, le souverain pontife avait précisément sous la main une jeune milice toute prête qui, recueillie après la ruine du Mont-Cassin dans un monastère de Rome, n'attendait que le signal pour s'élancer aux travaux de l'apostolat. Parmi ces religieux placés sous le patronage particulier de saint Grégoire le Grand, se trouvait un jeune moine, nommé Augustin, joignant à un ardent esprit de prosélytisme cette noble ambition et cette persistante énergie, qui seules peuvent assurer le succès d'une grande entreprise. Ces qualités avaient fixé sur lui l'attention et la bienveillance du pape, qui résolut de lui confier la mission importante de convertir les Anglo- Saxons à la foi catholique. Muni des instructions pontificales, Augustin partit donc pour la Bretagne, et, après avoir recruté en Gaule de nouveaux compagnons, il aborda en 596 dans cette même île de Thanet où, près d'un siùcle et demi auparavant, le désir dune conquête moins pacifique avait aussi dirigé les barques des premiers chefs saxons.
Le royaume de Kent, où la mission conduite par Au-