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CHAPITRE XV

LE PÈRE STEFÀNO

Les chutes de l'Anio. — Le couvent des Franciscains de Tivoli. — lies relations avec le Père Stefano. — Caractère de ce religieux. — Ses études sur l'art chrétien. — Scène d'intérieur chez des moines mendiants. — Un ermitage sur l'emplacement de la villa d'Horace. — Controverse des savants au sujet de cette villa. — Églises et autres monuments de Tivoli. — La Sibylle Tiburtine. — La Rocca; maisons construites dans le style ogival. — Ancienne magnificence de la villa d'Esté. — La résidence d'été d'un prince de l'Église au temps de la Itemissance. — L'abbé de Lamennais au couvent des Théatins de Frascati. — Révélations sur ses sentiments et ses principes à cette époque — Retour à Tivoli; adieux au Père Stefano.

En faisant une nouvelle station à Tivoli, je ne voulais pas seulement explorer les monuments antiques qui donnent un cachet particulier à cette cité d'origine gréco-latine, aujourd'hui ville épiscopale et industrielle, renfermant plus de vingt églises, outre des forges, une poudrière et de nombreuses fabriques. Une autre intention me dirigeait, et sans oublier le but principal de mon voyage, je désirais visiter en passant quelques communautés monastiques de Tivoli ou de ses environs. Quand je fis part de mes projets à Geronimo, le pauvre homme parut consterné. J'eusse été frappé de vertige à ses

Iihi |.E PERE STEFAJu

veux, qu'il ri aurait pa^ montré une stupéfaction plus comique. Cijinment pou\ais-je songer à donner un temps précieux à des couvent*, à des fraù% lorsque j'avais devant moi de m beaux sujets d'exploration dans les anriennes villa* des plu< illuslie> patriciens de Rome? Et les restes du temple d Hercule, et les ca<catelles si splendides à voir aux rayons d'un soleil étineelant! Pouvaiton surtout ne pas aller admirer les chutes de PAnio, quand seseaux, grossies parles derniers orages, étaient plus abondantes, plu* impétueuses que jamais?

Cette dernière perspective, bien faite pour me séduise, ébranla, jePavouerai, mes premières résolutions. Aussi, par une sorte de compromis avec Gcronimo, je me décidai à visiter d'abord la grotte des Sirènes, avant de me rendre au couvent de> Pères franciscains. Grotte des Sirènes couvent des Franciscains, quel étrange contraste ces mots, mêlés au nom des lieux chantés par Horace, Properce el Catulle, ne formaient-ils pas dans mes souvenirs du passé el mes impressions du moment? 11 n'y a vraiment que la vie accidentée du voyage pour offrir à l'esprit comme ;i l'oreille de semblables oppositions. El le voyage lui-même, qu'est-il autre chose, sinon l'image multiple et accélérée de toute notre existence, si féconde en perpétuelles contradictions, si pleine d'événements qui se heurtent, se rapprochent, et semblent ne se fuir que pour mieux se combattre encore? Yita mnnis est in fuga...

Arrivé devant les cascatclles, je ne regrettai nullement le changement qu'avait subi mon itinéraire. C'était bien là le torrent fougueux, prxceps Anio, tel que la lecture d'Horace l'avait dépeint à mon imagination, tel que je l'avais entrevu la veille, tel enfin que je Pavais

entendu retentir dans le silence de la nuit. En me rappelant la cascade de Terni et les chutes d'eau les plus remarquables des Pyrénées et des Alpes suisses, je ne m'amusai point à faire des comparaisons inopportunes et presque toujours nuisibles à l'effet que doivent produire sur nous les objets placés sous nos yeux. Lorsque nous nous trouvons en face de l'un de ces objets dignes d'exciter notre admiration, nous ne devons songer qu'à en jouir pleinement, au lieu d'opposer des paysages à d'autres paysages, comme des critiques opposent un tableau de Claude Lorrain à une toile de Salvator Rosa. Quant aux chutes de l'Anio, elles ont été si souvent décrites, que je n'ai pas à rappeler ici comment la masse des eaux se précipite une première fois dans l'ouverture appelée la grotte de Neptune, pour retomber de là dans l'autre gouffre qu'un euphémisme assez trompeur a fait surnommer la grotte des Sirènes. L'humidité glaciale de ces profondes cavernes, les scories verdâtres qui en tapissent les parois, l'horrible fracas des eaux se mêlant aux mille bruits des usines du voisinage, tout cela produit un tel ensemble qu'on s'empresse, la curiosité une fois satisfaite, de remotiler vers le séjour du soleil et de la lumière. On en jouit d'autant plus volontiers, que le sentier qui vous y ramène, suit les pentes sinueuses d'un ancien cratère volcanique tout tapissé d'arbres et de plantes saxatiles dont le feuillage, agité par la brise, tantôt vous dérobe, tantôt vous laisse apercevoir le gracieux temple antique qui s'élève au-dessus de la cascade.

En repassant près du bassin qui, semblable à une coupe immense, reçoit la première chute de l'Anio, je cherchai vainement quelques-unes des colombes que

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l'auteur des Martyrs dit avoir vues boire aux eaux du torrent. Sans doute ces charmants oiseaux avaient fui un séjour peu fait pour les retenir, car je ne rencontrai aucun vestige, pas même une plume blanche qui marquât le lieu de leur passage. Bien des siècles avant la disparition de ces colombes, qu'était aussi devenu le souvenir de tant de beautés célèbres chantées dans les mêmes lieux par les poètes les plus aimables et les plus aimés de l'antiquité latine? Au milieu des restes de ces élégantes villas suspendues aux bords de l'Anio, et aussi rapidement entraînées vers leur ruine que les flots qui passent en courant devant leurs débris, comment aujourd'hui retrouver quelque trace attestant le nom et la présence de ces jeunes femmes, idoles du caprice ou de la passion dune époque si élégamment sensuelle? A l'exemple de beaucoup d'autres dont notre vieux poète Villon rappelle la destinée éphémère, elles ont brillé, puis disparu dans cet abîme où, selon le même poète, va se perdre toute chose de ce monde, y compris/** neiges d'antan.

Après avoir visité les ruines de la villa de Manlius Vopiscus, que Stace a si bien décrite dans les Sylve&, pièces charmantes consacrées à la glorification du mérite ou du bonheur de ses amis1, j'annonçai à mon conducteur qu'il était temps de nous diriger vers le couvent des franciscains, pour nous rendre ensuite à celui de Sant' Antonio. A ces paroles, Geronimo qui ne pouvait souffrir la vue ni d'un couvent ni d'un moine, surtout depuis qu'il avait fait un long voyage avec un jeune lord d'Angleterre, prit l'air de profond dédain que je lui

« P. Sut. Sylv., lib. i, g s.

connaissais. Toutefois, à la suite de quelques observations échangées, il se soumit forcément à mes exigences. Nous nous dirigeâmes donc vers le couvent où je comptais renouveler connaissance avec un religieux aussi modeste que savant, et pour lequel je me sentais une sympathie bien méritée. Je devais, en outre, visiter avec lui le Nymphée d'Horace et tous les monuments que nous aurions le désir d'explorer. Le Père Stefano à qui j'avais donné rendez-vous chez les franciscains de Tivoli était un frère des ordres mineurs, que j'avais eu l'occasion de rencontrer à Rome dans une circonstance qui nous avait bien vite rapprochés.

C'était un jour que j'étais allé revoir la charmante église des Franciscains, si justement appelée Araceli, et qui construite à la place du temple de Jupiter Gapitolin, domine l'ancienne Rome du haut de l'immense escalier conduisant à son portique. Dans cette église, l'une de celles qui m'attiraient le plus souvent, je m'étais particulièrement attaché à étudier les fresques remarquables où la vie de saint Bernardin a été si naïvement représentée par le Pinturricchio. Comme ces peintures qui sont une des meilleures compositions du maître, venaient d'être restaurées avec soin, j'étais embarrassé quelquefois pour trouver telle ou telle partie de l'œuvre primitive sous des retouches que certaines altérations lui avaient fait subir. Mais pour moi toute incertitude cessa bientôt, grâce aux explications d'un religieux capucin qui s'occupait à dessiner au trait quelques scènes des fresques en question. Ce religieux était le Père Stefano. Après m'avoir montré tout ce qui, dans cette composition si bien sentie, si vraie de caractère, appartenait au vieux peintre pour lequel, malgré sa roideur

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on peu sèche, je ne lui dissimulai point ma prédilection, frà Stefano, s'abandonnant peu à peu, finit par généraliser la conversation qui bientôt roula tout entière sur l'art chrétien.

Cet entretien, qui se prolongea pendant plusieurs heures, fut pour moi une véritable révélation. En effet» depuis mon séjour en Italie, je n'avais point encore rencontré un esprit qui répondit si bien aux impressions etaux idées que m'avait inspirées la vue de monuments dont les formes et surtout l'ornementation m'offraient des aperçus aussi nouveaux que saisissants. Versé particulièrement dans l'étude de la peinture chrétienne, depuis ses premiers essais sur les murs des catacombes jusqu'à son développement le plus complet arec l'école ombrienne, le Père Stefano parlait des oeuvres admirables qu'elle avait produites , avec un tact exquis et un ton pénétré qui donnait un grand charme à sa parole. Une certaine communauté de principes ayant bien vite resserré les liens sympathiques qui d'abord nous avaient rapprochés Fun de l'autre, nous nous donnâmes plusieurs fois rendez-vous sous le cloître d'Araceli, ou dans quelque ancienne basilique. Là, nous nous plaisions à étudier ensemble les mosaïstes byzantins et les peintres du quinzième siècle dont les églises et les couvents de Rome nous offraient de si précieux modèles.

Plus tard, à la suite d'une visite que nous avions faite à l'église des Dominicains sopra Minerva, et devant la pierre tumulaire érigée à Frà Angelico de Fiesole1,

* Le célèbre peintre, frère Jean -Angélique de Fiesole, mort à Rome en 1405, fut enterré dans cette église attenant au couvent du même nom, et qui renferme une des bibliothèques les plus importantes et les

le religieux capucin m avait raconté comment s'était décidée sa vocation monastique. A propos du moine de Fiesole, et des artistes qui avaient précédé l'école mystique, je rappelais la sensation profonde que j'avais ressentie, en voyant pour la première fois les fresques du Campo Santo de Pise. « C'est devant des peintures de la même école, me dit frà Stefano, mais dans l'église de Saint-François d'Assise, que mon goût pour l'art chrétien et peur la vie religieuse a été fixé tout d'un coup. Là, bien jeune encore, j'ai dit adieu au monde, et prononcé mon constimmatum est. » Puis, répondant aux questions que je lui fis, il me raconta simplement son histoire qui peut se résumer dans les faits suivants.

Né aux environs de Pérouse, et fils d'un modeste médecin de campagne, le Père Stefano avait dû suivre d'abord une profession libérale, et il avait fait ses études aux universités de Bologne et de Padoue. Après avoir successivement commencé des cours de droit et de médecine, il hésitait encore sur le choix d'une carrière, quand la mort de son père le rappela vers son pays natal. De fréquentes excursions que des affaires de famille l'entraînaient à renouveler soit à Pérouse, soit àFoligno, développèrent en lui un sens jusqu'alors inconnu, l'intelligence du beau, s'appliquant surtout à l'expression dans la peinture chrétienne. 11 semblait que sur celte terre qui avait vu naître Pérugin et se former ses principaux disciples,

mieux tenues de Rome. Sur la pierre tombale qui lui est consacrée, le Beato est représenté avec l'habit de son ordre, le corps étendu, les mains jointes, et on lit cette inscription :

*ox mai sit laudi quod krax vklot altea a pelles,

SED QUOD LDC.fU TL'IS OMNI A, CURISTE, DABAJf .' ALTERA SAM TERRIS OPERA FISTANT , ALTERA CŒLO ; 01M Ml JOHANHEM FLOS TOUT ITR! Rl£.

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sous l'influence de la nature si calme qui avait inspiré la glorieuse école d'Ombrie, tout rappelât au jeune étudiant les sources traditionnelles où avaient puisé les artistes de cette école.

Dn dimanche qu'il avait voulu gravir la montagne au sommet de laquelle se dresse la petite ville d'Assise, si remarquable par son gracieux temple antique, et ses maisons peintes et sculptées du quinzième siècle, il entra dans l'église de Saint-François, au moment où l'office commençait. « La beauté de ce monument, l'effet prodigieux des peintures de Giotto, de Taddeo Gaddi et d'autres artistes non moins bien inspirés par le sentiment religieux, enfin l'air de sérénité répandu sur la figure de ces moines venant se prosterner devant le tombeau de leur saint fondateur, tous ces objets réunis, me dit le Père Stefano, produisirent sur mes sens et sur mon âme une indicible révolution. Comme les anges, les prophètes, les saints en extase, dont l'art chrétien a si bien exprimé les divins ravissements, je me crus soudain transporté dans un autre monde. Resté seul à prier dans l'église souterraine où reposent les reliques de saint François, il me sembla qu'une voix sortait de son tombeau, et me disait : « Détache-toi de ce qui le retient à la terre, pour suivre le chemin que j'ai suivi moi-même, et qui t'est tracé par ma règle. »

« Dès ce moment, poursuivit-il, mon sort fut décidé. Je quittai le couvent d'Assise, et à la suite de plusieurs jours passés dans la méditation, je fis part de mes projets à ma mère. Quoiqu'elle fût sincèrement attachée aux dogmes et aux institutions de l'Église catholique, son cœur se révolta d'abord à la pensée de voir son fils revêtir le froc grossier des moines mendiants.

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Comme chrétienne, elle avait eu précédemment à redouter pour moi les égarements de la jeunesse, et comme mère, elle ne s'alarmait pas moins en ce moment de ce qu'elle appelait un excès de zèle religieux. La lutte fut longue, -douloureuse, et pour y mettre un terme, il fut convenu que je voyagerais pendant un an, avant de prendre une résolution définitive. Durant cette épreuve, qui devait être une sorte d'initiation à une vie toute nouvelle, je parcourus successivement l'Italie, l'Allemagne et la France. Loin de chercher dans ces voyages les distractions et les plaisirs du monde, je ne m occupai que d'y poursuivre mes premières études sur Fart chrétien.

« Si l'aspect de nos monuments, ajouta le Père Stefano, vous ouvrit des perspectives inconnues jusque-là, la contemplation des édifices religieux élevés par la foi et le génie de l'Europe occidentale produisit sur moi des impressions non moins vives, non moins inattendues. Je restai saisi de respect et d'admiration devant les profondeurs mystérieuses de vos vieilles églises romanes. Mais quels transports n'éprouvai-je pas, en pénétrant sous les voûtes immenses de ces cathédrales du treizième siècle, qui, symbolisant avec la pierre les aspirations de l'époque, s'élancent vers le ciel, comme pour y prendre possession de l'infini. Je compris, en outre, qu'à nos mosaïques à fond d'or, à nos peintures murales, vous pouviez opposer avec avantage les sculptures merveilleuses ornant les portails de vos églises, et ces vitraux peints dont les couleurs inaltérables luttent et se combinent si bien avec l'éclat du jour. En présencede ces créations diverses, je trouvai de plus en plus large, de plus en plus fécond, l'esprit religieux qui les

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avait produites. Heureux de voir ainsi l'espace s'étendre devant moi, je remerciai Dieu qui n'avait pas voulu faire éclore sous le même ciel toutes les inspirations du génie, mais les avait, au contraire, répandues partout à pleines mains, pour sa plus grande gloire et pour l'éternel honneur de l'humanité.

« Avec ces nouvelles vues sur l'art chrétien et des intentions bien arrêtées sur ma prochaine entrée en religion, je revins vers la maison maternelle. A mes projets, que je lui déclarai de nouveau, ma mère, reconnaissant cette fois la volonté de la Providence, ne montra qu'une résignation passive qui m'ébranla plus fortement que ne l'eût fait une opposition moins silencieuse. Je me décidai pourtant à me séparer d'elle, et j'allai faire mon temps de noviciat dans le couvent de Saint-François d'Assise où ma vocation m'avait été révélée. Grâce à Dieu, je parvins à triompher de toutes les épreuves, dont la plus rude fut jusqu'à la fin celle que j'eus à soutenir contre mes affections filiales. Souvent, du haut de la terrasse du couvent qui domine notre belle vallée de l'Ombrie, je regardais le point où se trouvait la demeure de ma mère. De loin, je croyais la voir pensive et inconsolable, tantôt priant pour son fils, tantôt pleurant sur son absence. La veille du jour où je devais prononcer mes vœux, elle vint me visiter. Après un dernier entrelien, quand le moment de la séparation arriva, il y eut entre nous un cruel déchirement, tel qu'en pareil cas le cœur d'une mère et celui d'un fils peuvent le ressentir et le partager. Pendant la nuit, je fus saisi d'une fièvre ardente, et il fallut reculer l'heure de mon sacrifice. Au bout de plusieurs semaines, je demandai à être transporté au couvent des capucins de

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Padoue, pour y recevoir les soins d'un religieux, tort habile dans la médecine, et dont le zèle intelligent me rendit bientôt à la santé. Par reconnaissance, je m'attachai à cette maison, et me décidai à y prendre l'habit, puisqu en changeant d'observance, je ne changeais pas d'ordre et demeurais toujours enfant de saint François. Depuis cette époque, malgré des regrets bien légitimes donnés à tout ce que j'aimais en ce monde» je ne me suis pas repenti un seul jour de m'étre soumis à une règle qui, avec l'humilité et la pauvreté, prescrit surtout le renoncement à soi-même. »

En retrouvant au couvent de Tivoli ce même Père Stefano, dont la connaissance m'avait été si agréable à Rome, j'éprouvai une véritable satisfaction à laquelle le bon religieux fut loin de se montrer insensible. Après une réception toute cordiale et une visite faite au cloître, aux cellules et à l'église de la communauté, la crécelle ayant annoncé l'heure du diner, le Père gardien m'engagea fort civilement à l'accompagner au réfectoire, pour assister, suivant le désir que j'avais témoigné, au modeste repas des frati. Comme ils ne doivent vivre que d'aumônes, leur table se ressent de la libéralité plus ou moins grande des fidèles ; mais elle est, en général, d'une extrême frugalité. Ce jour-là, par une chance assez rare, de belles truites, pêchées dans TAnio, venaient relever un plat de légumes grossièrement accommodés à l'huile. Le dessert, composé de figues, de raisins et de fruits conservés, fut arrosé d'une

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vieille amphore de vin blanc envoyé aux religieux par un propriétaire du voisinage. Comme le frère ceUerief l'avait apportée du fond de la cave, pour fêter dignement, selon son expression, la bienvenue d'un Français, je ne pus décliner l'offre qui me fut faite d'en prendre ma part.

A un signal donné par le Père gardien, le silence observé pendant les repas fut rompu tout à coup. Alors les frères se mirent à causer avec animation ; puis, buvant à la santé de leur hôte, ils me remerciaient du regard, et avec une simplicité d'enfants, de la petite récréation qu'ils devaient à ma présence. Quant au vieux vin qu'ils paraissaient savourer avec grand plaisir, je ne sais de quelle année, encore moins de quel consulat il datait; mais ce n'était, à coup sûr, ni du ce* cube, ni du massique, car je le trouvai des plus médiocres. Il me sembla même, peut-être par entraînement pour la couleur locale, y reconnaître cet âpre et mauvais cru de la Sabine, vile Sabinum, que le poète Horace buvait dans les mêmes lieux, et qu'il s'excusait si finement d offrir à son patron Mécène1. Dissimulant mes souvenirs et mes impressions, je plaignis intérieurement le ministre d'Auguste d'avoir été soumis à un tel régime, à moins qu'il n'eût apporté dans sa litière, selon le conseil de son favori, quelques bouteilles de calés, tirées de ses propres celliers. Quoi qu'il en soit, je n'en vidai pas moins résolument mon verre, à l'exemple de mes hôtes qui finirent par épuiser la vieille amphore, dont les formes, sinon le contenu, rappelaient

4 Vile potabis modicis Sabinum

fiantbaris...

Horat.. Carm , \IU I, xx.

celle qu'Horace fait naître avec lui sous le consul Manlius.

Le repas terminé, nous allâmes respirer dans le jardin, avant de nous diriger vers les ruines qui, dit-on, marquent la place occupée jadis par la villa du grand lyrique latin. En nous promenant, le Père Stefano me dit avec une bonhomie charmante : a Avouez que je vous ai tendu un véritable piège, en vous condamnant à goûter de mauvais vin en compagnie de pauvres moines, et cela non loin du lieu où vécut l'un des célèbres représentants de Tépicuréisme romain.

— L'hospitalité s'apprécie, lui répondis-je, moins par ce qu'elle donne, que par la manière dont elle offre ses dons. D'ailleurs vous n'ignorez pas, mon Père, que le favori de Mécène, tout en se rangeant parmi les joyeux disciples d'Épicure, était beaucoup moins sensuel dans ses habitudes que dans ses vers. Il vivait simplement, mangeait dans de la vaisselle en terre de Campanie, et préférant l'eau pure des fontaines au falerne tant vanté, se contentait dune nourriture tout à fait digne d'un pythagoricien.

— Votre observation est juste, répondit frà Stefano, et je sais qu'il ne faut pas plus juger certains auteurs par le rigorisme qu'ils affectent, que d'autres par les principes tout opposés qu'ils mettent en avant. Pour moi, malgré l'habit que je porte et l'austérité de mœurs qu'il me prescrit, je ne saurais lancer l'anathème contre un poète que défendent secrètement dans mon esprit les admirations classiques de ma jeunesse. J'ignore si c'est l'habitude de vivre familièrement avec tous les personnages de la cour d'Auguste et de fouler chaque jour les ruines de leurs maisons de plaisance, maisj'a •

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voue que ma charité leur pardonne volontiers les fautes auxquelles les entraîna la longue erreur du paganisme.» Et comme à cette déclaration du religieux capucin, je n'avais pu retenir un geste de surprise, il reprit avec une certaine vivacité : « Aussi, dût-on m'accuser d'une tolérance par trop complaisante, je ne puis, à l'exemple de rigides casuistes, réprouver le philosophe aimable qui, sauf certains écarts que condamnent partout et toujours les lois de la morale, enseigna ie plus souvent les principes d'une sagesse accessible à tous, et dont le principal mérite était daller droit à son but. Comment, d'ailleurs, exigerions-nous des hommes que n'éclaira pas l'Évangile, plus de vertu qu'ils n'étaient capables de concevoir et de pratiquer? Parmi eux, quel écrivain se distingua plus qu'Horace par la supériorité des vues et la délicatesse des sentiments? Quel autre sut, comme lui, montrer ce qu'il y a de vide et d'inconstant dans la vie humaine, surtout après les tragiques enseignements que les guerres civiles avaient donnés à ses contemporains? De là, ces conseils empreints d'une douce philosophie, ces réflexions dont la triste gravité tempère souvent les folles joies du festin, mais qui, devant l'image de la mort, eussent été, il faut le reconnaître, bien autrement salutaires, si le poète n'avait pas renfermé toutes nos espérances dans les étroites limites du tombeau. Mais laissons là, dit-il en sinterrompant, une question qu'on trouverait peutêtre étrange d'entendre ainsi traitée par un humble fils de saint François. D'ailleurs, nous allons nous diriger vers la maison de mon ordre, près de laquelle la tradition place remplacement de l'ancienne villa du favori de Mécène. »

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En passant devant plusieurs jardins situés aux envi • ions de la ville, je remarquai que les fleurs préférées d'Horace, le myrte, la rose et le lis qui « dure peu, » continuaient de croître en abondance sur cette terre où le poète était venu les cueillir pour en orner sa table, les jours où il recevait ses amis. Quand nous fûmes arrivés à un endroit où le petit plateau formant la partie supérieure de la colline commence à s'incliner légèrement, frà Stefano, en me montrant les vestiges de la villa, traça devant moi le périmètre de remplacement qu'elle devait occuper* Elle était peu étendue, mais bien abritée, et la position était parfaitement choisie pour qu'on pût embrasser de là Tiburavec ses monuments, les chutes de l'Anio et les magnifiques ombrages des villas voisines. Un peu plus bas, sur les pentes inférieures, on voyait le bois sacré, Tiburni lucus, et de l'autre, des vergers rafraîchis par des ruisseaux au cours rapide, uda mobilibus pomaria rivis. Quant aux débris des anciens bâtiments, ils consistent en fragments de murs dont quelques parties sont encore ornées de stucs et de marbres. Les substructions sont beaucoup plus considérables que ce qui s'élève au-dessus du sol, et un conduit servant à l'écoulement des eaux est dans un bon état de conservation.

Comme le Père Stefano m'expliquait de quelle manière le site où nous étions pouvait s'accorder avec l'orientation qu'Horace lui-môme a donnée de sa villa, je lui rappelai quelles objections avaient été faites contre l'emplacement de Tibur, depuis les découvertes de Cluvier, d'Holstenius et de l'abbé de Chaupy. « Je suis loin d'ignorer, répliqua mon obligeant cicérone, qu'à dater du quinzième siècle, les éiudils ont longuement discuté

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rail entre elles des opinions jusqu'alors contradictoires? Pourquoi, par exemple, le poëte n'aurait-il pas eu sa maison de plaisance à Tibur, près des riches villas de ses amis, et son domaine rural à Digentia, ou Licenza, dans les montagnes de la Sabine?

— Cetle solution est peut-être la plus vraisemblable, répondit Ira Stefano, car je suis loin de nier le poids que peuvent avoir dans cette controverse l'inscription lapidaire trouvée à Cantaluppo, le voisinage du montLucrétile, et les débris du vieux temple de Vacuna mentionnés spécialement par Horace. »

De là nous visitâmes le couvent de Sant' Antonio et la modeste église qui en dépend. Au milieu de cette rapide exploration, je songeai à l'étrange succession d'événements qui, après tant de siècles, avaient substitué une humble maison de Pères capucins à la retraite bienaiméedont Horace préférait les loisirs à la vie tumultueuse de Rome et aux splendeurs de la cour impériale. Ami des champs, de la solitude et de l'indépendance qu'on y trouve, il s'y élait fait, bien avant ces bons religieux de saint François, un ermitage à sa façon où, sans avoir prononcé le vœu de pauvreté, il goûtait le bonheur attaché à cette médiocrité si douce dont luimême a célébré tous les avantages. Sur la rive opposée de l'Aiiio nous \iines ensuite, autre contraste non moins singulier! les ruines de la superbe villa de Quintilius Varus, près desquelles se meuvent aujourd'hui les appareils hydrauliques d'une manufacture. Ce général d'Auguste, si malheureusement célèbre parle désaslre des légions romaines en Germanie, possédait une maison de campagne, située sur ce coteau que lui-même avait ombragé d'arbres magnifiques, et il n'oublia point

sans doute d'y cultiver la vigne, a celle piaule sacrée à laquelle, selon le mot d'Horace, convenait si bien le sol léger de Tibur1. »

En admirant la position de celte retraite délicieuse d'où la vue s'élcild sur l'un des plus beaux paysages qui puissent se rencontrer, ma pensée, comme celle de mon guide, se reportait vers cette sombre forêt de Teulberg où Tacite place le tragique récit de la mort de Va rus. Pour me rappeler au temps présent, frà Stefano me lit entrer ds^ns la chapelle dédiée à la Madone de Quintiliolo, et qui élevée sur les débris de la Nilla, lira son nom de celui du général vaincu par Arminius. Cette madone, fort vénérée dans le pays, partage avec une autre image de la Vierge, qui se lrou\e dans le lemple dit de la Toux*, les hommages des populations locales. A propos de ces objets de la dévotion du peuple, le Père Stefano me fit entendre que le clergé italien, accusé plus que tout autre de favoriser des pratiques

1 Les commentateurs d'Horace ne sont pas d'accord sur la question de savoir si l'ode

ISullam, Vare, sacra vite prius severis arborem Circa mite soltim Tiburis...

«»st adressée à Quint ili us Varu\ lr chef des troupes romaines en Germanie, ou bien à un autre personnage du même nom. qui était poète et parent de Virgile. I.e savant évoque d'Anvers, Van der Bcken, se déclare pour la première de ces deux opinions, et s'appuie sur ce (ait incontestable que Varus, le général d'Auguste, était aussi l'ami et le voisin de campagne d'Horace, et que sa villa se trouvait située à Tibur. — Voir les remarques du Père Sanadou, dans *a traduction d Horace, t. 1, p. 00.

* Ce temple, selon quelques antiquaires, était dédié au Soleil; schn d autres, c'était un tombeau consacré a la lamille Tossia. La singulière dénomination qu'il porte provient, dit-on. de la manière bizarre dont ouvre la bouche la vieille image de la Madone qui passe pour guérir les rhumes et autres affections de poitrine.

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dégénérant parfois en superstition, essayerait bien inutilement de s'élever contre certaines croyances populaires. « Ces croyances dont nous sommes loin, me ditil, de nous dissimuler les inconvénients, sont chez les faibles et les malheureux le fruit d'une foi si naïve et si pleine de consolations, que nous ne nous sentons pas le courage d'y porter atteinte. D'ailleurs que mettre à la place, dans ces esprits simples qui ne comprennent pas les mystérieuses abstractions de nos dogmes, mais qui sentent, dès qu'ils souffrent, l'irrésistible besoin de s'adresser à la Mère des miséricordes? »

Le reste de la journée fut employé par nous à voir les principales églises de Tivoli, et la célèbre villa d'Esté, qui est toujours, malgré son étal de décadence, le plus bel ornement des environs de cette cité. La cathédrale actuelle, placée sous l'invocation de saint Laurent, s'élève sur l'emplacement d'un ancien temple d'Hercule, divinité à laquelle la ville de Tibur, surnommée l'herculéenne, était consacrée particulièrement. A ce temple étaient attachés un oracle et un collège de prêtres qui possédaient un riche trésor et une magnifique bibliothèque1. On peut juger de ce qu'était cet édifice par certaines parties bien conservées qui se trouvent sur la place de l'O/mo, et qui, outre une série de portiques et d'arcades offrent encore des traces de peintures antiques. Dans l'intérieur, vingt-huit pilastres d'une forme élégante et svelte, et provenant aussi du monument primitif, laissent voir d'autres vestiges de peintures et de mosaïques sur fond noir. Des restes de l'ancienne cella qui était circulaire, se remarquent près de l'abside de l'église qui, bâtie d'abord par Constantin, magnifique-

* Aul. Gell. X, 5.

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menl décorée sous le pape Alexandre T, fut reconstruite au dix-septième siècle par les soins du cardinal Roma. Un aulre temple, celui de la Sibylle tiburtine, a été converti également en une église dédiée à saint Georges. La tradition rapporte que, sous le portique du monument, on voyait autrefois une image de la Sibylle, audessus d'une vasque recevant l'eau de l'Anio. Elle y était représentée dans l'attitude d'une prêtresse écoutant les demandes de ceux qui viennent la consulter. Sur cette tradition et sur une autre qui plaçait près de l'Anio un temple consacre à la Sibylle tiburtine, s'est établie la croyance qui a fait donner à cet édifice le nom assez peu justifié qu'il porte aujourd'hui. Cette Sibylle, appelée aussi Albunea, était la dixième des prophélesses que l'antiquité honorait sous celte dénomination. Auguste et Tibère, a-t-on dit, la consultaient parfois, et même s'il fallait en croire le témoignage erroné de Martinus Polonius,ce serait d'après sa réponse sur la question de savoir si les Romains devaient adorer Jésus de Nazareth, qu'on aurait élevé au Primogenilus Dei l'autel qui fut placé plus tard dans l'église d'Araceli, à Rome1.

L'église de Sainte-Marie Majeure, dépendant du couvent des Franciscains, renferme un grand nombre d'inscriptions, et plusieurs de ses chapelles sont décorées de tableaux remarquables de l'école du quinzième

1 Ce fait ne repose pas sur un fondement plus solide que l'invention delà prétendue Virgo paritura des légendes druidiques. — Consul t. Vossius, De Oracul. Sybillin. — Mémoire lu à l'Académie des Arcades par Mgr Grasselini, et intitulé Vestigia délia tradizione primiliva, Home, 1838.

— Poèmes Sybillins, rec îeillis et publiés par le cardinal Angelo Mai.

— Yiaggio da Roma a Tivoli, par Manazzale. — V Histoire romaine à Home, par M. J. J. Ampère.

siècle. Mon attention se fixa particulièrement sur une Vierge fort belle attribuée au Pérugin, et sur un saint François d'Assise, peint dans le môme style, et ornant la première chapelle, à droite de l'entrée. Deux images du Sauveur et de sa mère décorent la porte principale qui est de forme ogivale, et près de laquelle se lit une inscription en caractères gothiques, rappelant les indulgences accordées pour la fête et la procession célèbres dites de Vhichinata. Le château, ou Rocca, qui servait autrefois de résidence aux gouverneurs de Tivoli, fut ensuite visité par nous. Commencé au milieu du quinzième siècle, sous le pontificat de Pie II, et achevé au siècle suivant par Pie IV, ce palais, orné dans le goût de la Renaissance, possède de bonnes peintures, notamment un saint Bernardin de Sienne, qui, bien qu'il ne soit pasdeGiotto, comme on le prétend, n'en est pas moins digne de remarque. La Rocca n'est pas, du reste, le seul monument de la même époque qui puisse, à Tivoli, appeler l'intérêt de l'antiquaire ou de l'artiste. On y voit encore un certain nombre de maisons anciennes, construites dans le style ogival, et dont les façades, les fenêtres et les arcatnres présentent une grande variété d'ornementation. Dans la rue del Trivio, il en est une qui se distingue surtout par l'élégance de ses formes, la finesse de ses sculptures, et qui peut passer pour un curieux spécimen de l'architecture civile au seizième siècle, en Italie, lin autre caractère particulier de ces maisons, et méritant d'être signalé, c'est qu'elles ont des dispositions difiérentes et des signes qui leur sont propres, selon que leurs anciens [ ossesseurs appartenaient à la faction guelfe ou au parti ci lie lin.

120 1 E PfcHE STEFAXO.

Au moment où nous sortions de Tivoli, pour nous rendre à la villa d'Esté, le Père Stefano me montra le tracé de la vieille enceinte de la ville qui, au temps de Sylla, était déjà une place bien fortifiée, et dont plus tard l'empereur Frédéric Barberousse releva les murailles qu'il fit flanquer de cent tours très-élevées. Cette enceinte était percée de cinq portes; mais la ville moderne n'en possède plus que quatre, dont les deux principales sont celles de Rome et de Saint-Jean. Eu suivant la belle avenue de cyprès qui conduit à la villa d'Esté, mon cicérone, qui connaissait à fond les antiquités de Tivoli, me rappela les événements historiques dont cette ville avait été le théâtre, et les personnages marquants auxquels elle avait donné naissance. Après Munacius Plancus, disciple de Cicéron, favori d'Octave, et fondateur de la ville de Lyon dans les Gaules, il me citait les trois Plautius, décorés de la pourpre consulaire, puis Yarius et Tucca, ces deux fidèles amis de Yirgile, à qui nous devons en partie la conservation de Y Enéide. A une autre époque venaient tour à tour les papes Simpliciuset Jean IX, le moine saint Séverin, qui ne doit pas être confondu avec l'apôtre du Norique; Giovanni Cenci, le savant secrétaire de Léon X, et Ottavio Mancini, évoque de Cavaillon et membre de cette famille célèbre dont le nom est inséparable de celui du cardinal Mazarin. J'appris en outre que depuis l'année 1571, Tivoli possédait une académie des belles-lettres, reconstituée de nos jours avec un certain éclat, et por-

LE PKRE STEFAKO. 121

tant le lilre degli Arcadi Sûillini. Fondée par l'archevêque de Sienne, Bandini Piccolomini, et agrégée en 1716 5 l'académie des Arcades de Rome, elle a compté parmi ses membres les plus distingués, Bulgarini, Fulvio Colonna, et les historiens Marzi et Crocchiante.

Notre arrivée à la villa créée au seizième siècle par le cardinal Hippolyte d'Esté, gouverneur de Tivoli sous le pape Jules III, fournit au Père Stefano l'occasion nouvelle de montrer une instruction aussi étendue que variée. En me faisant voir les bâtiments, les jardins et les fontaines tant admirées par Michel-Ange, il parlait de ces objets divers comme s'il eût éié architecte, botaniste ou ingénieur hydraulicien. Tout italien qu'il était, son goût toujours sûr ne se laissa point entraîner à faire l'éloge de quelques ornements singuliers qui se trouvent dans cette villa, lels que, par exemple, l'imitation des majestueux monuments de Rome, façonnés en mastic et réduits aux proportions d'une ridicule miniature. Mais là où je le retrouvai tout à fait dans son élément, ce fut lorsqu'il m'expliqua le sujet des belles fresques de Muziano1, qui décorent la chapelle, et représentent les sibylles et les prophètes. A propos d'autres compositions de l'ancienne école florentine, qui se trouvent dans une salle où nous nous arrêtâmes quelque temps, il me renouvela ses théories sur la peinture chrétienne du quinzième siècle, mise en opposition

1 Girolamo Muziano, né en 1530 dans la province de Drescia. ce qui lui fit donner le surnom de Rressano, vint s'établir à Rome où il exécuta des peintures fort remarquables dans plusieurs églises. Le tableau qu'il fit pour les Chartreux, représentant une Troupe d'anachorètes au milieu du désert, montre combien, malgré le goût de son époque, son talent se prêtait aux sujets religieux et ascétiques.

122 I.E PÈRE STEFAÎIO.

avec ce qu'elle devint au siècle suivant, lorsqu'elle eût subi les influences toutes différentes de la Renaissance.

Cependant, malgré sa prédilection pour l'art religieux du moyen âge, fràSlefano admirait sincèrement ce qui, dans des œuvres conçues sous des inspirations opposées, portait à ses yeux le cachet du beau et du vrai. Il y apportait autant de sincérité qu'il en montrait à rendre hommage à tout acte qui, dans Tordre moral, lui semblait marqué de l'empreinte du juste. Ce que j'aimais précisément en lui, c'est qu'il était enthousiaste sans exaltation, passionné sans aveuglement et connaisseur sans esprit de système. Son principe était que l'art, dont la source est toute divine, conservait toujours, au milieu de ses époques de crise et de décadence, certains signes qui rappellent sa sublime origine. Comme la vérité qui se voile parfois aux regards des hommes, mais qui éclaire de quelques rayons furtifs les épaisses ténèbres de l'erreur, l'art avait aussi ses éclipses , ses défaillances, dont il finissait par triompher tôt ou tard. Il en résultait que, dans son éclectisme plein de largeur et de tolérance, le bon religieux ne reculait pour moi devant aucune des créations, souvent peu chastes, du paganisme et de la Renaissance. Aussi, en parcourant la villa d'Esté, me montrait-il aussi volontiers le torse gracieux dune Hébé ou dune Érigone qu'une vigne folle enlaçait de festons, qu'il m'eût fait voir un tableau du Pérugin ou un groupe sculpté par Nicolas de Pise.

Au sujet de cette magnifique résidence qu'il décrit dans sa lettre, d'ailleurs si intéressante, à de Fontanes, Chateaubriand commet, à l'exemple de Vasi,une erreur à laquelle l'entraîne son penchant pour la com-

paraison et l'antithèse. « Vous trouverez peut-être assez remarquable, dît-il, que l'Arioste soit venu composer ses Fables comiques au même lieu où Horace s'est joué de toutes les choses de la vie. On se demande avec surprise comment il se fait que le chantre de Roland, retiré chez le cardinal d'Esté, à Tivoli, ait consacré ses divines folies à la France, et à la France demi-barbare, tandis qu'il avait sous les yeux les sévères monuments et les graves souvenirs du peuple le plus sérieux et le plus civilisé de la terre. » Le cardinal Hippolyte II, qui créa la villa d'Esté, et qui était le second fils d'Alphonse, duc de Ferrare,ne doit pas être confondu avec le cardinal UippolytePr,ce rude et malveillant patron de l'Arioste, au service duquel le poète se plaignait d'avoir passé le plus beau temps de sa vie sous une dure oppression1. Il y avait, d'ailleurs, dix-huit ans que l'auteur du Roland Furieux élait mort, quand fut construite la villa qui date de 1551. Mais si l'Arioste n'habita jamais celte demeure princiére, on n'en peul pas moins affirmer que les esprits les plus distingués de l'Italie vinrent jouir de la plus noble hospitalité dans une résidence où les cardinaux de la maison d'Esté se plurent pendant longtemps à tenir une véritable cour. Au milieu de réunions charmantes où le savoir et le talent étaient non moins appréciés que la naissance, on parlait librement philosophie, littérature et beaux-arts. Durant la belle saison, la villa d'Esté devenait une sorte d'académie où les érudits et les archéologues, apportant le fruit de leurs recherches, discutaient sur la valeur d'un

Àggiungi chc dal giogo

Del cardinal da Este oppresso fui.

Ariost. Sat. VI.

lit I.E PERE STEFANO.

manuscrit ou «l'un fragment d'antiquités par eux découvert. Les hauteurs de Tivoli étaient donc toujours, selon l'expression classique d'un contemporain, « le séjour favori des doctes tilles d'Apollon. » Ainsi les ombrages des magnifiques jardins plantés par le cardinal Ilippolyte n'avaient rien à envier à ceux de la villa de Mécène.

Du sommet des terrasses d'où se découvre un immense horizon, le Père Stefano me montra la cime lointaine du Soracle s'élevanl, au dernier plan, entre deux montagnes de la chaîne plus rapprochée qui encadre le territoire de Tivoli. Puis, ramenant mes regards sur Ostie, sur la mer et les collines boisées de l'ancien Tuseulum, il me désigna par d'épais massifs d'arbres les belles maisons de plaisance qui ornent Frascati et ses environs. Près de la villa Mondragone, je cherchai le point vers lequel devait se trouver le paisible monastère des Camaldulcs, où je comptais m'arrèter plus tard en revenant à Rome. Frà Stefano m'exprima le regret que ses devoirs ne lui permissent pas d'aller avec moi visiter celte pieuse retraite de cénobites. Là je devais trouver réunis des marbres précieux et plus de huit cents inscriptions recueillies par les soins du cardinal Passionei, qui venait se délasser des agitations du monde politique, près des ruines de la villa célèbre où Cicéron écrivit ses Tnsculanes. Je» lui dis à mon tour combien j'eusse désiré voir en sa compagnie la modeste maison que les Théatins possèdent à Frascati, et où l'auteur de Y Essai sur l'indifférence, fatigué de ses échecs auprès de la cour de Rome, passa le printemps de 1852, enseveli dans la retraite la plus austère.

« Plus d'un souvenir, me dit frà Stefano, se rat-

LE PËKE STEFANO. |*5

lâche pour moi à cette maison, alors habitée seulement par un religieux, appelé le Père Bonini, et un frère lai chargé du service intérieur. Ce fut là qu'en sortant du couvent de Sant' Andréa délia Valle, où lavait si bien reçu le Père Ventura, général des Théatins à cette époque, l'abbé de Lamennais recueillit les éléments de son livre sur les Affaires de Rome, qui marqua si tristement sa funeste scission avec l'Église catholique. J'eus l'occasion de l'y revoir plus d'une fois, pendant mon séjour passager au couvent de Fraseati. Déjà, je m'étais rencontré avec lui à Home, tandis que j'étais encore dans notre maison située près du palais Barberini, et où il rendait de fréquentes visites à notre illustre Père le cardinal Micara. 11 avait la plus haute estime pour les vertus et le talent oratoire de Son Éminence qui, malgré la pourpre et les honneurs, était toujours le plus humble, le plus pauvre des disciples de saint Françoi .

— Et quel était, demandai-je, le sujet ordinaire de vos entretiens?

— Comme les esprits supérieurs, l'abbé de Lamennais avait l'amour instinctif des grandes choses. Mais ses éludes ne s'élant point portées spécialement sur l'art antique, ni sur l'art du moyen âge, il sentait, à propos de tous les objets nouveaux qui le frappaient, le besoin de demander des explications que j'étais trop heureux de lui donner. Les splendeurs de Home, l'aspect de ses monuments, de ses musées et surtout de ses ruines, lui inspiraient encore moins d'admiration que de tristesse, et cette impression était loin de le consoler des ennuis et des déceptions qu'il ressentait depuis son arrivée dans la capitale du monde catho-

12* LE l'ÈhE STBFA50.

lique1. Toutefois, sa répulsion pour les choses du passe était combattue en lui par une vive sympathie pour nos populations qu'il plaignait sincèrement, mais dont il ne démêlait point les véritables aspirations cachées sous des misères qu'il s'exagérait peut-être. Quoi qu'il en soit, dans ces sentiments généreui du prêtre breton, je reconnaissais le caractère dévoué d'une race qui, bravant les forts, prend volontiers le parti des faibles, s'attache aux causes en péril, aux puissances déchues, et meurt au besoin pour les défendre.

— Sur les questions de philosophie et d'histoire, ajoutai-je, l'abbé de Lamennais était-il souvent d accord avec les savants religieux auprès desquels il venait s'entretenir? Il me semble que cet esprit si puissant par son inflexibilité, mais étroit à force d être absolu, devait difficilement s'accorder avec l'intelligence souple, la finesse ironique et l'abondante érudition de vos docteurs italiens.

— Lorsque ceux-ci , reprit mon interlocuteur, ne heurtaient pas de front ses idées et avaient soin de dissimuler leurs critiques ou leurs objections sous des

1 La lettre écrite de Home par l'abbé de Lamennais à Madame la comtesse de Senffl, et datée du 10 lé\rier ls3fc2, peint bien les dispositions de son esprit à celte époque. « J'esfère, dit-il, que mon séjour à Rome ne £e prolongera pas d (formais longtemps, et l'un des plus beaux jours de ma vie sera celui où je sortirai de ce grand tombeau où l'on ne trouve plus que des vers et des ossements. Ob 1 combien je me félicite du parti que j'ai pris, il y a quelques années, de me fixer ailleurs, et que vous m'a\ez tant reproché ! J'aurais traîné, dans ce désert moral, une vie inutile, me consumant d ennui et de chagrin. Ce n'était pas là ira place. J'ai besoin d'air, de mouvement, de foi, d'amour, de tout ce qu'on cherche vainement au milieu de ces vieilles ruines sur lesquelles rampent comme d'immondes reptiles, dans l'ombre et dans le silence, les plus *iles fassions humaines. Le j>apc est pieux cMoudrait le bien ; mais étranger au monde, il ignore complètement et l'état de l'Église et l'état 'de la société : immobile dans 1rs ténèbres

éloges adressas à lex-apologistc du catholicisme1, la conversation se bornait à une causerie intime sur des sujets d'un ordre fort élevé, cl prenait rarement le caractère net et tranché de la discussion. Mais quand l'abbé de Lamennais avait cru voir ses plans combattus, il' s'exaspérait, et malheur alors ù quiconque n'était pas de son avis. La parole débordait de ses lèvres, pleine de colère, d'amertume et d'éloquence passionnée. Mis hors de lui-même par la contradiction et l'excès de son emportement, il ne voyait plus dans ses adversaires que des êtres dangereux, qu'il fallait combattre et écraser sans pitié, comme on écrase un reptile venimeux qui nous menace de sa morsure. Dans ces moments terribles, je l'ai vu, lutteur acharné, poursuivre l'invisible ennemi que son imagination lui représentait comme un esprit malfaisant, et l'accabler d'expressions outrageantes. Ces explosions, qui étaient comme une nécessité de son tempérament, montraient jusqu'à quel point cette àme ardente était née pour le combat et quels aliments la passion venait donner à la force entraînante de sa polémique.

qu'on épaissit autour de lui, il pleure et il prie; sou rôle, sa mission est de préparer cl de hâter les dernières destructions qui doivent précéder la régénération sociale, et sans lesquelles elle serait impossible ou incomplète. »

• On sait avec quelle ardeur l'abbé de Lamennais, même a\ant de publier son Essai sur V Indifférence, avait soutenu les droits de l'Église romaine, et quelle part active il prit, en 1818, à la rédaction du journal le Conservateur. Quand le livre, Du Pape, par Joseph de Maislre, fut publié, il témoigna la plus vive admiration pour l'auteur et pour ses principes, comme l'atteste ce passage d'une lettre écrite en 1820 : 9 Le bien que vous avez fait est immense, il restera. On ne guérit pas certains préjugés dans certaines tètes, et le temps que rien ne supplée, rend à la vérité tous ses droits. Ce que j'admire le plus dans la conduite du saint-siége, c'est )*» patience avec laquelle il attend. Patiens quia stternus. »

im LL PfcttE STfcHNU

— Je sais par d'autres révélations, dis-je à mon tour, que poète et artiste impressionable à l'excès, bien plus que philosophe méditatif et réfléchi, il avait besoin de pareilles excitations pour mettre en relief ses (acuités exclusivement militantes. Tel vous l'avez vu ici s'emporta ni contre les cardinaux qui n'admettaient point son système de régénération pour l'Église, tel on le vit ensuite, dans sa solitude de la Chesnaie, attaquer ceux des évoques de France qui croyaient devoir protester contre ses erreurs. Mais vous qui l'avez pu suivre et juger dans les diverses phases du combat, comment expliquez-vous la chute déplorable de ce prêtre reniant les autels qu'il avait servis, et devenant l'adversaire déclaré des institutions catholiques dont il avait été le plus zélé défenseur?

— Une transformation semblable, répondit le bon religieux, n'est pas l'œuvre d'un seul jour. Et quand on a été, comme moi, témoin des luttes et des déchirements que souffre un grand esprit, qui se débat au bord du précipice où sa foi doit se perdre, il y a lieu de gémir, je vous assure, sur la faiblesse de la nature humaine. Jusque-là, pour connaître toute l'étendue de cette faiblesse, je n'avais eu qu'à descendre dans mon propre cœur ; mais si je savais par moi-même comment l'homme tombe et comment il se relève, l'exemple d'un autre devait m'appreudre qu'il est des chutes, hélas ! donl on ne se relève pas. Lorsque l'abbé de Lamennais se présenta devant la cour de Rome, il fut étrangement surpris en découvrant d'abord que le parti dont il s'était déclaré le chef, n'était ni compris, ni accepté par la politique pontificale, qui craignait avant tout de dangereux excès de zèle. 11 était pourtant facile

de concevoir qu'une politique si connue pour son extrême circonspection, refusât d'accueillir les doctrines el les services d'un esprit ardent, ambitieux, qui, après avoir été, en France, plus royaliste que le roi, aurait voulu être, en Italie, plus catholique que le pape. Une fois aux prises avec ce qu'il appelait l'obstination passive des cardinaux, l'abbé de Lamennais ne manqua point de crier à l'aveuglement et à l'ingratitude. Des abus qu'il avait attaqués chez les hommes, il fut entraîné bientôt à signaler d'autres abus qu'il prétendit avoir découvert jusque dans le fond même des choses. Du jour où il vit que la papauté qui impose la direction aux esprits, mais ne la subit de personne, ne voulait point accepter ce qu'il disait être le salut du catholicisme, il aima mieux résister que fléchir. Alors, au lieu de se soumettre, ainsi que l'y conviaient son devoir et un noble exemple1, il se jeta, tête baissée, dans le schisme. Sa foi eût triomphé de cette épreuve si, au lieu de se borner à une pure question de morale et de politique, elle se fût appuyée sur les bases inébranlables du dogme et de la science.

Malheureusement, à l'exemple de vos plus grands

1 Après la lettre du cardinal Pacca déclarant à M. de Lamennais que le pape, tout en reconnaissant ses bonnes intentions, avait vu avec mécontentement les rédacleurs de l'Avenir agiter des questions au moins dangereuses, l'abbé Iacordaire fut le premier à comprendre et à soutenir que le seul rôle convenant aux a trois humbles chrétiens » qui avaient entrepris ce pèlerinage de Home, c'était une soumission sans réserve, a Ou bien il fallait ne pas venir, dit-il, ou bien il faut nous soumettre et nous taire. » « Le silence, » ajouta-t-il ensuite, quand il eut pris le parti de retourner en France et d'attendre, «c le silence est, après la parole, la seconde puissance du monde. » « L'obéissance coûte, écrivait-il encore à son retour, mais j'ai appris de l'expérience qu'elle est tôt ou lard récompensée et que Dieu seul sait ce qui nous convient.... La lumière vient à qui se soumet comme à un homme qui ouvre les veux. » — U Père l/icordaire, par le comte de Montalembert. ii. 9

renl à un point que ceux qui l'approchaient durent s'interdire de toucher à des questions qui amenaient des débats irritants, sans profit pour le triomphe de la vérité religieuse. Le seul sujet sur lequel la communauté des sentiments continuait de nous unir, c'était notre mutuelle sympathie pour les souffrances du peuple, de ce peuple avec qui le saint fondateur de notre ordre nous fait un devoir de vivre, de prier et de mourir. Ce fut, sous Tinduence de ces sentiments et de haines mal comprimées par une soumission apparente, que le futur auteur des Paroles d'un Croyant devait concevoir, après son retour en France, la pensée première de cet ouvrage qui, plus lard, souleva tant de scandale. Or, vous savez mieux que moi comment l'amour et la colère, l'espoir et le désenchantement, se mêlent en ce livre étrange qui rappelle tantôt les sinistres visions de l'Apocalypse, tantôt la suave tendresse du Cantique des Cantiques1. » Pendant cet entretien qui s'était prolongé bien plus que nous ne l'avions cru d'abord, le soir était venu, et il nous fallut songer à retourner à Tivoli. Nous reprîmes la grande avenue des cyprès qui sous les teintes sombres du crépuscule, et à celle heure si favorable au recueillement, me parut plus belle encore qu'éclairée par les chauds rayons du soleil. Ainsi qu'il arrive souvent à la fin d'une journée laborieuse, nous marchions, le Père Stefano et moi, silencieux, pensifs, et comme appesantis sous le poids de nos impressions et de nos

mu ne, le sens usuel et pratique des peuples, mais encore le principe régulateur du monde nouveau que la Providence, passez-moi ce mot, couve en ce moment sous ses ailes. »

1 Le livre des Paroles d'Un Croyant, dont la forme et le souille inspiré offrent tant d'analogies avec les Pèlerins Polonais d'Adam Mickicviez, fut écrit au commencement de 1833, mais ne parut qu'au mois d'avril de l'année suivante.

132 LE PLRE STEFASO.

souvenirs. De gros nuages, que poussait une brise de mer, couraient dans le ciel, et en voilant par intervalles le mince croissant de la lune, produisaient les plus étranges effets d'ombre et de lumière sur les cônes gigantesques des arbres qui bordaient notre route. Vers l'extrémité de l'avenue, le son de la cloche qui annonçait la prière du soir, frappa soudain nos oreilles. Aux premiers tintements, mon compagnon tressaillit, et un soupir s'échappa de sa poitrine.

« A quoi pensez-vous, mon Père? lui demandai-jc aussitôt.

— Je pense, répondit-il, à une soirée semblable à celle-ci, et où je suivais précisément avec l'abbé de Lamennais l'allée ombragée conduisant à la villa Mondragone. Tout à coup, le son d'une cloche vint, comme à l'instant même, nous tirer de notre rêverie, et mon compagnon s'élant arrêté fort ému, je lui fis la même question que vous m'avez adressée tout à l'heure. «Je songe à ceux qui ne sont plus, me dit-il, et je voudrais prier pour eux. » Or, quelques années plus tard, en lisant un extrait d'une nouvelle publication de l'abbé de Lamennais, que mes supérieurs m'avaient permis de recevoir, je fus tout surpris de retrouver l'exacte et saisissante reproduction de la scène dont je viens de vous parler. C'est, si vous vous le rappelez, à l'heure où l'orient se voile, où tous les bruits s'éteignent, et où, dans le silence triste et doux qui enveloppe la terre assoupie, une seule voix, la voix lointaine de la cloche ondule dans l'air calme, et nous dit : Souvenez-Yous des morts. — Oui,répondis-jc, je me rappelle l'admirable page à laquelle vous faites allusion. On y trouve un retour soudain de Lamennais vers la foi de ses années premières.

Alors, évoquant ces âmes si chères qui visitent le soir les lieux où s'accomplit leur court pèlerinage, pour y retrouver le souvenir de leurs joies et de leurs douleurs, il s'écrie : « Oh ! parlez-moi des mystères de ce monde que mes désirs pressentent, au sein duquel mon âme, fatiguée des ombres de la terre, aspire à se plonger. Parlez-moi de Celui qui l'a fait et le remplit de luimême, et seul peut remplir le vide immense qu'il a creusé en moi. Frères, après une attente consolée par la foi, votre heure est venue. La mienne aussi viendra, et d'autres à leur tour, la journée de labeur finie, regagnant leur cabane, prêteront l'oreille à la voix qui dit : Souvenez-vous des morts1. »

— Souvenez-vous aussi des vivants, répliqua le Père Stcfano, en me pressant affectueusement la main. Nous voici arrivés au point où nous devons nous quitter, et la cloche de notre église m'appelle aussi à l'office du soir. Adieu ; que la Providence veille sur vous pendant le reste de votre voyage.

— Que Dieu vous rende les bénédictions que vous demandez pour moi! » répondis-je au Père capucin, dont la voix tremblait d'émotion. Et après un instant de silence, nous nous séparâmes pour toujours*. Arrêté près du temple de la Sibylle, je suivis du regard, aussi longtemps qu'il me fut possible, l'ombre projetée par la longue robe flottante de frà Stefano, et je ne quittai la place que lorsque le bruit de ses sandales eut cessé de se faire entendre sur le pavé sonore.

1 Une Voix de prison, par F. de Lamennais.

8 Un an après mon entrevue avec le l'en» Slefano, j'eus le regret d'apprendre que ce bon religieux était, mort, victime de son zèle charitable, en prodiguant ses soins à de pauvres paysans atteints de la mai1 aria.

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