CHAPITRE XVI
La voie Yalerin. — Vicovaro. — Le pape Jean VIII et l'empereur Charles le Chauve. — Entrevue d'Alexandre VI cl d'Alphonse II, roi de Naples. — Monastère de San Cositnato. — Dernier coup d'œil sur la campagne romaine. — Aspect particulier des montagnes voisines de Subiaco. — Fondation de l'abbaye de Sainte-Scholaslique. — Caractère monumental de ses cloîtres. — Voyages des souverains pontifes à Subiaco. — Vicissitudes du monastère de Sainte-Scholastique. — La première imprimerie italienne y est établie par Conrad Sweynhemet Arnold Pannartz. — Église, bibliothèque et archives de l'abbaye. — Authenticité du diplôme de saint Grégoire le Grand révoquée en doute par le Père Mabillou.
Avant de quitter Tivoli, je m'étais bien promis de me rappeler avant tout le but spécial de mon voyage, et de ne plus me laisser détourner par la double attraction qu'exerce la puissance des souvenirs se mêlant aux charmes d'une nature admirable. Je devais donc rae rendre directement à Subiaco, sans m'arréler à Licenza, comme j'en avais eu d'abord l'intention, afin d'éclaircir un point archéologique resté douteux dans mon esprit. J'étais d'autant mieux fondé à croire qu'il me serait plus facile que les jours précédents, de résister aux nombreuses distractions de la route, que mon conduc*
teur, ayant pris des engagements pour le retour, désirait terminer promptement notre excursion. Aussi, à peine avions-nous franchi la porte Cornuta, que les chevaux, lancés à toute vitesse, nous firent parcourir avec une rapidité insolite l'ancienne voie Valeria qui devait nous conduire d'abord à Vicovaro. Cette petite ville qui, dans mon itinéraire, était marquée comme première étape, m'intéressait surtout parce qu'elle figure parmi les localités dont il est fait mention dans la légende de saint Benoît.
La voie Valeria, que nous suivions pour nous y rendre, tire son nom du censeur Valerius Maximus, qui la fit construire en l'an 447 de la fondation de Rome. La campagne qu'elle traverse présente une suite de paysages délicieux au milieu desquels se détache Tivoli montrant de loin, comme un brillant diadème, ses monuments, ses villas et ses antiquités si justement célèbres. Mais après quelques milles parcourus, l'aspect du pays change et prend peu à peu un caractère plus grave et plus mélancolique. Aux collines couvertes de frais ombrages succèdent des montagnes qui, en se rapprochant, resserrent de plus en plus le paysage. Ici, leurs flancs se montrent complètement dénudés; là, ils sont plantés de petits chênes verts et d'oliviers au feuillage pale et terne. Malgré tout le charme de la roule, j'eus quelque peine à résister au désir de visiter, en passant, les débris des anciennes villas de Catulle et de Faustinus, surtout parce que sur remplacement occupé par la seconde de ces maisons de plaisance deux basiliques, datant d'une époque fort ancienne, avaient été construites tour à tour. L'une avait été consacrée à saint Séverin, moine de Tivoli, par le pape Honorius lc\
el l'autre, érigée par le pape Gélase en l'honneur de sainte Euphémie. Non loin de là un monument religieux pouvait m'attirer encore. C'était l'église dédiée à saint Victorin, évoque et martyr, sous l'invocation de qui saint Benoît avait fondé un monastère à Subiaco, et dans laquelle église se trouvaient, m'avait-on dit, de fort belles peintures, représentant la vie de saint François d'Assise.
Quelque puissante que fût l'attraction, je me décidai pourtant à passer outre, et la rapidité continue de notre marche mayant aidé à me soumettre plus facilement à ce sacrifice, j'en fus dédommagé bientôt, en entrant dans une vallée étendue et profonde dont l'aspect saisissant me fit moins regretter ce que je laissais derrière moi. Séparée en deux parties par l'Anio dont les eaux limpides entretiennent la fraîcheur sur ses bords, cette vallée est bornée de chaque côté par de hautes montagnes détachées de V A pennin . Leur ensemble,quand on les considère en masse, a quelque chose de sauvage et d'imposant; mais elles présentent, pour premiers contre-forts, une série de collines qui viennent égayer parleur riche végétation l'austère sévérité du paysage. Entre deux éminences qu'ils servaient autrefois à unir, des restes d'aqueducs élèvent leurs arches colossales superposées Tune à l'autre. Plus loin, un oratoire ou un ermitage surmontés de la croix annoncent un lieu consacré à la prière, tandis qu'ailleurs de nombreuses métairies, cachées sous des massifs de châtaigniers, décèlent la présence et l'activité de l'homme par les blanches ondulations de la fumée qui s'élève au-dessus des arbres. Après un coup d'œil jeté surCastel Madama, qui se dessine à merveille dans une situation
pittoresque, on franchit le Pisciararo, torrent dont les eaux grossies par les pluies du printemps sont parfois fougueuses et terribles, et l'on arrive à Vicovaro.
Cette ville, située à vingt-sept milles de Rome, ne tire pas son nom de Vicus Varonis, comme l'ont prétendu Biondo, Merula et d'autres écrivains. Elle doit certainement son origine, ainsi que le nom qu elle porte, à l'ancienne Varia, ville du pays des Éques, devenue plus tard une cité latine qui faisait partie de la tribu Camilla. Après s'être ressentie des terribles commotions qui agitèrent le centre de l'Italie au moment de la chute de l'empire romain, elle eut encore à subir les ravages des Sarrasins, comme on le voit par les tristes délails que le pape Jean VIII en donne dans sa correspondance avec Charles le Chauve. « Ce qui reste de peuple dans Rome, écrivait alors le pontife au petit-fils de Charlemagne, est accablé de misère et de pauvreté, et au dehors tout est en proie à la dévastation ou réduit en solitude. La campagne est entièrement ruinée par ces cruels ennemis de Dieu ; déjà ils passent à la dérobée le fleuve qui coule de Tibur à Rome; ils pillent la Sabine, incendient Varia et tous les lieux circonvoisins. Ils ont détruit les églises et les autels, tué les prêtres et les religieuses, et massacré les populations sans défense. Souvenez-vous donc des travaux et des combats que nous avons soutenus pour vous donner l'empire, de peur que si vous nous réduisez au désespoir, nous ne nous décidions peut-èlrc à prendre un autre parti1. »
Au douzième siècle, un bourg construit sur les débris de l'ancienne cité reçoit dans les documents con-
1 Johan. VIII Epist. 20, 31, ap. Duchesne. 1Ii*t. Franc. Script.
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temporains le nom de Vicus Varix ou de Vicorarius, et dès 1191 il esl indiqué au livre des Censi sous son titre moderne de Yicovaro. Vers le même temps, le pape Céleslin III donne ce bourg en gage aux Orsini, ses parents, et bientôt ils y élèvent dans le style du treizième siècle, un château fort qui devint Tune des places d'armes les plus importantes des environs de Rome. C'est au cardinal Jacopo Orsini qu'appartenait cette forteresse quand, en 1579, il prolesta avecquatorze autres membres du sacré collège contre l'intrusion de Tanti-pape Clément VII. A la fin du quinzième siècle, une entrevue célèbre qui peut être regardée comme l'un des premiers épisodes des guerres entreprises par les rois de France en Italie, eut lieu à Vrcovaro. Celle entrevue, qui réunit le pape Alexandre VI el le roi de Naples Alphonse 11, avait pour objet la conclusion d'une ligue destinée à repousser la prochaine invasion de Charles VIII au delà des Alpes. Selon le récit du I\ Gatlico, César Borgia et six cardinaux de la suite du pape allèrent au-devant du roi de Naples, qui fut conduit au milieu d'un magnifique cortège auprès du souverain pontife. Mais telles étaient les mœurs perfides de l'époque, tel le degré de confiance qu'Alexandre VI pouvait avoir dans un prince, son parent et son allié, que le roi et toutes les personnes de sa suile durent déposer leurs épées et leurs autres armes, sans exception, avant de pouvoir entrer dans le château. Plus lard, pendant la guerre que le pape Paul IV eut à soutenir contre la famille des Colonna auxquels le roi d'Espagne Philippe II prêtait son appui, la Rocca de Vicovaro est assiégée et prise par le duc d'Albe. En 1557, les troupes pontificales parviennent à l'occuper de nouveau, et par suite de Tinterven-
tion française la paix ayant été rétablie dans les États de l'Église, la famille Orsini rentre en possession de la principauté de Vicovaro, qu'elle conserva jusqu'à la fin du dix-septième siècle.
Le château baronal, quoique reconstruit vers la même époque par le comte Bolognelti, a conservé en partie son style primitif et son caractère imposant. Outre de bonrfes peintures, on remarque dans l'intérieur des fragments d'antiquités et des inscriptions lapidaires, entre autres celle de Valeria Maxima, dont la découverte faite à Cantalupo vint fournir la preuve que ce village était l'ancien pagus désigné par Horace sous le nom de Mandela *. On sait que ce fut à la suite de cette
1 Voici cette inscription textuellement copiée sur place :