PREMIÈRES STATIONS D'UN VOYAGE A SUBIACO
Le monastère et la basilique de Saint-Paul-hors-des-Murs, sur la route d'Ostie. — L'ancienne basilique détruite en 1823, et remplacée par l'église actuelle. — Beau c loi Ire élevé ù la fin du douzième siècle et décoré par les frères Cosmati. — Le monastère de Saint-Paul agrandi et réformé successivement par les papes Grégoire II, Jean VIII et Léon VII. — - Bulles de Grégoire VII et d'Innocent III en faveur de cette communauté. — Résidences d'été des moines de Saint-Paul au mont Soracte et à Saint-Calixte. — Origine de ce dernier monastère; sa situation dans le quartier Transtévérin à Rome. — École et bibliothèque de Saint-Paul. — La basilique de Saiut-Laurent-hors-des- Murs dépendant autrefois d'un monastère bénédictin. — Inscriptions tumulaires de l'église et du cloître. — La messe du matin à Saint- Laurent-hors-des-Murs. — La voie Tiburtine. — Le cippe de la jeune Romaine. — Jugements divers sur la campagne de Rome depuis Montaigne jusqu'à Chateaubriand. — Aspect de Tivoli au soleil couchant.
A la suite de l'excursion historique qui nous a permis de suivre dans ses phases diverses le développement de la règle bénédictine, nous allons revenir vers les lieux consacrés par la première habitation de saint Benoît. Les souvenirs précieux qui s'y rattachent expliquent suffisamment pourquoi, après avoir vu triompher à Bobbio et partout ailleurs la législation monastique fondée au mont Cassin, nous désirons visiter la grotte
de Subiaco et les deux monastères construits près de cette demeure justement vénérée. Si un sentiment de curiosité bien naturelle nous porte à remonter aux premières origines des faits historiques, l'intérêt pourrait-il être moindre quand il s'agit d'explorer le berceau où se formèrent à la fois un pieux législateur et une grande institution? En présence des souvenirs que ce berceau retrace à la mémoire, l'esprit s'éveille et s'identifie avec les personnages qui sont comme rendus plus sensibles, plus vivants, par les objets qui nous environnent. Sous ces impressions, le passé s'anime, le récit se colore, et l'histoire prend d'autant mieux le caralère saisissant de la réalité. Mais, pour nous conformer plus fidèlement à cette réalité même, comme avant de nous rendre à Subiaco nous avons visité tour à tour plusieurs églises et monastères dont l'étude nous intéressait, nous commencerons par donner, dans une première esquisse, les résultats de nos explorations aux alentours de Rome.
L'abbaye de Saint-Paul-hors-des-Murs et la célèbre basilique de ce nom nous ayant attiré d'abord, nous rappellerons sommairement ici les principales vicissitudes que l'église et la communauté traversèrent l'une et l'autre. En sortant par la porte d'Ostie, qui, construite sous Honorais, fut restaurée par Bélisaire, on arrive, après avoir franchi un demi-mille environ, à la basilique élevée sur le lieu où la tradition place le tombeau de l'apôtre saint Paul. Se dressant à peu de distance de la rive gauche du Tibre, ce monument aux proportions immenses domine, comme la pyramide du désert, cette autre solitude qu'on appelle la Campagne romaine. Primitivement fondée par Constantin, puis
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rebâtie par Valentinien II et Théodose, la basilique de Saint-Paul, achevée et ornée avec magnificence sous le régne d'IIonorius, était lune des plus anciennes de la chrétienté. Après avoir été détruite par les Vandales cl les Sarrasins, incendiée plusieurs fois et renversée par un tremblement de terre, elle s'était toujours, grâce à la pieuse libéralité des papes, relevée victorieuse de tous ces désastres. La beauté de son architecture, son ornementation intérieure et extérieure, ses anciennes peintures et ses précieuses mosaïques, enfin, la série de portraits représentant, siècle par siècle, l'image fidèle des souverains pontifes, donnaient à cet édifice religieux un caractère unique dans l'histoire de l'art chrétien. De toutes les merveilles dont il se composait, quelques parties à peine ont échappé à l'incendie terrible qui le détruisit en 1825; mais vingt ans après ce nouveau désastre, l'église renaissait encore une fois de ses cendres. Quels que soient pourtant le soin et le luxe déployés dans sa réédification, quelque majestueux que paraisse son intérieur avec ses quatre-vingts colonnes de granit, ses marbres, ses sculptures et ses plafonds richement décorés, ce qui lui manque et ce que rien n'a pu lui rendre, c'est le cachet vénérable de l'ancienne basilique, et l'indicible effet qu'elle produisait comme tout ce qui est consacré par le temps. Malheureusement, on no peut avoir aujourd'hui qu'une idée incomplète de la grandeur de cet effet, malgré toute la valeur de certaines parties d'ornementation que le feu a épargnées. Parmi ces précieux débris, on remarque d'abord la grande mosaïque exécutée en Tan 440, sous le pape saint Léon, et représentant le Christ avec les vingt-quatre vieillards de l'Apocalypse et
les apôtres saint Pierre et saint Paul. Une autre mosaïque, datant de 1280, et ornant l'abside ou tribune de l'église, nous montre ce qu'était celte branche importante de Fart chrétien au temps de Nicolas 111, de même qu'on peut juger de l'état de la sculpture sur métaux à l'époque de Grégoire VII, par la grande porte de bronze, fondue et ciselée à Constantinople en 1070. Outre les fresques de la chapelle du Saint-Sacrement, les peintures murales du sacra ri u m et un certain nombre d'anciens portraits de papes, on voit encore parmi les objets que respecta l'incendie la vénérable image dite il Crocifisso, les statues de saint Paul et de sainte Brigitte, ainsi que la collection si remarquable d'inscriptions païennes et chrétiennes rangées chronologiquement par le savant épigraphiste, M. de Rossi. Citons également le sarcophage antique qui, au douzième siècle, servit de sépulture à l'anti-pape Pier- Leone, et où l'image symbolique d'une autre vie se montre ingénieusement figurée. On y voit un groupe de petits Génies montés sur un navire, qui, sa course terminée, arrive tranquillement au port. Il semble que l'expression de douce quiétude répandue sur cette scène allégorique y soit comme le signe avant-coureur de la paix élyséenne que les anciens rêvaient par delà le tombeau.
Devant ces beaux restes de la vieille église, mêlés aux splendeurs de la nouvelle basilique, une pensée s'offre d'abord à l'esprit de la plupart des visiteurs. Ils se demandent comment le trésor pontifical, épuisé par les embarras que lui ont suscités les événements passés et présents; a pu enfouir des sommes considérables dans la reconstruction d'une église si somptueusement
bàtic au milieu d'une campagne déserte, sans cesse exposée au fléau de la malaria. A cette question que je m'étais faite à moi-môme, en remarquant l'ampleur et la solitude de la basilique de Saint-Paul, question que je crus devoir soumettre ensuite au moine qui me servait obligeamment de cicérone, ce dernier me répondit : « Tout monument, alors même qu'il est élevé dans un siècle aussi positif que le nôtre, ne doit pas exclusivement se distinguer par un but d'utilité pratique. Si Ton a vu et si Ton voit encore des peuples soutenir pour la défense d'une idée une lutte aussi coûteuse que sanglante, pourquoi le gouvernement de l'Église, dont toute la force repose sur un principe, n'appliquerait-il pas aussi ses ressources et ses efforts à relever, au nom d'une idée, un grand édifice religieux? Une telle entreprise, si éminemment pacifique et réparatrice, ne lui convientelle pas mieux qu'à tout autre? Pour honorer la mémoire de leurs souverains, les populations de l'antique Orient bâtissaient à grands frais de gigantesques pyramides que la postérité n'admire que parce qu'elle y reconnaît le consolant et inébranlable symbole du dogme de la vie future. Semblable à ces monuments funèbres édifiés autrefois par une pensée religieuse, notre basilique s'élève, solitaire, au-dessus de la sépulture donnée au glorieux apôtre qui scella par son martyre le triomphe de la foi nouvelle. Ne soyez donc pas surpris du profond isolement qui vous entoure, et qui s'étend à la fois au dedans et au dehors du saint édifice. Voyez ici comme un magnifique tombeau, et rappelez-vous que les tombeaux aiment le silence et le recueillement de la solitude. »
En réfléchissant sur une réponse qui satisfaisait plus
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.en moi le sentiment que la raison, je suivis mon guide dans le cloître attenant à la basilique. Construit à la fin du douzième siècle, ce cloître élégant montre l'art architectural s'affranchissant des entraves qui, à Rome surtout, le tenaient soumis aux règles inflexibles de la tradition. Plus libre dans la conception de son plan, et n'étant point gêné, comme pour beaucoup d'anciens édifices, par l'emploi nécessaire de vieux matériaux, l'architecte a pu appliquer au cloître de Saint-Paul, comme à celui de Saint-Jean de Latran, le style qui partout avait prévalu à celte époque. Les quatre promenoirs dont il se compose sont formés d'arcades à plein cintre, disposées différemment et retombant sur des colonnettes simples ou accouplées. Les fûts tour à tour unis, cannelés ou se tordant en spirale, sont ornés de chapiteaux à feuillages et à dessins variés qu'une main fort habile a sculptés avec un soin extrême. Des figures d'animaux fantastiques et des têtes plates s'y font çà et là remarquer; mais on y voit partout, notamment aux frises et aux corniches, un nombre prodigieux de marqueteries et de compartiments de diverses couleurs, qui rappellent un goût tout byzantin. Une voûte d'arête surmonte et recouvre chacune des galeries, et les arcs qui s'y rattachent offrent des proportions et une régularité classiques bien rares à l'époque romane.
Commencée sous l'abbé Pierre, deuxième du nom, qui fut élevé au siège abbatial en H 95, la construction du cloître de Saint-Paul fut achevée sous son successeur Jean V. L'inscription en lettres d'or, placée audessus de la corniche, rappelle en outre la splendeur du monastère à cette époque, et la nature des devoirs
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pratiqués par la nombreuse communauté réunie dans son enceinte :
AGMINA SACRA TEG1T LOCVS HIC QVBM SPLENDOR HONORAT : HIC STVDET ATQVE LEGIT MONACHORVM CŒTVS ET ORAT.
Quant à l'ornementation en pierres dures et en émaux qui décore le cloître, elle nous révèle le genre de talent propre aux membres de la nombreuse famille des Cosmati, qui répandirent tant d'éclat sur 1 école de mosaïstes fondée à Rome, depuis le onzième siècle. DeS documents incontestables ont fait connaître la généalogie de cette famille d'artistes et la série de travaux qu'ils accomplirent à Rome et dans plusieurs villes des États pontificaux '. Avec eux on peut suivre ainsi la marche de ce grand art de la mosaïque qui couvrait. alors de ses riches décorations les églises et les cloîtres, les chaires et les autels, les statues et les tombeaux, ainsi que la plupart des objets se rattachant au culte. Il y a là tout un sujet d'études archéologiques, et en même temps une source inépuisable d'émotions religieuses. Après avoir examiné les fragments sculptés, les inscriptions et les pierres tumulaires qu'on trouve dans le cloître de Saint- Paul-hors-des-Murs, je transcrivis plusieurs épilaphes qui fixèrent particulièrement mon attention. Ces monuments épigraphiques, dont les uns sont de l'époque chrétienne, les autres appartiennent à l'antiquité profane, ont été placés là, depuis le milieu du siècle dernier, par les soins des savants abbés dom Gallctti et
1 On sait que le chef de la famille des Cosmati, appelé Laurent, donna le jour à Jacques, qui fut le père de Corne, le plus célèbre de toule cette lignée, et dont les quatre fils, Luc, Jacques, Déodat et Jean exercèrent également avec succès la profession paternelle.
dom Constanzo. Les galeries du cloître sont devenues ainsi comme une sorte de musée lapidaire où la pensée de la mort est diversement rappelée, tantôt selon les doctrines païennes, tantôt selon le dogme évangélique.
Lorsque j'eus copié quelques inscriptions, j'allai de là visiter différentes parties du monastère, qui est trèsvaste et où vivait autrefois une nombreuse communauté. Je m'arrêtai ensuite dans la bibliothèque, qui me parut abondamment fournie de livres anciens et nouveaux, et j'y recueillis d'utiles indications, grâce à l'entremise d'un bénédictin non moins obligeant que celui auquel j'avais eu d'abord recours. S'il faut en croire plusieurs auteurs, entre autres Panciroli, dans ses Tesori nascosti di Roma, la basilique de Saint-Paulhors-des-Murs aurait été desservie, pendant plusieurs siècles, par des prêtres séculiers. Ce fut en 649 que le pape Martin 1er établit près de cette église une communauté monastique, au temps même où ce pontife réunissait un concile à Saint-Jean de-Latran, pour combattre l'hérésie des monothélites. Comme beaucoup de moines qui fuyaient les persécutions des hérétiques, s'étaient alors réfugiés à Rome de diverses parties de la chrétienté, le pape crut devoir leur confier un certain nombre d'églises. D'autres écrivains, tels que le Père Onuphre Panvinio, prétendent que des moines de Saint-Benoit ne furent attachés à la basilique de Saint- Paul-hors-des-Murs que vers le commencement du huitième siècle, sous le pontificat de Grégoire II. On lit, en effet, dans la vie de ce pape, qu'ayant vu réduit à un complet abandon le monastère fondé auprès de cette basilique, il le restaura et y mit une communauté de
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moines dévoués au service de Dieu, « afin que nuit et jour, dit le biographe, les louanges du Seigneur y pussent désonnais retentir. » Comme Grégoire II avait été élevé à l'école des bénédictins de Saint-Jean-de-Latran, ce fut naturellement à des religieux de cet ordre qu'il donna l'église de Saint-Paul.
En 872, le pape Jean VIII agrandit considérablement le monastère, et pour le protéger, ainsi que la basilique, contre les déprédations dont il était souvent l'objet, il fit construire autour de son enceinte une ville fortifiée qu'on appela de son nom Giovamopolis, mais dont il ne reste plus aujourd'hui aucun vestige. Dans le cours du siècle suivant, Léon VII y releva la discipline en y introduisant la réforme de Cluny. Appelé à Rome par ce pontife, saint Odon contribua fort activement à rétablir une exacte observance dans cette communauté, dont Baudouin, l'un de ses plus zélés disciples, reçut le gouvernement en 943. Parmi les abbés qui administrèrent, durant le onzième siècle, le monastère de Saint-Paul, on distingue le célèbre cardinal Hildebrand. Ce fut lui qui, pendant son ambassade à Constantinople, y fit exécuter les portes de bronze dont nous avons parlé plus haut, et qui, divisées en cinquantequatre panneaux, sont ornées d'un grand nombre de figures dessinées et ciselées dans le style byzantin. Lorsqu'il fui élevé au souverain pontificat, Grégoire VII ne voulut pas se démettre de ce titre d'abbé de Saint- Paul qui lui rappelait les austères mais touchantes impressions du cloître, et il le garda fidèlement jusqu'à son dernier jour. Plein d'affection et de libéralité pour le monastère, il en augmenta les possessions de nombreux et riches domaines dont on trouve la mention *
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dans une bulle datée de 1074 l. A la dernière année du même siècle se rapporte un trait de courageux dévouement qui honore le pape Pascal II, et par lequel ce pontife se signala en délivrant l'église et le monastère de Saint-Paul du péril qui les menaçait. En 1099, le chef de la famille des Corsi, appelé Stcfano, se mit à la tête d'une bande de soldats, et ayant pénétré la nuit, à l'aide défausses clefs, dans l'enceinte deGiovannopolis, il mit le feu à la basilique avec l'intention de la piller. A peine averti de ce sacrilège attentat, le pape s'empressa d'accourir à la tête d'une foule de citoyens armés, et, attaquant aussitôt la troupe des malfaiteurs, il les contraignit à prendre la fuite, après en avoir tué ou blessé un grand nombre. Parmi ceux qui échappèrent se trouvait Stefano lui-même, et encore ne parvintil à se dérober à un juste châtiment qu'en se sauvant déguisé en moine.
L'époque des croisades, qui conduisit à Rome tant de pèlerins revenant de la Palestine, vit s'accroître encore les richesses et la renommée du monastère bâti près du tombeau d'un saint apôtre. En outre, beaucoup d'abbés de Saint-Paul ayant été décorés de la pourpre romaine, de grands privilèges furent accordés à la communauté aussi bien qu'à ses dignitaires. Dans les cérémonies pontificales, l'abbé deSaint-Paul partageait avec celui de Saint-Laurenl-horsdes-Murs l'honneur de marcher à la tête des vingt abbés qui gouvernaient les monastères privilégiés de Rome. Ces distinctions relatives à la préséance, dont il est souvent question dans l'histoire des ordres religieux, et qui jadis étaient recherchées eldé-
1 Cf. BulUrr. Ca$sinen$e. — La seule énumération des biens de l'abbaye de Saint-Paul remplit plusieurs pages dans cette pièce.
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fendues avec une égale ardeur, semblent assez peu conformes au principe de l'humilité monastique. Certains esprits rigides s'élevaient parfois, il est vrai, contre des privilèges qui pouvaient dégénérer en abus et enfanter l'orgueil ; mais d'autres les excusaient et les soutenaient comme étant moins une satisfaction donnée à la vanité personnelle, qu'un moyen de rehausser l'éclat d'un ordre ou d'une communauté.
A l'exemple de Grégoire VII, un autre grand pape, Innocent III, se montre favorable envers l'abbaye et la basilique de Saint-Paul, ainsi que l'atteste une bulle datée de 1204, et où il est dit que l'observance monastique qu'on y a suivie sous la règle de Saint-Benoit n'a cessé d'y être en vigueur. A la fin du même siècle, Boniface VIII accorda à l'abbé du monastère le droit de célébrer la messe à l'autel pontifical le jour de la fête de la conversion de saint Paul *. Comme cet autel privilégié , au-dessous duquel sont placées les reliques de l'apôtre, recevait des fidèles un grand nombre de dons, en 1320 une autre bulle de Jean XXII permit d'appliquer une partie de ces dons à l'achèvement de la mosaïque ornant la façade principale de l'église. Après le grand schisme d'Occident dont le monastère de Saint-Paul, comme la plupart des autres communautés, avait ressenti les funestes influences, le pape Martin V, par sa constitution du 4 septembre 1425, y rétablit une exacte discipline, en même temps qu'il restaura complètement la basilique. L'ab-
1 Par une disposition particulière, l'abbé ne pouvait faire usage de ce privilège qu'après avoir obtenu chaque année une bulle spéciale qui, pendant la messe, devait être fixée à l'une des colonnes du baldaquin, et cet usage s'est rigoureusement conservé jusqu'à nos jours.
bâti par le pape saint Calixte, fut la première église de Rome dédiée à la vierge Marie. Les distributions intérieures du monastère destiné à servir de résidence d'été aux bénédictins de Saint-Paul-hors-des- Murs sont aussi commodes que spacieuses. Les chambres destinées à l'habitation des religieux sont fort grandes, et les immenses galeries qu on y parcourt ont une apparence et des proportions vraiment monumentales. Une partie de la maison, disposée en vastes appartements, sert de demeure cardinalice à ceux des membres de Tordre bénédictin qu'une haute distinction élève au rang des princes de l'Église. C'est là que réside le cardinal Pitra, depuis que la dignité et les fonctions dont il est revêtu ont fixé son séjour à Rome; et c'est là aussi qu'il accueille avec l'affable simplicité d'un fils de saint Benoît tous les compatriotes qui, Payant connu dans le monde lettré, viennent le visiter à Sainl-Calixte.
L'église attenant à ce monastère est d'un style moderne; mais elle fut primitivement bâtie sur l'emplacement de la maison occupée par saint Calixte, et elle a conservé le puits dans lequel le pontife fut précipité au jour de son martyre. La demeure où l'humble évêquede Rome avait établi sa retraile, et où il donna la consécration à un petit nombre de prêtres et d'évéques, était l'habitation d'un simple légionnaire que saint Calixte avait converti à la foi nouvelle. Mais en l'an 222, pendant la persécution qui eut lieu sous Alexandre-Sévère, des bourreaux envoyés par les magistrats vinrent tout à coup envahir la maison, et, se saisissant du pontife qu'ils torturèrent, ils le jetèrent ensuite dans le puits qui, suivant la tradition, a été pieusement conservé.
Du monastère dépendait aussi un jardin planté d'orangers, où les religieux pouvaient respirer le frais durant la saison des chaleurs, si accablantes sous le climat de Rome1. Plus d'une fois je me suis reposé moi-même à l'ombre de ces beaux arbres chargés -de fleurs, de fruits et de parfums, en m'entretenant de l'histoire et des destinées de son ordre avec l'aimable bénédictin qui avait remplacé le R. P. dom Bini, en qualité de procureur général de la congrégation. Comme pendant ces longues conversations sur le passé et l'avenir d'une institution déjà vieille de treize siècles, les heures s'écoulaient fugitives! Après avoir erré de Rome à Subiaco, de Subiaco au mont Cassin, et de là en cent autres lieux divers, notre pensée revenait ensuite vers la vénérable maison sanctifiée par le martyre du pape saint Calixte, reliant ainsi les origines de l'Église latine à celles du monachisme en Occident. Tout d'ailleurs semblait me retenir dans ce monastère, au milieu d'une partie si intéressante de la ville, et avec de si belles perspectives sous les yeux. Quel plaisir j'éprouve à me rappeler surtout la vue donnant sur le Janicule qui, couronné de villas et de jardins, montre d'un côté ses fortifications élevées à la place de l'ancienne arx de Servius Tullius, et de l'autre l'église de Saint-Pierrein-Montorio consacrant le lieu où fut crucifié le prince des apôtres ! Ville singulière el merveilleuse en vérité, où il est impossible de faire un pas sans trouver quelque grand souvenir révélant une double antiquité, ni
* Les magnifiques plantations de ce jardin furent détruites par les soldats de Garibaldi durant le siège de Rome, et l'emplacement où il s'étendait sert aujourd'hui de champ de manœuvres aux troupes françaises qui occupent une grande partie du monastère.
aux annales monastiques. Sur le frontispice se dessine la figure d'un empereur avec deux écuyers, et en face on voit l'impératrice, sa femme, accompagnée d'une suivante. Si le prince que le miniaturiste a voulu représenter n'est pasCharlemagne, ce doit être Charles le Chauve, ou son fils Louis le Bègue, et l'expression vulgaire de la physionomie semblerait assez bien s'appliquer à l'un ou à l'autre de ces deux faibles souverains. D'ailleurs toutes les autres figures, d'un dessin fort incorrect, comme celles qu'on peut trouver sur un manuscrit datant de la fin du dixième siècle, ont quelque chose de sombre, d'ascétique, et un certain art ne s'y révèle que dans l'agencement des draperies. Mais quelque inhabile que soit l'exécution des figures, ce manuscrit peint n'en est pas moins aussi précieux que remarquable, et mérite l'éloge qu'en ont fait le Père de Monlfaucon et Seroux d'Agincourt.
Parmi les hommes distingués dont le souvenir se rattache au monastère de Saint-Paul, on doit citer d'abord au dix-septième siècle le Père Del Miro, que sa grande érudition, appliquée surtout à l'étude de la langue grée* que, fît nommer l'un des bibliothécaires de la Vaticane. Il était, en outre, abbé deSaint-Calixte,ct ce fut en cette qualité qu'il y reçut son ami dom Bernard de Montfaucon qui, dans le Diarium italicum, rend un juste hommage à son mérite. Dom Léandre Porzia, savant professeur de théologie, fut élu abbé de Saint-Paul en 1722, et nommé bientôt à lévôché de Bergame, il fut créé cardinal-prètre par le pape Innocent XIII. Mais la véritable gloire scientifique de ce monastère, pendant le dernier siècle, fut l'abbé François Galletti. Né à Rome en 1724, il consacra sa longue carrière aux
recherches les plus étendues sur les antiquités, en même temps que sur l'histoire ecclésiastique et littéraire de l'Italie. La grande variété de ses connaissances nous est attestée par les travaux qu'il composa sur les anciennes villes de Gabies, de Capène et de Capoue, et par ses mémoires cencernant les églises de Rieti, la Badia de Florence, et l'origine des Pères Hiéronymites. Outre la publication de lettres inédites de saint Basile et de Bède le Vénérable, on doit encore au Père Gallctti un recueil considérable d'inscriptions du moyen âge trouvées en Italie, et qu'il fit paraître de 1757 à 17661. Antiquaire plein de sagacité et d'un zèle infatigable, l'abbé du monastère de Saint-Paul lit preuve, dans toutes les questions qu'il traita, de la finesse et de l'ingénieux esprit d'observation propres, en général, aux savants italiens.
De nos jours, l'abbaye est demeurée fidèle aux traditions bénédictines, et elle est une des communautés qui font le plus d'honneur à la congrégation du Mont- Cassin. Malgré les commotions extérieures, la discipline s'y est maintenue et la culture intellectuelle n'y a pas été négligée. Ce double résultat doit être attribué en partie aux exemples et à l'influence personnelle du R. P. Bini, qui fut longtemps abbé du monastère de Saint-Paul, et dont nous aurons occasion de parler encore au sujet des sanctuaires de Subiaco. Auteur de l'histoire de l'université de Pérouse où il professa d'abord avec distinction, le Père Bini rcm-
1 Après ce recueil d'inscriptions composé de cinq volumes in-49, on peut citer encore du même auteur Discorso del Yestiario délia santa romanoChiesa, 1758, in-4°; Del Primicerio délia santa Sede apostolica, 1758, in-12; Memorie per servire alla storia del Cardin. DomenicoPatsionei.
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plit tour à tour ies plus hautes fonctions de Tordre, cl par son instruction, ses travaux et son commerce aimable, il réalisa les qualités qui distinguent le véritable bénédictin. Actuellement le siège abbatial est occupé par le R. P. dom Angelo Pescetelli, ancien abbé de Saint-Pierre de Mode ne, et professeur estimé de droit canonique à l'université de celte ville. 11 est investi, en outre, de la charge de procureur général de la congrégation du Mont-Cassin auprès de la cour de Rome, charge qui demande beaucoup de tact et de prudence, surtout dans les circonstances périlleuses que traversent maintenant les communautés monastiques. Précédemment l'abbaye de Saint-Paul avait été dignement administrée par Mgr Mariano Falcinelli qui, nommé d'abord à lévêché deForli, puis envoyé comme nonce du pape à la cour de Vienne, semble être appelé par ses qualités éminentes aux plus hautes dignités de l'Église. Dans le monastère réside aujourd'hui dom Bernardo Smith, professeur de Dogmatique au collège de la Propagande, et qui antérieurement fut abbé du Mont-Cassin et procureur général de la congrégation à Rome. Au nombre des Pères de l'abbaye qui se livrent à de sérieuses études sur l'exégèse et la haute littérature, citons, avant de finir, dom Anselmo Nickess, auquel on doit un savant travail sur le livre d'Esther. Quant à la bibliothèque, elle est entretenue con amorc, ainsi que disent les Italiens, par dom Bonifacio Oslan* der, qui, jeune encore, promet déjà un fervent adepte à la science bénédictine.
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Le lendemain du jour où je visitai l'abbaye qui vient d'être décrite, je voulus, en partant pour Subiaco, revoir encore une fois la basilique de Saint-Laurent-horsdes-Murs, a laquelle autrefois se rattachait également un monastère bénédictin. A ce titre, un édifice religieux contemporain du siècle de saint Benoit suffisait pour m'intéresser vivement, si par lui-même il ne méritait d'ailleurs une attention toute particulière, comme offrant aujourd'hui, depuis l'incendie de Saint-Paul, le type le plus ancien de la basilique chrétienne à Rome. Située à un mille et demi de la porte Saint-Laurent, à laquelle elle a donné son nom, cette basilique s'élève sur le côté droit de la voie Tiburtine, qui part de l'arcade au style sévère, dont la moitié forme la porte en question, l'autre moitié se trouvant enfouie dans le sol à une grande profondeur. Comme la basilique placée sur la voie d'Ostie, celle de Saint-Laurent-hors-des- Murs, bâtie sur la première zone de la campagne romaine, semble aussi dominer tristement dans la solitude. J'ignore si c'est par suite de la position exceptionnelle qu'elle occupe, ou bien à cause de la destination primitive qu'elle reçut el qui pendant de longs siècles la lit dépendre de Tordre de Saint-Benoît, mais j'avouerai que parmi les vieilles basiliques romaines il en est peu qui aient produit sur moi une semblable impression. Certes elle ne peut revendiquer ni la majesté de Saint-
Jean-de-Lalran,ni la richesse de Sainte-Marie-Majeure, non plus que les beautés particulières d'ornementation qu'on admire dans les basiliques de Sainte-Praxède, de Saint-Clément et de Sainle-Marie-in-Trastcvere. Telle qu'elle est néanmoins, cette église isolée et rejetée en dehors de l'enceinte delà ville, entre l'immense espace couvert de ruines qui fut l'emplacement de l'ancienne capitale du monde, et le commencement de YAgro romono qui déroule au loin ses larges horizons, cetle église, dis-je, parait être là comme placée symboliquement aux contins des deux mondes dont la nouvelle Rome a gardé les ineffaçables vestiges.
A la première vue, le portique de Saint-Laurent vous rappelle ces deux antiquités, Tune sacrée et l'aulre profane, car il se compose de six colonnes d'ordre ionique, au sommet desquelles on distingue des frises provenant de monuments anciens et rassemblées d'une façon tout à fait irrégulière. Ce portique donne entrée dans un intérieur simple et austère que divisent en trois nefs deux rangées de colonnes gigantesques. Presque tous les chapiteaux, aussi bien que les colonnes ellesmêmes, sont d'origine antique ; mais quelques-unes laissent voir évidemment l'œuvre d une main inhabile et barbare. On y remarque notamment celui qui, montrant deux figures d'animaux sous la courbe de ses volutes1, pourrait être regardé par les archéologues
1 Ces animaux sculptés dans l'œil des volutes, sont un serpent et une grenouille qui, selon l'explication donnée par Pline, seraient le monogramme, ou bien ce que nous appellerions les Armes parlantes des architectes ou sculpteurs, Sauras et Batrachus. Comme ces deux artistes étaient esclaves, et que la loi romaine ne permettait pas aux individus de la classe servile de signer leurs œuvres, ils étaient obligés de recourir à une figure symbolique pour représenter leurs noms.
comme le modèle des chapiteaux historiés de l'architecture romane. Dans les colonnes cannelées, à chapiteaux corinthiens, soutenant la tribune, et dans l'entablement formé de fragments antiques dont elles sont surmontées, on retrouve encore un assemblage d'une exécution toute primitive. Celte singulière union d'éléments disparates atteste à la fois une ère de décadence et une époque de transition. Alors l'art chrétien, tout en voulant devenir maître de lui-même et créer des formes qui lui fussent propres, était encore obligé de se servir de matériaux empruntés aux édifices du paganisme.
Au delà du grand arc servant à soutenir et à séparer les deux parties principales du monument, s'élève le chœur garni de chaque côté des deux ambons traditionnels, où le sous-diacre et le diacre se plaçaient tour à tour pour réciler aux fidèles l'Épître ou l'Évangile. Ces ambons, comme la chaire épiscopale qui apparaît au fond de l'abside, sont décorés de sculptures délicates et de gracieuses marqueteries qui méritent d'être étudiées avec soin, ainsi que le ciboire à colonnettes de porphyre égyptien, situé au-dessus de la confession où reposent les ossements des martyrs saint Etienne et saint Laurent. Mais dans l'intérieur de cette église, comme dans toutes les basiliques où l'art nouveau se révèle par ces compositions si originales, si extraordinaires des mosaïstes byzantins, l'attention est surtout attirée vers les figures ornant le grand arc de l'abside. Au-dessus dune rangée de saints personnages, parmi lesquels on dislingue l'apôtre saint Pierre, saint Laurent, patron de l'église, et le pape Pelage II qui la restaura, domine l'image du Sauveur, assis sur ii. 6
saintes en Orient, sont figurés divers sujets tirés de la vie du même pontife qui réédifia le portique de saint Laurent-hors-des-Murs. L'esprit parfois excentrique du moyen âge s'y manifeste dans la scène bizarre où les démons disputent la possession des âmes à l'archange saint Michel qui pèse leurs actions dans une balance, tandis que les mauvais esprits cherchent à en fausser les poids. Près de la porte, mais à l'intérieur de l'édifice, on trouve encore un sarcophage antique montrant sur Tune de ses faces l'image sculptée d'une cérémonie nuptiale. Appliqué contre la paroi de la muraille, il est surmonté d'un dais soutenu par quatre colonnettes, sous lesquelles on distingue un ensemble d'ornements formés de peintures à fresque et de mosaïques. Une inscription en vers latins, consacrée à l'éloge des vertus du défunt, apprend que dans ce tombeau est inhumé le cardinal Guillaume Fieschi, de la famille des comtes de Lavagna, neveu du pape Innocent IV, et trépassé en l'an 1256. Après avoir transcrit cette épitaphe, je pris note de la fresque représentant le couronnement de Pierre de Courtenai, en pensant à la destinée singulière et à la fin tragique de ce prince français, dont le nom se rattache à une basilique romaine bâtie primitivement par Constantin, et qui, après des vicissitudes propres seulement aux siècles épiques du moyen âge, était venu revêtir à Rome le manteau impérial des souverains de fiyzance.
Rappelant le souvenir d'existences plus modestes, et bien plus anciennes encore, des pierres sépulcrales, consacrées aux chrétiens des premiers âges, se voyaient autrefois dans l'église et dans quelques parties du mo-
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nastère de Saint-Lautent-hors-dcs-Murs. Parmi les inscriptions lumulaires extraites des catacombes voisines de l'église, quelques-unes se distinguent par leur extrême simplicité. Telle est celle de l'humble néophyte dont le nom est divisé par le monogramme du Christ, de chaquecôté duquel sont placées les deux lettres symboliques A et 0, pour rappeler que l'amour du Sauveur doit être le principe et la fin de toule vie chrétienne. Aux extrémilés de la pierre qui ne porte que ces mots: Petronia kkofita, se dessinent deux rameaux d'olivier, aulre symbole de la paix évangélique, que le Christ est venu apporter sur la terre1. Citons aussi une autre épilaphe fort digne d'attention, à cause de sa forme métrique, et qui est dédiée à la mémoire d'une jeune et pieuse femme morle en 582 , à l'âge de 21 ans, sous le consulat d'Antonius et de Syagrius. On ne peut lire rien de plus simple et de plus touchant que cette inscription en vers, où la chaste Afrodite est représentée s'élevant vers le ciel, pour recevoir dans le bienheureux séjour du Christ le prix mérité par une foi constante et l'observation des préceptes divins. Là, dit encore lépitaphe, son âme pure, qui rechercha toujours les choses célestes, respire dans l'attente de Dieu, les délicieux parfums s'exhalant d'une verdure éternelle, tandis que son corps repose au fond d'un tombeau que lui éleva la piété d'un époux. Voici, du reste, celte inscription datant du quatrième siècle de 1ère chrétienne, et qu'une
1 Plusieurs inscriptions en langue grecque s'y faisaient également remarquer, notamment l'épitaphe qui peut elrc traduite ainsi en latin : Requievit Zosimus Christi fa mu lus annorum novemdecim, Quarto kalewla* Septembres die Jom.
citation textuelle fera mieux apprécier qu'une froide et incomplète analyse :
ANPL1F1CAM SEQV1T0R VITAM DYM CASTA AFRODITE, FEC1T AO ASTRA VIAM ; CHRISTI MODO GAVDET IN AVLA. RESTITIT UAEC MVNDO SEMPER CAELESTIA QUAERENS, OPTIMA SERVATRIX LEGIS FIDEIQDE MAG1STJIA DEDIT EGREGIAM SANCTIS PER SAECVLA il ENTE II. INTER EXIMIOS PARADISI REGNAT ODORES TEMPORE CONTINVO VERSANT VBI G RAM IN A QVAEVIS, EXPECTATQVE DEVM SVPERAS QVO SVRGAT IX AVRAS. HOCPOSVIT CORPVSTVMVLO, MORTALIA LINQVBNS FVNDAVITQVE I.OCVM CONJVX EVA ANS1.
C'est principalement sous le portique donnant entrée de la basilique dans le cloître que furent placées à diverses époques des tombes ayant servi à la sépulture des moines de la communauté, ou bien des inscriptions tumulaires extraites des catacombes de Sainte-Cyriaque, qui touchent au côté septentrional de l'église. Parm« les tombeaux placés en ce lieu, on trouve celui de l'abbé Ronizon, dont le nom est mentionné dans Ylter Italicum, et que le Père Mabillon réclame comme ayant appartenu à son ordre, qui alors était en possession du monastère de Saint-Laurent. Sous le cloître contigu a la basilique, on avait également recueilli un grand nombre de pierres tombales appliquées contre les parois intérieures des murailles, [/usage de placer ainsi des
1 Ci-ttc épitaphc n'est pas seulement, par sa forme et par s m ancienneté, un curieux monument de l'épiçraphie chrétienne ; mais en rappelant les croyances du rédacteur de l'inscription sur la destinée de l'âme apre< la mort, elle vienl aussi montrer sous un aspect particulier la question si grave de la vie future, question fort controversée surtout vers les derniers temps de la lutte entre les doctrines du christianisme et relies de la philosophie païenne.
monuments funèbres sous les promenoirs des cloîtres, ne doit pas surprendre, car il était conforme au principe même du monachisme qui voulait qu'à chaque instant de sa vie, même aux heures de loisir et de délassement, le religieux eût toujours présente la pensée de ses fins dernières. Ce perpétuel mémento de la mort, rappelé par des images et des inscriptions devant lesquelles il passait et repassait sans cesse, était moins pour lui un sujet de terreur qu'un motif de consolation et d'espérance. Dans cette suite d epitaphes consacrant la mémoire de ceux qu'il appelait ses ancêtres, il ne retrouvait pas seulement les titres de sa famille monastique ; mais il voyait aussi retracé l'exemple des devoirs qu'il avait à remplir. Or, par un sentiment de noble ému- I ation, il mettait son honneur à ne pas dévier de cette voie inflexible où tant d'autres lavaient précédé, et au terme de laquelle il devait aussi bien qu'eux trouver la récompense promise. Grâce à cet échange d'enseignements salutaires reçus et transmis tour à'tour, la chaîne des générations éteintes se renouait incessamment sous les cloîtres. Le moine y servait de lien entre la mort et la vie, et rattachant les temps qui n'étaient plus à ceux qui n'étaient pas encore, il satisfaisait ainsi pour sa part à la grande loi morale de la solidarité humaine.
Le monastère de Saint-Laurent appartenait déjà depuis plusieurs siècles à Tordre bénédictin, quand vers 950, sous le pontificat d'AgapetH, la réforme de Cluny y fut introduite par les soins d'Albéric, seigneur de Rome. Les moines appartenant à cette congrégation s'y maintinrent jusqu'au treizième siècle, et pendant cette période, on vit sortir de leurs rangs plusieurs personnages célèbres, surtout Grégoire Vil et Paschal II, qui,
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selon le témoignage de Panvinio, s'y seraient initiés à la vie monastique. Au temps d'Honorius III les réformés de Cluny furent remplacés par une autre communauté de bénédictins que le pontife appela du monastère de Saint-Sylvestre construit dans l'ancien Champ de Mars. Les moines de Saint-Benoit continuèrent longtemps encore de desservir la basilique de Saint-Laurent, car sous le pape Sixte IV, ils sont portés sur la liste des taxes payées à la Chambre apostolique. Ce fut au seizième siècle que le monastère fut donné à des chanoines réguliers qui le possédaient vers la fin du siècle suivant, à l'époque du voyage des Pères Mabillon et Michel Germain en Italie. D'après la correspondance de ce dernier, il parait que l'église et l'abbaye restaient abandonnées, comme celle de Saint-Paul, pendant une partie de Tannée, à cause de l'insalubrité de la campagne voisine. « Nous allâmes à San Lorenzo hors les murs, écril Michel Germain à son correspondant de Paris; ce lieu qui appartenait autrefois à notre ordre esta des chanoines réguliers qui y demeurent en hiver. Pendant tout l'été et l'automne, il n'y a qu'un prêtre normand qui de là nous a menés dans les catacombes1. »
Quant au monastère attenant à la basilique, il a passé des chanoines réguliers à des Pères capucins qui l'occupent encore aujourd'hui. C'est le Père gardien qui remplit les fonctions curiales, selon un usage assez fréquent en Italie, par suite duquel on confie à des religieux le service et l'administration d'églises qui sont à la
1 Les catacombes de Sainte-Cyriaque, dont parle ici le bénédictin français, sont creusées sous la basilique, et depuis qu'elles ont été déblayées et explorées avec soin, elles ont fourni, comme d'autres anciens cimetières des si<Vlo< primitifs du christianisme, d'intéressants sujets dï'tude.
fois paroissiales et conventuelles. Pendant mon séjour à Rome, le Père capucin qui était chargé de desservir la basilique de Saint-Laurent-hors-dcs-Murs, était non moins prévenant pour les étrangers que le prêtre normand dont Michel Germain se plaît à faire l'éloge. 11 accueillait avec toute la bonne grâce possible les visiteurs qui se présentaient à lui, leur servait volontiers de guide, et ne manquait pas, l'exploration une fois achevée, de leur offrir le café dans sa modeste cellule.
Le jour où, avant de prendre la route de Subiaco, je voulus donner, en passant, un nouveau souvenir à la basilique de Saint-Laurent-hors-des-Murs, j'avais eu la précaution de partir de grand matin. Le soleil s'élevant au-dessus des montagnes de la Sabine, éclairait à peine de ses premiers rayons le sommet du Capilole, Tare de Sepfime-Sévère et la masse imposante du Cotisée, lorsque je traversai le Campo Vaccino, dans lequel des troupeaux de bœufs ruminaient paisiblement au milieu des grandes herbes qui recouvrent les débris des temples et des palais élevés par les Césars. En mettant pied à terre pour entrer dans l'église, je fus bien surpris de la voir, non plus solitaire et abandonnée comme à mes visites précédentes, mais toute remplie de fidèles qui priaient avec un pieux recueillement. La foule était exclusivement composée de paysans de la campagne romaine, qui venaient vendre leurs produits aux marchés de la ville, et pour lesquels, chaque matin, une messe était célébrée avant le commencement du jour. L office terminé, je me plus à suivre du regard et ù observer tantôt par groupes, tantôt un à un ces rustiques habitants des environs de Rome, qui m'offraient deux types bien différents. Quelques-uns, pâles, chéiifs et le
corps alangui par la fièvre, présentaient un triste exemple des ravages qu'exerce sur une partie de la population Varia cattiva, c'est-à-dire l'air malsain qu'on respire dans certains cantons et à certaines époques de l'année. La plus grande partie de ces paysans, au contraire, avec leur physionomie mâle, leurs formes robustes et leur regard simple et fier en même temps, me rappelaient assez fidèlement l'idée qu'on peut se faire de la race des vieux Sabins.
Presque tous étaient vêtus du costume pittoresque, mais quelque peu déguenillé, qui distingue les modèles que les artistes, à Rome, vont étudier et choisir sur les marches de la Trinité-du-Mont. Les femmes, pour la plupart remarquables par la pureté sévère de leur profil et les teintes chaudes d'une riche carnation, s'arrêtaient à la porte de l'église, pour y reprendre des paniers ou des vases en tout semblables à des amphores antiques, et qu'elles portaient sur leur tête avec un mouvement harmonieux du cou et des épaules. Après que la foule eut défilé, croyant que l'intérieur de la basilique était redevenu complètement désert, je m'avançai seul jusqu'à l'extrémité de la nef centrale, afin de contempler une dernière fois la mosaïque du grand arc. Là, un tableau saisissant, inattendu, m'arrêta. Sur l'un des degrés qui montent au chœur, une villana était agenouillée, et dans cette situation, elle ressemblait de loin à une statue inclinée de la Prière et de la Douleur. Tenant dune main son chapelet, de l'autre serrant près d'elle un jeune garçon d'environ dix ans, elle récitait ses oraisons, en fixant un regard de supplication et d'amour sur la grande image du Christ qui trône au fond de la basilique. La figure de cette femme,
belle et noble comme celle d'une Cornélie, et encore dans la force de l'âge, contrastait avec celle du pauvre enfant tout hâve et tout défait, pour la santé duquel elle implorait Dieu avec tant d'ardeur. Devant ce touchant spectacle d'une mère tremblant et priant pour la vie de son fils, j'avoue que j'oubliai aussitôt mes études sur les mosaïques byzantines. Rappelé d'ailleurs à la réalité par la voix de mon conducteur qui s'impatientait à la porte de l'église, je remontai en voiture pour continuer ma route.
L'ancienne voie Tiburtinc, partant de la porte Esquilina, mettait autrefois Rome et Tibur en communication directe. Après l'avoir suivie pendant quelques milles, on retrouve encore son énorme pavé formé de dalles en basalte volcanique, et à plusieurs endroits les sillons que les siècles et les générations y ont tracés sont dune telle profondeur qu'il est plus prudent de suivre à pied les contre-allées ou trottoirs, dont les édiles romains eurent soin de la border. L'Anio est bientôt franchi sur le pont Mammolo, dont la construction est attribuée à la mère d'Alexandre Sévère, et plus loin se développe le site que Gaspard Poussin représenta dans l'admirable paysage qui décore la galerie du palais Sciarra, à Rome. Sur la droite, un chemin qui dévie légèrement conduit ensuite, à travers des massifs de hêtres, d'yeuses et de platanes, aux ruines de la célèbre villa Adriana. Différent de beaucoup d'autres voyageurs
par trop enthousiastes, je fus médiocrement intéressé par la vue de cette fantaisie impériale dans laquelle le souverain du monde voulut réunir sous ses yeux tout ce qui avait pu le charmer dans les vastes États dont il se plaisait à parcourir sans cesse les provinces. On a peine à comprendre un tel caprice de la part de ce voyageur couronné qui aimait et cultivait l'art avec passion, se piquait de philosophie, et pouvait, à son gré, se donner le plaisir beaucoup plus intelligent de contempler sur place les chefs-d'œuvre produits par la nature ou par la main de l'homme. De cette fastueuse création d'Adrien, on sait qu'il ne reste plus qu'un amas de débris que recouvre et qu'achève de détruire une végétation luxuriante. Parmi les fleurs que m offraient les enfants d'un fermier qui habite l'ancienne villa des Césars, je choisis celle d'un arbuste transplanté par Adrien dans ses jardins de plaisance, et qui, dit-on, ne croit nulle part ailleurs en Italie. Le regard fixé gur cette fleur qui a survécu à tant de somptueux édifices, je ne pouvais m'empècher d'admirer la puissance de la nature, dont les œuvres, perpétuellement renouvelées, survivent 5 celles de l'homme, et gardent encore son nom et son souvenir, quand les fragiles monuments qu'il éleva cessent eux-mêmes de nous les rappeler.
A quelques milles de Tivoli, les chevaux de notre voilure s'arrêtèrent tout à coup, effrayés par l'approche d'une troupe de bœufs à demi sauvages que poursuivait un pâtre à cheval, en poussant de grands cris. Ce pâtre, portant un sayon de peau de chèvre et des jambières de cuir garnies de plaques en métal, tenait à la main une longue pique armée d'un fer aigu. Il s'en servait pour dompter les farouches animaux qu'il conduisait
avec la rudesse cruelle que les Romains, ses ancêtres, mettaient à conduire leurs nombreux troupeaux d'esclaves. Tandis que le voiturin réparait le désordre causé à notre équipage par cette brusque apparition, je m'arrêtai sur le bord de la route où m'attiraient quelques fragments de pierre qu'un paysan occupé à faucher de Therbe venait de mettre à nu. J'eus bientôt reconnu les débris d'un cippe antique, dont quelques parties ornées indiquaient une bonne époque, mais dont la face antérieure complètement brisée ne permettait plus de rétablir l'inscription tout entière. Deux fragments de cette inscription subsistaient seulement, et gisaient à quelques pas sous une touffe de myrtes sauvages. L'un portait ces letlres, D. M., Dus M anibcs, invocation adressée par les anciens à ces pâles divinités dont ils peuplaient les vains royaumes des ombres et le vide silencieux des tombeaux. Sur l'autre fragment on ne • lisait plus que ces mots rappelant que le cippe avait été élevé à la mémoire dune jeune fille : QuiE vixrr annis xv. mens. vf. dieb. iv, c'est-à-dire « qui vécut quinze ans, six mois et quatre jours. »
Quelle était donc cette jeune inconnue dont je retrouvais ainsi la pierre sépulcrale au bord d'un grand chemin? A quelle famille appartenait-elle? Sa courte destinée avait-elle été du moins heureuse? Quelle mort soudaine, tranchant ainsi sa vie avant le temps, Pavait fait porter, selon l'expression touchante du poète latin, « sur ce lit funèbre si triste à contempler pour des parents en deuil? » Telles étaient les questions sur lesquelles, en poursuivant ma route, je laissais involontairement errer ma pensée, et qui intéressaient bien plus ma sensibilité d'homme que mon zèle d'archéo-
logue. Pendant longtemps, cette inscription mystérieuse comme un hiéroglyphe, ne cessa de me revenir à l'esprit. J'aimais à me représenter la douce image de celle dont elle rappelait la vie et la mort, sous la forme indécise de l'une de ces figures qui voltigent, ailées et diaphanes, à la surface des urnes cinéraires qu'on retrouve dans les tombeaux antiques. Si je ne pus emporter la pierre où l'inscription était gravée, ainsi que j'avais fait de la fleur cueillie à la villa Adriana, je répétai souvent en songeante la jeune romaine : « Elle vécut quinze ans, six mois et quatre jours. » Et j'ajoutais aussitôt la gracieuse invocation formulée dans une autre épitaphe également consacrée à une jeune tille : « Terre, ne pèse point sur elle, puisqu'elle n'a point pesé sur toi ! »
A mesure que Ton s'approche des hauteurs sur l'une desquelles est situé Tivoli, le paysage s'étend et les horizons s'agrandissent. Le regard embrassant à la fois toute la campagne romaine, on peut alors saisir une vue extraordinaire et sans égale au monde. Après tant d'autres voyageurs, je n'essayerai pas de rappeler ici quelles impressions lit naître en moi l'aspect de cette campagne fameuse si souvent parcourue, si souvent décrite, et qui, largement encadrée d'un côté par les Apennins, de l'autre par la mer Tyrrhénienne, montre au fond du tableau Rome couronnée de ses monuments et de ses souvenirs. Toutefois, en me rappelant ce qui a été écrit sur ce sujet, je ne pus m'empêcher de me dire combien différaient par leurs appréciations tous ceux qui, seulement depuis les siècles modernes, avaient tour à tour erré, senti et pensé dans ces mêmes lieux. Je remarquai surtout que la plupart d'entre eux,
flols soulevés en mille directions auraient été pétrifiés soudain, cl sur laquelle sont jetés, comme des ponts suspendus, de gigantesques fragments d'aqueducs qui semblent de loin, selon la belle image de Chateaubriand, autant d'arcs de triomphe destinés à porter l'eau au peuple-roi.
Tandis que nous gravissions la montée qui précède l'arrivée à Tivoli, mon conducteur m'indiquait avec l'obligeance inépuisable, mais souvent exagérée, du cicérone italien, les points les plus intéressants de la vue qui se déroulait devant nous. Ce vetturino, que j'avais l'habitude d'employer dans mes courses à Rome et aux environs, présentait un singulier mélange des défauts et des qualités des gens de sa classe. Appartenant à la race transtévérine si connue par son caractère original et insoumis, Geronimo était le type de la population de ce quartier qui fut autrefois la cité Léonine, et le théâtre de tant de révolutions pendant les siècles agités du moyen âge. A l'entendre parler, on reconnaissait bien vite en lui un représentant de cette plèbe romaine qui, orgueilleuse de vieux souvenirs passés chez elle à l'état légendaire, avait successivement combattu le pape et l'Empereur, acclamé Crescentius et Arnaud de Brescia, ou porté Rienzi en triomphe au Capitole. Quant à maître Geronimo, faisant remonter bien plus haut que le moyen âge le passé glorieux de ses ancêtres, il se complaisait à reconnaître dans sa personne le descendant des compagnons de Romulus. A quiconque se fût permis d'en douter, il n'eût pas manqué de répondre comme cet autre transtévérin à un hallebardier Suisse qui l'empêchait de se mêler au corlége pontifical : «Barbare! ne sais-tu pas que j'ai du sang
romain, et aussi du sang troyen dans les veines?» Fidèle à ses traditions exclusivement archaïques, mon vetlurino n admettait que les monuments et les souvenirs de l'antiquité. 11 rappelait sans cesse avec une cerlaine emphase que son grand-père avait conduit Winkelmann et Gœlhe dans leurs excursions aux alentours de Rome, et que tous deux avaient dû à l'intelligence exercée de leur guide plus d'une découverte intéressante. Une fois en coui se,Geronimo passait-il devant une église, eu sa qualité d'Italien et de bon catholique, il saluait et se signait respectueusement, mais il ne s'arrêtait jamais que sur un ordre positif. Au contraire, un édifice antique et le moindre vestige de la Rome républicaine ou impériale s'offraient-ils de loin aux regards? Le conducteur archéologue- le signalait à l'avance du bout de son fouet, et s'effaçait sur son siège pour laisser mieux voir les profds cl les perspectives du monument. Un autre Irait caractéristique de ce singulier personnage, c'est qu'en politique il avait des idées aussi exclusives qu'en archéologie. Plein de vénération pour le souverain pontife, il eût défendu de tout son sang, disait-il, ce bon pape Grégoire XVI qui ne voulait pas laisser construire de chemins de fer dans ses États, a6n de ne point réduire à la mendicité les pauvres vetlurini de Rome. Toutefois les sentiments particuliers de Geroniino pour la personne du Saint-Père ne l'empêchaient nullement d'attaquer le gouvernement des cardinaux, et sa conclusion était qu'il n'aimait pas plus l'intervention des prêtres dans la politique qu'il n'admettait dans les monuments le style religieux du moyen âge.
Comme sur les questions d'art, je ne me croyais pas tenu de partager les opinions plus ou moins raison nées de
D'UN VOYAGE A SUBIÀCO. 07
mon conducteur, j'avais parfois à soutenir des controverses durant les longues montées si fréquentes dans les voyages faits en voilurin. Ces petites discussions m'amusaient en ce sens qu'elles me donnaient l'occasion d'observer d'après nature l'homme du peuple Italien, et de constater l'étonnante vivacité d'esprit et la verve intarissable dont faisait preuve en particulier l'habitant du Transtévère. Pendant que je me livrais à cette étude tout en cheminant sur la route, le soleil commençait à s'incliner vers les côtes d'Ostie et la mer de Toscane, de sorte que la fin du jour approchait lorsque nous arrivâmes à Tivoli. Rien de plus charmant, selon moi, pour le voyageur que de parvenir à un but longtemps désiré, vers cette heure pleine de calme et de recueillement qui achève une belle journée et précède une journée plus belle encore. Les teintes adoucies de la lumière et du ciel, la fraîcheur des brises venant tempérer l'atmosphère, de légères vapeurs qui de loin communiquent aux objets quelque chose de flottant et de diaphane, enfin le silence qui tend à se faire dans la nature comme parmi les habitations de l'homme, tout prédisposée jouir délicieusement d'une première vue jetée sur les lieux qu'on s'apprête à visiter. A ces impressions favorables se joint aussi l'intérêt qui s'attache à comparer l'aspect réel de ces mêmes lieux avec l'idée que nous nous en étions faite à l'avance, soit d'après les descriptions d'autrui, soit d'après les fantaisies créatrices de notre imagination.
Ce double plaisir, je le goûtai aussi largement que possible au moment de mon arrivée à l'ancienne cité de Tibur. Aussi, àpeine étions-nous descendus de voiture qun, sans vouloir me reposer, je me dirigeai vers le gracieux
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