‹ Les monastères bénédictins d'ItalieChapitre 43 sur 79 · B0BD · texte numérisé non relu

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mille d'apôtres, tous issus de l'ordre bénédictin, Winfrid, plus connu sous le nom romain de Boniface, tient sans contredit le premier rang. Né à Kirton, vers Tan 680, Winfrid, après avoir fait de brillantes études au monastère de Nutcell, se livrait aux travaux paisibles de renseignement, lorsqu'une voix divine qu'il entendait, dit-il, et la nuit et le jour, lui révélant sa vocation réelle, l'appela en Germanie. Le bruit de ses travaux apostoliques dans la Frise, la liesse et la Thuringe, s'étant répandu jusqu'à Rome, il y fut appelé par le pape "saint Grégoire II. Après trois voyages successifs en Italie, l'infatigable apôtre repart pour de nouvelles missions. Il pénètre au cœur du paganisme et de la barbarie, convertit des nations entières, élève des églises, institue des évêchés, construit des monastères, et avec l'aide de Charles-Martel et de ses fils, il dresse le premier la croix du missionnaire là où Chaiiemagne devait planter l'épée du conquérant. Les t^oins assidus de l'apostolat ne l'empêchent pas de se mêler dans une juste mesure aux événements politiques du siècle. Témoin de la révolution qui a enlevé la couronne aux fils dégénérés de Clovis, il consacre par reconnaissance les droits du chef de la nouvelle dynastie, et, médiateur entie les Carlovingienset le saint-siége, il cimente ainsi l'alliance sur laquelle devait être bientôt fondée la puissance temporelle des papes.

Maintenant, si des bords du Rhin nous nous transportons en Espagne, nous verrons aussi la règle bénédictine y suivre la foi chrétienne dans son développement, pour partager ensuite ses vicissitudes et ses revers. L'époque précise de rétablissement de cette règle au delà des Pyrénées est restée incertaine. Dans sa

chronique, Antonio Yepès prétend que la fondation du premier monastère bénédictin, appelé Saint-Pierre de Cardenas, remonte à Tannée 557 !. Ce qu'on peut croire, sur l'autorité deMabillon, c'est que dès le commencement du septième siècle, linstitut de Saint-Benoit avait déjà pénétré dans le pays, puisque, conformément à l'une des prescriptions de cet institut, le quatrième concile de Tolède, tenu en 633, ordonne que les oblats, ou enfants voués par leurs parents à la vie monastique, devront toujours garder l'habit religieux. Quoi qu'il en soit, l'ordre bénédictin ne tarda pas à se répandre en Espagne, grâce aux soins de saint Ildefonse de Tolède, prélat illustre aussi bien qu'écrivain remarquable, qui vécut de 607 à 669. Au nombre des monastères construits pendant cette période, il faut citer celui de Saint-Pierre des Montagnes, près d'Astorga, dont saint Fructueux de Braga fut le fondateur. Ce monastère, ruiné au temps de la première invasion arabe, fut relevé plus tard, ainsi que beaucoup d'autres dont la destruction datait de la même époque, par saint Gennade qui les replaça tous sous la règle bénédictine *. Cependant, comme les progrès des infidèles resserraient chaque jour dans des limites plus étroites les États chrétiens de l'Espagne, les monastères diminuèrent nécessairement en nombre et en prospérité. Quelques-uns, néan-

1 Anton. Yepès, Chronico gêner, de la Orden de San Benito.

* Un document curieux, le testament de ce même Gennade, qui fut évêque d'Astorga, nous apprend que. par suite des désastres de la guerre, les livres étaient si rares alors en Espagne, que plusieurs monastères se servaient des mômes manuscrits, qui leur étaient communs, et qu'ils se prêtaient les uns aux autres. Les principaux ouvrages cités sont laBible, les Vies des Pères, les Morales sur Job et Ézcchiel, le traité des Devoirs de saint Àmbroise, les Lettres de saint Jérôme et le Livre de la Trinité, qu'on suppose être celui de saint Augustin.

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moins, malgré cette situation critique, continuèrent de fleurir dans les parties du territoire où s'était retranchée la nationalité espagnole, et du fond de ces retraites, devenues le sanctuaire de la religion et de la liberté, on vit plus d'un Pelage marcher à la délivrance de son pays.

Mais de toutes les contrées où nous venons de voir se répandre la règle de saint Benoît, la France fut celle où elle obtint, sans contredit, les succès les plus rapides et les plus brillants. Sur cette terre si heureusement partagée, pouvait-il en être auirement pour une institution dont le but était à la fois religieux et littéraire? Aussi, après Glanfeuil et Marmoutier, où les institutions bénédictines remplacèrent bientôt celles de saint Martin !, s'élèvent un grand nombre d'abbayes dont quelques-unes, fondant à leur tour d'autres communautés, deviendront les chefs d'autant de congrégations particulières. Tel se présente à nous en première ligne le monastère de Fleury-sur-Loirc, érigé sous Clovis II, par Léodebode, évoque d'Orléans; celui de Saint-Bénigne, de Dijon, qui dut sa naissance à Grégoire, évêque de Langres, dès la première partie du sixième siècle ; enfin l'abbaye royale de Saint-Denis, dont la fondation première est ordinairement attribuée à Dagobert 1er, mais à laquelle une charte de donation, datée de l'an 627, assigne une origine encore plus ancienne. A ces grandes communautés, comme à beaucoup d'autres qui se rangèrent d'abord sons la bannière de saint Benoit, il faut

4 Une Charle de la lin du septième siècle, et signée de l'évèque Berion confirme aux moines de Marmoutier et de Saint-Martin de Tours le droit accordé par l'un de ses prédécesseurs, d'élire leur abbé, , tes prescriptions de ta règle de saint Benoit.

joindre encore celles qui s'y rallièrent dès qu'elle parut, bien qu'antérieurement elles eussent suivi une règle différente. L'incontestable supériorité attribuée par Mabillon à l'institut bénédictin suffirait sans doute pour expliquer ce rapide succès, si du reste il n'était encore justifié par d'autres causes qu'indique le même auteur, notamment par le caractère presque uniforme du monachisme à son premier âge.

Quel était, en effet, le but commun que se proposaient alors tous ceux qui suivaient la vie monastique? N'était-ce pas d'arriver à une plus grande perfection en demeurant dans la retraite, en y observant les vœux de pauvreté, d'obéissance et de chasteté, et en suivant certaines pratiques relatives à la prière, aux offices, à la nourriture et au travail ? Les moyens conduisant au but pouvaient différer, surtout dans les questions de détails, et, à une époque où les traditions, la volonté du supérieur modifiant souvent les prescriptions écrites, il existait, pour ainsi dire, presque autant de règles que de monastères. Mais, encore une fois, la tin vers laquelle on tendait étant partout la même, il était naturel que les religieux préférassent suivre, pour y parvenir, une législation monastique qui avait l'avantage de renfermer et de compléter loutes les autres, sans en exclure aucune l. Ce large esprit de tolérance qui caractérise les institutions bénédictines nous fait aussi comprendre comment elles purent être appliquées dans plusieurs monastères, en même temps que certaines règles qui en

1 Loin de rejeter les règles composées avant la sienne, saint Benoit eu conseille au contraire la lecture à ses disciples: ainsi, avec les écrits des Saints l'ères, il leur recommande les Ascétiques de saint Bosile et les Dialogues de Cassien — S. Bened. HegnL, cap. ultim.

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différaient le plus, comme, par exemple, celle de saint Col om ban. Les documents les plus certains nous attestent cette union toute fraternelle de constitutions qui, bien que provenant d'auteurs divers, de pays fort opposés, n'en vécurent pas moins sous le même toit dans une parfaite harmonie, donnant ainsi aux institutions purement humaines un exemple d'accord aussi rareque difficile à suivre *. Toutefois, l'habitude de vivre ensemble amena entre elles une fusion, à la suite de laquelle la règle de saint Benoit finit par prévaloir. Cette prééminence exclusive est confirmée par tous les conciles de l'époque, et au huitième siècle les autres constitutions monastiques étaient tombées dans un tel état de désuétude, que Charlemagne, dans un de ses capitulâmes, recommande aux évèques et aux abbés de rechercher à quelle règle étaient soumis les moines de la Gaule, avant que celle de saint Benoit n'y eût été apportée*.

Un triomphe si complet est d'autant plus glorieux, qu'il s'accomplit naturellement, sans choc et sans violence, et par la seule puissance attractive de l'institution qui le remporta. Qu'on étudie avec attention, du reste,

1 Outre les monastères de Luxeuil et de Bobbio, citons encore comme exemples de l'union de plusieurs règles dans une môme communauté, les abbayes de Fontaine, de Hautvilliers et de Corbie. Une Charte de Bcrtefride, ésêque d'Amiens, portant la date de la septième année du règne de Clotaire, établit que les moines de Corbie devaient suivre alors la règle de saint Benoit ou celle de saint Colomban. Quelquefois une sorte de fusion de toutes les règles connues avait lieu dans un seul monastère, comme dans celui de Jumièges que saint Filibert avait fondé en 054. a Unde sanctus Filiberlus. abl as et fundatormonasteriiGemeticensis, Ibsilii sancti cuarisninta, Maearii regulam, Benedicti décréta, Columbani institula sanctissima, lectione assidua fréquentasse traditur. » J. Mabill.. Annal. Ordin. S. Ifened. Pnefat. Pars Prim

* Inquirendum qua régula monaclii vixissent in Galba, priusquam régula sancti Benedicti in ea tradita fuisset. — Baluz. Captt.

les principes sur lesquels elle repose, et Ton verra comment tout s'y combine de façon à lui assurer l'irrésistible empire qu'exerce la force unie à la modération. Dans l'analyse que nous avons faite de la règle bénédictine, nous avons constaté quel remarquable esprit de sagesse, de mansuétude et de fermeté caractérise l'ensemble des prescriptions quelle contient. Gouvernement tout paternel donné à chaque monastère; épreuve sévère du noviciat ; vœux indissolubles et forte discipline imposés aux moines ;. juste équilibre d'un pouvoir confié à un seul, mais émanant du libre suffrage de tous; sentiments de concorde et d'égalité chrétienne maintenus entre les frères; pratique de la plus généreuse hospitalité envers les voyageurs et de la plus tendre sollicitude pour les pauvres et les malades : tels sont les traits distinctifs du code bénédictin, et qui sans nul doute contribuèrent à le faire prévaloir sur les autres règles monastiques. C'est surtout à sa haute perfection morale jointe à son caractère essentiellement pratique, que nous devons attribuer la prééminence qu'il obtint. Là, est le secret de sa force, là l'explication de sa victoire. Celte victoire, déjà proclamée en Italie au concile tenu à Rome, en l'an 610, par le pape Bonifacc IV, reçoit en Gaule, soixante ans plus tard, une pleine confirmation au concile d'Autun, n'îuni sous la présidence de saint Léger. Les cinquante-quatre évêques composant l'assemblée y recommandent expressément aux religieux d'observer en tous points les canons de l'Église et les statuts de saint Benoit. « S'ils sont fidèlement suivis, porte le décret, et par les abbés, et par les monastères, le nombre des moines, avec la grâce de Dieu, ira toujours en augmentant, et le monde entier, par leurs in-

cessantes prières, sera préservé de la contagion da

mal f.»

\insi, dés la fia du septième siècle, la supériorité de la règle bénédictine est soutenue hautement parles organes du clergé gallo-frank. La stricte observant de ses prescriptions, placée pour le religieux au même rang que celle des lois de l'Église, prouve combien vite cette Règle avait fait oublier les institutions de saint Colomban et des autres législateurs de communautés monastiques. C'est qt.e plus large, plus sociale et surtout plus humaine que toutes ces institutions, die avait conquis l'universalité des monastères* par l'universalité même de son génie. Dans l'ancienne loi des Hébreux, le tabernacle qui leur servait de temple et se dressait à chaque station du désert, ne devait recevoir en son étroite enceinte que la tribu privilégiée, exclusivement choisie pour vaquer aux soins du culte. Malheur à celui dont la téméraire approche eût souillé un sanctuaire réputé impénétrable! Symbole de la loi nouvelle, dont il avait pour but de rendre l'application plus parfaite, le tabernacle bénédictin, bien loin d'être exclusif, ouvrait largement ses portes à quiconque s'y présentait. De là» le nombre prodigieux de néopintes qu'il abrita, car appelant à lui, comme l'Église elle-même, et Juifs et Gentils, et Romains et Barbares, il finit bientôt par envelopper de son ombre immense tous les lieux déserts ou habités de l'Europe chrétienne.

Quant aux causes qui tirent si rapidement tomber en

1 Si enim haec omnia fuerint légitime |*r abbates et monasterà conserva ta. et mimerai monachoruiii bec propiiioauçebitur. et mundus omnis. per eorum oratiooes assiduas. mali cairebit coataiiis. — Labbe. CtmeU. AmçuH., cap xv.

désuétude l'institut de saint Colomban, malgré son apparente vitalité, malgré les nombreux monastères qu'il fonda et les hommes vraiment supérieurs qu'il produisit, il ne faut pas seulement les chercher dans son caractère parfois dur, absolu et entaché d'un étroit individualisme. Il est une autre influence qui vint donner à saint Benoit tout l'empire que saint Colomban avait perdu sur les âmes, et c'est de Rome, de la papauté même qu'elle émana, pour se répandre ensuite sur tout le monde catholique. En effet, l'approbation solennelle que, depuis saint Grégoire le Grand, les papes avaient maintes fois donnée à l'institut bénédictin, avait établi entre cet institut, le saint-siégeet les fidèles un rapprochement et une solidarité intimes dont rien ne pouvait briser le faisceau. Après avoir montré, au sujet de cette question, comment adoptée et glorifiée par le souverain pontificat, la règle de saint Benoit vit son ascendant suivre le même progrès que l'Église romaine, l'auteur des Moines if Occident explique ensuite par une belle et juste image le phénomène historique qui, en moins d'un siècle, changea tous les monastères institués par l'apôtre irlandais en autant de communautés bénédictines. « Une de ces grandes rivières, dit-il, telle que la Moselle ou la Saône, qui prennent leur source non loin de Luxeuil même, nous offre un symbole fidèle des destinées de l'œuvre de saint Colomban. On la voit sortir d'abord, obscure et inconnue, de la racine des monts, puis grossir, s'étendre en formant un courant large et fécond, parcourir et arroser de vastes et nombreuses provinces. Elle semble devoir continuer indéfiniment sa marche indépendante et bienfaisante. Vaine illusion! Voilà qu'elle rencontre un fleuve qui arrive en maitre

d'une autre extrémité de l'horizon, qui l'attire, l'absorbe et l'entraîne, qui engloutit jusqu'à son nom, et qui, redoublant de force et de vie à l'aide de ses ondes conquises, poursuit seul et vainqueur son cours majestueux jusqu'à l'Océan. C'est ainsi que le cours, si longtemps triomphant de l'institut de Colomban, fut réduit à n'être plus que l'affluent oublié du grand fleuve bénédictin, destiné seul désormais à couvrir de son limon régénérateur la Gaule et tout l'Occident \ »

1 Ut Moin?* d Occident, parle comte de Montaient bert, t. II, p. 579.

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