VALER . MAXIM A . MATER DOMK1 . PRE 01 A . VAL
DVLCISSIMA P1LIA.
QUE VIX1T ANNIS XXX M. MENS .11 . I) . XII. IN PRFD IIS SVIS MASSE WAN DELANE . SEPRETORVM HERCULES . QVESQ. >'. PACE.
Or, en rapprochant celte épitaphe du passage de la dix-huitième épitre où il est dit : «
Me quoties reficit gelidus Digentia rivus Quem Mandela bibit rugosus frigore pagus,
il est facile de comprendre quelle lumière inattendue l'inscription tumulaire conservée dans le palais baronal de Vicovaro est venue répandre sur la question si longuement débattue au sujet de la villa d'Horace. En outre, un autre passage du même poète rappelle à son métayer que le domaine qu'il cultive envoyait jadis cinq colons au municipe de Varia, pour y exercer leurs droits civils et politiques. Mais quelle que soit la valeur de ces preuves, elles ne sauraient prévaloir contre d'autres textes fort précis d'Horace, lesquels établissent que ce poëte avait une habitation, non pas à plusieurs milles de Tibur, .mais près de cette ville même fondée autrefois, selon sa propre expression, par une colonie d'Argiens : Tibur Argeo positum colono. La seule opinion admissible, selon nous, est encore une fois celle qui attribuerait à Horace deux propriétés
découverte que l'abbé de Chaupy publia, en 4669, un ouvrage ayant pour but de préciser les conjectures d'Holstenius, en déterminant la situation occupée par la villa du célèbre poète latin. En sortant du palais Bolognctti, j'allai visiter la collégiale et l'église de San Giacomo qui, bâtie tout en marbre et de forme octogone, est ornée de sculptures charmantes dans le goût du quinzième siècle. L'intérieur de cette église, d<mt le plan est de Simone, l'un des meilleurs élèves de Brunelleschi, renferme un tableau de la Vierge fort célèbre dans le pays, à cause des vertus miraculeuses que lui attribue la piété reconnaissante des fidèles. Dans la ville basse, des restes de la cité antique, tels qu'une partie de l'enceinte primitive où se dessine la configuration d'une porte, et d'énormes massifs de pierres, regardés comme des débris de murs cyclopéens, méritent de fixer l'attention de l'archéologue. Sur un autre point on voit aussi des fragments du magnifique aqueduc de Claudius, ainsi qu'un arc d'une belle exécution, qui peut être attribué à l'époque de l'empereur Trajan.
Près de Vicovaro, je m'occupai ensuite de rechercher ce qui pouvait rester de l'ancien monastère où saint Benoit fit sa première initiation à la vie claustrale. Pour moi, en effet, à partir de celte ville devait commencer
différentes, lune qu'il appelle son domaine rural, ftmdus meus, situé Jans la Sabine, et l'autre sa maison construite en pierres blanches, candens villa, qu'il possédait à Tibur. En résumé, quand s 'adressant aux Muses, il promet de leur être toujours lidèlc, c soit que je me transporte, dit-il, sur les cimes escarpées des Sabins, soit que je préfère les hauteurs de Tibur;» n'indique-t-il pas des lieux comme des séjours essentiellement différents, et ne doit-on pas distinguer aujourd'hui ce que le possesseur lui-même a pris soin de ne jamais confondre? ' — Sur la position elles restes de la villa voisine de Licenza, consulter l'ouvrage de l'abbé de Chaupy et la description donnée par M. Noël des Vergers, dans sa Vie df Horace, publiée en 1855.
gne série d'investigations pleines d'intérêt, touchant la jeunesse de ce pieux législateur dont j'ai essayé plus haut de retracer la vie, le caractère et les institutions. Arrivé au lieu que je désirais visiter, c'est-à-dire à San Cosimato, situé sur la droite de la voie Valeria, je me trouvai en face d'une suite de cellules autrefois creusées dans le roc, et ayant servi d'habitations à un certain nombre de moines. Ces grottes, rappelant celles où demeuraient les premiers cénobites de la Thébaïde, furent longtemps occupées par des moines bénédictins ; mais elles appartiennent aujourd'hui à des religieux de Saint François, aussi bien que le couvent de San Cosimato dont elles dépendent. Au onzième siècle, une bulle du pape Grégoire VII fait ainsi mention de cette communauté bénédictine : « Monasterium Sancti Cosimatis situm in valle Tiburina. » Ce monastère est décrit par l'auteur des Annales bénédictines comme l'un des plus antiques berceaux du monachisme occidental, et le dessin qu'il donne de l'aspect qu'offraient de son temps ces demeures cénobitiques taillées en pleine roche, est conforme à celui qui Se trouve dans le Diarium italicum de Montfaucon. On y parvient aujourd'hui en traversant le jardin du couvent des franciscains, et après avoir descendu les marches d'un escalier creusé aussi dans le roc, on arrive devant rentrée de la grotte qui passe pour avoir été la demeure de saint Benoît. La voûte en est soutenue par une colonne brute et massive, et sur les murs d'une autre grotte placée au-dessous, une peinture à fresque rappelle comment le saint abbé y fut sauvé miraculeusement de la criminelle tentative de ses moines.
Quant à l'épisode de la vie de saint Benoit se rappor-
lant à ce monastère de Yicovaro, il est ainsi rapporté par la légende. Le pieux solitaire habitait encore la grotte de Subiaco, quand des moines du voisinage, ne pouvant s'accorder sur le choix d'un supérieur, vinrent offrir au jeune reclus la direction de leur communauté. Cette communauté était celle de Yicovaro. Malgré son éloignement pour toute espèce de distinction, Benoit, qui avait d'abord répondu aux moines que son austérité ne pouvait convenir ni à leur indiscipline, ni à leurs mœurs irrégulièrcs, finit cependant par céder à leurs instances réitérées. En acceptant le titre d'abbé, il avait eu surtout pour but de rétablir dans cette maison l'exacte observance de la règle monastique. Mais tous ses efforts furent inutiles, et les moines, passant bientôt des murmures à l'insubordination, et de la révolte à un complot homicide, résolurent de se débarrasser par le meurtre d'un censeur qui leur était devenu insupportable. In vin empoisonné est donc, selon le récit légendaire, présenté par eux au vénérable abbé. Benoit impose la main sur le vase pour le bénir, et aussitôt, se brisant, le vase vole en éclats. Averti par ce prodige que la coupe renfermait un breuvage mortel, il se leva, le visage serein et le cœur impassible, puis s'adressant aux moines d'un ton calme : « Mes frères, leur dit-il, Dieu vous pardonne. Ne vous avais-je pas prévenus à l'avance que vos mœurs ne pouvaient s'accorder avec les miennes? » Après ces courtes paroles, il sortit du monastère, et retourna vers sa chère retraite où il vécut avec lui-même, n'ayant que Dieu pour témoin de ses actions;
Ayant quitté Yicovaro, je repris la voie Yaleria, plein du désir d'arriver aussi à celte grotte de Subiaco à la-
quelle se rattachaient tant de précieux souvenirs. En suivant ma route, je remarquai que si l'antiquaire ne peut fouler le vieux sol du Latium sans trouver un intéressant sujet d'observations, il en est de même pour le géologue qui explore un terrain si profondément bouleversé par les révolutions physiques antérieures à notre époque. On dirait que dans ce petit coin de l'ancien monde où Rome devait s'élever un jour, la nature ait voulu entasser les témoignages sensibles de ses plus prodigieux phénomènes, bien avant que l'histoire vint, à son tour, en faire le théâtre des événements les plus mémorables. Tantôt ce sont des lacs transformés en prairies, ou des terres d'ail uvion érigées par un soulèvement en collines et en montagnes. Tantôt des volcans éteints sont devenus de fertiles vignobles, et leur cratère où le feu et la lave bouillonnaient autrefois, est maintenant un bassin où se précipitent les eaux impétueuses d'un torrent. Comme le terrain sur lequel elles s'épanchent, ces eaux elles-mêmes ont souvent changé de nom, et surtout de direction. Ainsi, le plus capricieux des affluents du Tibre qui, on le sait, était primitivement appelé Albula, l'Anio, sur plusieurs points de son cours, a complètement quitté son ancien lit pour se frayer une voie nouvelle. On en trouve les marques les lus visibles, au sortir de Vicovaro, en un lieu où d enormes gisements de concrétions fluviales attestentqu'à une époque indéterminée, TAnio passait sur ce point qui est beaucoup plus élevé que le plan du lit actuel. Plus loin, après avoir passé devant l'église de San Rocco, d'où la vue plonge sur un vaste paysage, on aperçoit les imposants débris d'un château féodal bâti au treizième siècle, et désigné dans les chroniques
sous le nom de castrum Saccomurus. Du bourg de Roviano on arrive ensuite à Arsoli, dont le principal édifice est le vaste palais du prince Massimo, décoré de belles peintures, et dans lequel on conserve avec un soin religieux l'appartement autrefois occupé par saint Philippe de Néri, fondateur de l'Oratoire. Arsoli, désigné dans l'antiquité sous le nom d'Arsida, était une cité du territoire des Éques. Plusieurs fois détruite et rebâtie, cette petite ville fut donnée comme fief au monastère de Subiaco par Rinald, comte des Marses, qui joignit à ce domaine les terres de Roviano et d'Anticoli. Dès 852, le pape Grégoire IV approuva cette donation qui fut confirmée par ses successeurs, et au milieu du onzième siècle, une inscription placée par l'abbé Humbert dans le cloître de Sainte-Scholastique de Subiaco, mentionnait le domaine d'ArsuIa parmi les possessions de la communauté. Quant à la terre d'Anticoli, située sur une hauteur voisine qui se rattache à la chaîne du mont Rufo, elle passa, comme celle d'Arsoli, des mains des religieux au pouvoir de seigneurs laïcs, et après avoir échu, en 12i7, à Conrad d'Anlioche, elle devint la propriété de Marc- Antoine Colon na, le héros deLépante. Par la voie Néroniennc, appelée aussi Via Sttblacensis, il ne me restait plus que quatre milles à franchir pour arriver au terme d'une excursion bien moins longue en étendue qu'intéressante en observations de toute nature. N'étant plus pressé par l'impatience de Gcronimo, que je venais de quitter, je pris un cheval afin de pouvoir, à l'occasion, m'écarter du grand chemin, et jouir plus à Taise de la vue de cette belle partie de l'Apennin qui entoure Subiaco. Je ne sais si, sous ce rapport, mes impressions personnelles seront partagées par ceux qui,
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ayant exploré les grandes chaînes de montagnes de l'Europe, en ont fait la comparaison avec celle qui traverse l'Italie dans toute sa longueur. Sans nul doulc, les Alpes et les Pyrénées, par exemple, ont un caractère imposant qu'il est impossible de ne pas reconnailre, et, comme tant d'autres, j'ai salué, avec le poète, ces pics inaccessibles
Dont le front est de glace, et les pieds de gazon.
Mais sans offrir des contrastes aussi extraordinaires, sans avoir ni cette altitude extrême, ni ces précipices effrayants qui saisissent et donnent le vertige, les Apennins se distinguent par une beauté qui leur est particulière, et provenant d'une harmonie tout exceptionnelle entre l'ensemble et les détails de leur configuration . Grandeur d'aspect, pureté de contours, grâce incomparable dans les formes, végétation tantôt rare, tantôt surabondante, tels sont les traits généraux sous lesquels se présentent les montagnes de la chaîne italique. Le rameau détaché qui encadre la campagne de Rome et couvre en partie la Sabine, offre surtout une réunion de sites dont le charme et la majesté sont inexprimables. Est-ce le résultat de la merveilleuse transparence de la lumière qui les baigne? Est-ce l'heureux concours de dispositions d'un ordre purement physique, comme la grandeur des lignes de l'horizon romain, et l'effet pittoresque des ruines se manant aux plantations et à l'efflorescence d'une nature admirable? Ou bien encore, le prestige des souvenirs historiques, agissant sur les impressions des sens, vient-il prêter à ces lieux les charmes dont l'imagination embellit tout ce qu'elle h. 10
louche? On ne saurait dire au juste quelle est la eau^e de reflet produit ; mais cet eflet existe; on le sent, et il est d'une puissance si grande, qu'on ne l'oublie jamais. Non; il est impossible, quand on l'a contemplé une fois, de ne point se rappeler toujours la vue de ce cirque immense, qui a pour gradins les plans superposés des montagnes de la Sabine, pour arène les champs fameux du Latium, avec le ciel et sa sérénité, la mer et ses flots mouvants pour décors. Afin de compléter le tableau, ajoutons, au centre de la scène, Rome donnant le spectacle du drame perpétuel dont le monde jusqu'à présent n'a cessé d'être le témoin.
Quand après un dernier regard jeté en arrière sur cette perspective, on pénètre plus avant dans le chaînon des Apennins qui, sous le nom de monts Simbruini, entoure Subiaco, là vous attendent des impressions toutes différentes. A la place d'un paysage aux horizons indéfinis, les montagnes plus rapprochées forment une suite de vallées élroites et singulièrement accidentées où, à chaque détour du chemin, le charme saisissant de Timprévu vous découvre une source toujours nouvelle d'émotions. La nature des terrains ayant également changé, la végétation, dans ces vieux bois où la cognée pénètre difficilement, prend un caractère de fougueuse exubérance qui sied bien à la grandeur sauvage des lieux où elle se développe sans contrainte. Sous la voûte épaisse de ces bois, au milieu des gorges profondes de ces montagnes, on croit errer dans les forêts primitives que les anciennes traditions nous représentent pleines de ténèbres, de mystère et d'horreur, et qui couvraient le pays, quand les colons sicules et pélasges vinrent s'y établir longtemps avant la période
romaine. L'analogie est d'autant plus frappante que dans les flancs de ces monts tout hérissés de roches, sont creusées de vastes excavations qui rappellent la caverne du brigand Cacus, ou cet antre lupercal, asile de la louve qui, dit-on, servit de nourrice aux deux fils jumeaux de Rhea Sylvia.
Le silence de ces retraites inhabitées n'est troublé que par le murmure de ruisseaux nombreux qui, roulant sur des pentes rapides, y forment des cascades et se précipitent ensuite dans l'Anio, dont les chutes retentissantes dominent çà et là tous les autres bruits. C'est toujours le même cours d'eau impétueux, aux ondes froides et transparentes1, comme le peint saint Grégoire le Grand, en décrivant la contrée montagneuse où le jeune Benoit trouva une solitude si bien appropriée à ses désirs. Aujourd'hui encore la nature vivante n'y décèle sa présence qu'à de rares intervalles. Parfois seulement un troupeau de chèvres à demi sauvages apparaît suspendu sur la crête d'un mamelon recouvert de broussailles. Au vêtement grossier, à la figure étrange du pâtre qui les conduit, il semble qu'on retrouve quelque berger arcadien, descendant des compagnons du bon roi Évandre. Assis sur la pointe du roc d'où il parait écouter la bruyante harmonie produite par les chutes de l'Anio, ce berger rappelle assez fidèlement celui que Virgile dépeint, dans une attitude semblable*, prêtant l'oreille aux bruits sinistres qui
1 Krigidas alquc pespicuas émanât aquas. — S. Grcgor., Ùiatog.
1 Slupct inscius alto
Accipiens sonitum saxi de verlice pastor.
Virgil., £neid-.t lib. IL
s'élèvent d'une campagne dévastée par l'inondation d'un torrent.
Que l'on ne s'y trompe point cependant, cette contrée, si déserte quelle soit, garde toujours l'ineffaçable empreinte du passage et de l'action de l'homme. Près du tronc d'un chêne ou d'un pin séculaires qui sont tombés de vétusté, le pied heurte d'autres objets recouverts de mousse et de saxifrages. C'est une base ou un chapiteau de colonne, un débris d'entablement, une première assise de pierres, le tout provenant d'un édifice inconnu, bâti en un lieu non moins ignoré. Dans ces ruines inattendues que le voyageur était loin de supposer sous cette végétation si fraîche, si luxuriante, tous les styles, aussi bien que toutes les époques, ont apporté leur tribut. Un fragment de sculpture de la décadence s'y rencontre non loin d'un torse rappelant la plus belle période de l'art, et des restes de constructions étrusco-romaines se distinguent, par leur appareil régulier, des polyèdres et des blocs énormes qui font reconnaître les murailles d'origine pélasgique1.
Quelque singulier qu'il soit, au premier abord, de rencontrer sur des points aujourd'hui sans habitants,
1 Malgré les négations d'une école historique qui voudrait supprimer, avec toute une période des annales romaines, les traditions relatives à l'établissement de certaines tribus étrangères en Italie, il est impossible de ne pas admettre le séjour des Pélasges dans cette contrée, quand leurs stations diverses, des rivages de la Troade aux plaines de l'Êtrurie. sont marquées par une série de monuments indestructibles. Telle est l'opinion des antiquaires les plus sérieux, et elle a été fort bien résumée, dans un chapitre spécial de Y Histoire romaine à Rome, par Ampère: a On retrouve surtout les murs pélasgiques, dit-il, dans tous les pays occupés par les Sabins, depuis les hauteurs d'Amiternum jusqu'à Falère, aux confins de l'Étrui ie. On a compté dans ce pays les ruines de vingtcinq villes pélasgiqrrs.. Mais de tous les murs construits en Italie par
des vestiges de civilisations si diverses, nous ne devons pas néanmoins en être trop surpris. La biographie de saint Benoit nous apprend que lorsqu'il vint ensevelir dans l'horrible solitude de Subiaco la fleur virginale d une jeunesse que n'avait pu flétrir la corruption romaine, le fils d'Euprobus trouva près des lacs artificiels creusés au-dessous de sa grotte, les restes de l'ancienne villa de Néron. Six siècles s'étaient à peine écoulés, et déjà le silence du désert s'était fait là où avait retenti le tumulte de ces orgies impériales dans Tune desquelles, selon le récit de Tacite, un coup de foudre qui éclata soudain, fit tomber des mains du fils d'Agrippine la coupe qu'il portait à ses lèvres impures. Or, avant comme depuis l'époque où vivait le fondateur de Tordre bénédictin, bien des ruines, dans les mêmes lieux, se sont entassées sur d'autres ruines, et à notre tour, nous les retrouvons aujourd'hui, mêlées à la poussière de générations qui ont succédé à des générations antérieures.
Remarquons-le toutefois, à force de contempler tant de débris, l'œil se lasse, la mémoire se trouble, et le cœur y devient presque indifférent. L'aspect continu de choses qui furent autrefois et qui maintenant ne
les Pélasges, les plus remarquables sont ceux d'Alatri, dans le pays des Herniques: ils atteignent une hauteur de quarante pieds au-dessus du sol, par la superposition de quinze pierres seulement; un de ces blocs a neuf pieds de longueur. Le faite d'une des portes de la ville est formé par trois pierres posées l'une à côté de l'autre, et la largeur de ce faite est de dix-huit pieds... Ces murs ne sont point de construction barbare, car les masses qui les composent sont ajustées avec art et le joint des pierres est parfait. Ils sont le produit d'un système inventé pour obtenir par l'habile agencement des angles saillants et rentrants une solidité plus grande. Il eût été moins difficile de superposer des blocs taillés régulièrement : les murs d'Alatri sont une œuvre de géants, mais de géants adroits. »
1j* L ABBtYE DE S VlNTE-SCnOLASTIQCC
sont plus, finit par irriter notre orgueil. Dans la chute de ces édifices, construits par nos semblables, mais dont certaines parties, demeurées indestructibles, semblent défier le temps, nous voyons bien moins un témoignage de notre force qu'une preuve irrécusable de notre faiblesse. Si les anciens élevaient le long des voies publiques leurs monuments funèbres, c'était, d'après l'explication toute philosophique de Vairon, pour rappeler aux passants qu'ils étaient mortels aussi bien que ceux dont ils voulaient honorer le souvenir1. Une telle commémoration, faite dans le but de représenter à l'homme que sans cesse il marche vers son dernier jour, peut être un enseignement aussi utile que moral; mais répétée trop souvent, elle nous blesse, car la vie en nous est toujours prête à protester contre la mort. C'est ce qui fait que si nous sommes placés entre le spectacle des ruines et celui des beautés de la nature, nous passons si volontiers des unes à la contemplation des autres. Après avoir eu sous les veux l'image toujours pénible de la destruction, nous nous rattachons avec bonheur à ce qui peut réveiller dans notre esprit des idées tout ù fait contraires. J'éprouvai cette impression, dans toute sa pléni-
1 Monuments secundum \iam. quo pru'tereuntes admonerent et illo? fuisse et se mortales esse. — Terent. Yarr.. de Lingua latin, lib. V. — Cette intention d'obliger les vivants à donner un souvenir aux morts et de recevoir d'eux une leçon profitable, ressort notamment de la célèbre épitaphe du \ oi:te Pacuvius. qui arrête le passant pour lui dire : c Ici gisent les os du poète Marcus Pacu\ius. Voilà ce que je voulais l'apprendre. Adieu. » Aussi, atin qu'on pût lire facilement, et sans s'arrêter, les inscriptions sépulcrales, les anciens prenaient-ils la précaution de les faire très-courtes, selon l'obsenation de Properce :
Il ic carmen média dignuin me sciibe coHimni. Sed brève quod curren* vectorab urbe legtt.
tude, en m'enfonçant à travers les sites agrestes des monts Simbruini. A la suite de tant de souvenirs donnés au passé, le sentiment de l'existence présente se ravivait en moi, au contact de cette force créatrice, perpétuellement vivace, perpétuellement féconde, et dont les harmonies se révélaient dans l'épanchement des sources comme dans la senteur des plantes, dans les murmures de la brise comme dans le silence des grands bois. Par une illusion qui m'était douce, j'aimais d'abord à supposer qu'au milieu de ces pentes abruptes, je retrouvais les traces du pieux législateur dont je venais surprendre, pour ainsi dire, les premiers pas dans les voies de l'ascétisme. De plus, la vie circulant à flots parmi cette riche et vigoureuse nature, retrempait tout mon être, tandis que le rafraîchissement salutaire qu'on puise au sein de la solitude, fortifiait et relevait mon âme. EnGn, si la vue continuelle des ruines m'avait tristement dévoilé le caractère périssable et le néant de la puissance humaine, l'aspect des œuvres de Dieu, transformées et rajeunies par une incessante rénovation, me faisait, au contraire, sentir instinctivement que tout en nous ne doit pas mourir.
11 arrive souvent que le voyageur, après avoir, sur sa route, joui de la vue de sites admirables, éprouve en approchant des villes cette déception que nous cause presque toujours quelque fâcheux contraste. Telle n'est point l'impression qu'on ressent, lorsque à l'extrémité
152 L'ABBAYE DE SAl NTE-SCHOLÀSTÏQUE.
de la vallée charmante, dite Y aile Santa, on arrive près de Subiaco. S'élevant en amphithéâtre sur une éminence que domine, au nord, le cercle majestueux des monts Simbruini, cette ville se dresse de loin comme une énorme pyramide, servant de centre et d'appui aux établissements monastiques situés près d'elle, ainsi qu'aux seize châteaux et domaines qui en dépendent. Du côté de Rome, l'entrée s'annonce bien surtout, en offrant pour porte l'arc de triomphe élevé en commémoration du voyage de Pie VI, que rappelle cette inscription :
OR ADVEHTUM OPTIMI PRISCIPIS ORDO ET POPUM'S SUBLAQl'ENSIUM.
Quelques débris d'antiquités, notamment les restes de l'hippodrome construit par Néron, viennent fixer d'abord l'attention de l'historien et de l'archéologue. Mais ces vestiges de monuments antiques ne peuvent nullement éclaircir les difficultés soulevées par les diverses opinions émises sur l'origine et l'époque de la fondation de Subiaco. Selon Nibby, cette ville, située sur le territoire des Kques, aurait reçu le nom de Sublaqueum et de Villa Sublacensis, après que l'empereur Néron eut réuni, en cet endroit, les eaux de l'Anio dans plusieurs lacs superposés l'un à l'autre, et destinés à embellir la perspective de sa maison de plaisance. C'est ainsi qu'en parlent Pline et Tacite, et Frontin, dans son traité de Aquœductibus , semble faire entendre que la ville élait placée au-dessous, mais non, comme on Ta dit, au-dessus des lacs. D'autres savants voudraient faire remonter l'origine de Subiaco à une période bien antérieure, tandis qu'une troisième opi-
L'ABBAYE DE SÀirsTK-SCIIOLASTl QUE. 153
nion ne ferait dater sa fondation que du sixième siècle de l'ère chrétienne. Au milieu de ce conflit, on peut conclure avec le chanoine Jannuccelli que nulle preuve n'établit que Subiaco ait été fondée ni par des colonies étrangères, ni à aucune époque de la république romaine; mais ce bourg existant déjà depuis longtemps à l'arrivée de saint Benoit, l'origine peut en être fixée au premier siècle de Père vulgaire1. Cette conclusion ne s'appuie pas seulement sur le témoignage des anciens auteurs cités plus haut; elle se fonde encore sur un passage des Dialogues de saint Grégoire, auquel se joignent, en outre, les vieilles chroniques de l'abbaye de SainterScholastique, et enfin des inscriptions conservées dans le'cloitre de cette même abbaye.
Parmi les édifices de la fin du moyen âge, on distingue à Subiaco le vieux château, ou Rocca% bâti pour servir d'habitation aux abbés commendataires. La première construction de cette forteresse, placée sur une hauteur commandant toute la ville, date du pontificat de Grégoire VII. Mais elle fut réédifiéc, dans un style moins sévère, parle cardinal Rodéric Borgia, depuis pape sous le nom d'Alexandre VI, et alors abbé commendataire de Sainle-Scholastique. Plus tard, le pape Pie VI y fit exécuter, pour en rendre le séjour plus habitable, des restaurations importantes. Ce fut aussi par les soins de ce pontife que fut reconstruite,
* Dissertazionc sopra l'origine di Subiaco, dal canonico Jannucclli. — Ces mémoires, d'abord publics à pari, ont été réimprimés en 1856, au commencement d'un ouvrage plus important du même auteur, et intitulé : Memorie di Subiaco e sua Badia. Composé à la suite de studieuses recherches, le livre du chanoine Jannucclli se divise en deux parties, l'une consacrée à l'histoire des abbés du monastère de Subiaco, l'autre à la description de la ville, de ses monuments et de ses enviions.
154 I/ABBAYE de sainte-scholastiqvb.
sur remplacement de l'ancienne église, la collégiale actuelle, qui est dédiée à saint André. Après une rapide visite faite au séminaire de la ville, je pris la roule conduisant au monastère de Saintc-Scholastique, route qui va toujours en montant, mais par une pente assez douce, et qui offre une vue fort belle sur la vallée. Quand on a passé devant la chapelle élevée à l'endroit où, d'après la tradition, saint Maur sauva miraculeusement la vie à son compagnon Placide, un sentier qu'on prend à droite du chemin conduit vers des restes de constructions antiques, découvertes en 1824. Selon toute vraisemblance, il faut y voir les débris des bains d'eau froide alimentés par l'Anio , et dépendant de la villa de Néron. Près de là on retrouve aussi l'orifice, aujourd'hui obstrué, du second aqueduc élevé par Trajan, pour soutenir celui qui antérieurement avait été construit sur des proportions si monumentales.
D'autres vestiges de l'antiquité païenne apparaissent encore dans ces lieux consacrés par tant de souvenirs religieux des premiers âges chrétiens. Ainsi, sur la rive opposée du fleuve, et au pied du mont Carpineto, se montrent les ruines d'un Nymphxum, dont Tune des faces présente une grande niche de forme cintrée, avec deux autres niches reclilignes de chaque côté. Cependant, en reprenant la route de l'abbaye, qui offre, à mesure que l'on monte, des perspectives de plus en plus pittoresques, on arrive enfin au proto-monastère dont les traditions locales font remonter la naissance à Tannée 520. Fondé dans la vallée Puceja, environ à un mille au-dessous de la grotte habitée par saint Benoit, ce monastère fut, dès Tan 528, doté de biens considérables. Il les reçut de la munificence des patriciens ro-
mains Terlullus et Equitius, pères des deux plus jeunes disciples du pieux solitaire de Subiaco. Ces premières donations s'accrurent rapidement de domaines nombreux, ainsi que l'atteste l'inscription ènumérant les terres possédées par l'abbaye en 1052, et que l'abbé Humbert fit alors graver dans le vieux cloître. Avec le temps, de nouveaux actes de libéralité vinrent tellement augmenter les possessions territoriales de Sainte- Scholastique , qu'elles finirent par comprendre une étendue de cinquante milles de circonférence, sur laquelle l'abbé de ce monastère exerçait un droit de juridiction temporelle et spirituelle.
Au premier aspect, l'abbaye se présente sous les apparences d'un de ces vastes palais seigneuriaux, tels que l'architecture moderne en a semé aux environs de Rome, avec une large façade décorée de pilastres, et percée d'ouvertures ou d'arcades symétriques. En pénétrant dans l'intérieur, on rencontre une longue série de cloîtres, de cours et de bâtiments. fort étendus, primitivement destinés à servir de dortoirs. Le premier cloître, de style moderne, ainsi que la plus grande partie du monastère, est comme un musée de sculpture renfermant un certain nombre de fragments d'antiquités découverts dans les fouilles faites aux alentours. Je remarquai particulièrement un trèsbeau sarcophage représentant avec leurs détails les différentes scènes des fêtes dionysiaques. Il est assez curieux de retrouver dans le couvent consacré à la chaste sœur de saint Benoit ce tableau tout mythologique de Bacchanales, avec le dieu Liber, Ariane et Silène, et leur joyeux cortège de bacchantes, de dryades et de sylvains. On y voit également de beaux spécimens de co-
156 L'ABBAYE DE SAINTESCIfOLASTIQUE.
lonncs antiques en porphyre ou en marbre de Numidie, qui ornaient la villa impériale de Sublaqueum. De là, on passe dans un autre cloître fort ancien, puisqu'il date du dixième siècle, et qui est d'ailleurs un monument fort intéressant à étudier pour l'histoire de l'architecture religieuse en Italie. Les arcades dont il se compose, retouchées vraisemblablement deux siècles plus tard, présentent à leur sommet un commencement de forme un peu aiguë, annonçant la naissance de l'ogive. Au-dessus de Tune de ces arcades, une image de la Vierge est assise sur un trône encadré de riches bas-reliefs, et auprès duquel sont sculptés deux iions.
On remarque encore sous les galeries formant le promenoir du cloître deux autres monuments du moyen âge, propres à éclairer les annales de l'abbaye. Le premier, sur lequel est inscrite la date de 981, époque où fut réédifiée l'église du monastère, se compose d'un bas-relief représentant un loup et un agneau qui boivent dans un môme vase, symbole de l'esprit de concorde dont ce cloilre devait être l'asile. Près du corps de l'un de ces animaux, une inscription, également de l'époque, rappelle, d'une manière précise, la reconstruction et la consécration de l'église dédiée à Sainte- Scholastique. Le second monument, curieux au point de vue épigraphique, est la pierre dont nous avons déjà parlé, et sur laquelle est gravée la liste des domaines possédés par l'abbaye en 1052. L'inscription commence par rappeler que dans la quatrième année du pontificat de Léon IX, l'abbé Humbert éleva, en l'honneur de saint Benoit et de Saintc-Scholastiquc, la tour de l'église, remarquable par la perfection de
son travail1. Enfin, on arrive à un troisième cloître d'un grand style, d'un effet saisissant, et qui par ses formes architecturales, ouvrage de la fin du douzième siècle, offre un digne pendant aux beaux cloitres de Saint-Paul-hors-des-murs et de Saint-Jean de Latran, à Rome.
Ce n'est jamais, je l'avouerai, sans une véritable émotion que je parcours Tune de ces galeries claustrales, construites dans les monastères, ou près des anciennes églises, à Pépoque la plus remarquable de l'art chrétien et qui abritèrent sous leurs arceaux séculaires tant de générations de moines et de prêtres. Pour ces hommes, qui représentaient en partie l'élément moral et intellectuel de la société au moyen âge, le cloître était une sorte de petit forum intérieur, où venaient parfois se débattre les affaires les plus compliquées du siècle et de PÉglise. Là, les moines, avant de se réunir à la salle capitulaire, discutaient sur la prochaine élection d'un abbé, ou proposaient les moyens de résister aux usurpations des seigneurs du voisinage. Ils y traitaient des points d'histoire et de controverse religieuse, se rappelaient entre eux les faits mémorables dignes d'être consignés dans les chroniques et s'initiaient par la discussion à l'exercice de cette éloquence animée, popu-
1 anso iv poxtificatys domixi leonis papae ix
hvhbertvs venerabius abbas .kdificavit hoc opvs egkegiae tviiius
ad ho* oit km christ i cofkssohis benedlctl ejdsque sorohis
sasctae ïciiolasticae virgixis ;
vbi brkviter annotavit ea quae c0xti3extvr in praeceptis ejvs moxasterii :
saciivm specvm; dvos lacus;
flvm1nis decviisvm cvm mous et piscariis 5vi8 ;
svblacvm, gexnam, pvcejvm, op1nhsvm, avgvstam, cervariam, maraxvn,
AÏTICOLVM, RVVIAXVM, ARSOLVM, CABSOLVM, CANTORANVM, BOCCAM SARACEKISCVH, SVMBICVLVM, BISIL'ANVX, NASSAM, 8. VALEBII ROCCAM DE 1LICE, JVVEKT1AKVM, APOLLOK1VM, COLIEMALVM.
IS* l AlillAW: Dt S UNTE-SCHOLASTIQIE.
laire, qui alors entraînait les masses à la défense des intérêts chrétiens. Là aussi, les chanoines des églises cathédrales, constitués pour la plupart en chapitres réguliers1, s'occupaient de tout ce qui pouvait intéresser leur église ou leur diocèse. Sans cesse mis en rapport avec les communes, et même avec l'État, ils se trouvaient, par position, appelés plus encore que les moines à prendre une part active au mouvement social. Comme lieu habituel de réunion, le cloitre était donc pour les uns et les autres l'arène tantôt paisible, tantôt agitée, où se produisaient, avec leurs phases diverses, les intérêts, les passions et les luttes de la vie cléricale et monastique.
Mais d'autres souvenirs, d'une nature plus intime, sont encore rappelés par les mêmes lieux, et ceux-là me louchent peut-être plus vivement que les premiers, par la raison qu'ils se rapportent à l'histoire morale de l'homme. Si dans l'enceinte des cloîtres se manifestait, durant les âges essentiellement chrétiens, la puissante activité de la société religieuse, l'esprit intérieur, ou si l'on veut, la pensée de celte même époque y trouvait un champ toujours ouvert à ses rêves infinis, aussi bien qu'à ses plus hautes inspirations. Oui, c'est au milieu
Ce lut en 7ttf que Chrodegang, évoque de Metz. conq>osa pour les chanoines de son église une règle particulière qui se répandit au loin, et fut adoptée par un grand nombre de chapitres attachés aux cathédrales ou aux collégiales. Du reste, en se soumettant au régime de la communauté, les chanoines rentraient dans l'esprit même de leur institution, rappelée par le nom qu'ils portent, canonici, et qui veut dire ttoumis à des règles ou canons. Plus tard le pape Alexandre II, en instituant les chanoines réguliers, exclut les séculiers de ces sortes de communautés ; mais les prêtres attachés aux chapitres des cathédrales n'en continuèrent pas moins, pendant longtemps , de vivre rapprochés les uns des autres, et d'avoir leurs demeures et leur cloitre à l'ombre, pour ainsi dire, et sous l'abri de l'église épiscopale.
L'ABBAYE DE SALNTE-SCUOLASTIQUE. 15<J
du silence claustral, si favorable aux grandes conceptions de l'intelligence, que se préparaient, que s'élaboraient lentement ces ouvrages de théologie, de philosophie et d'exégèse, qui forment les plus belles pages de la littérature sacrée. Sous les mêmes voûtes venaient réfléchir et méditer les auteurs, presque tous anonymes, de ces livres ascétiques dans lesquels des âmes tendres, mais lasses des vaines affections de'la terre, épanchaient librement les saintes ardeurs d'un amour tout mystique. Quelle que soit la main qui ait écrit, par exemple, le livre de l'Imitation, cette main demeurée inconnue et inutilement cherchée jusque aujourd'hui, était évidemment celle d'un moine qui n'eut jamais d'autres inspirations que celles du cloître. Aussi, en visitant cette partie maintenant déserte des anciens monastères, il m'est arrivé sçuvent de dire : Ici se sont passés bien des drames mystérieux dont Dieu seul a le secret; ici bien des cœurs ont gémi sur leurs déceptions, ou tressailli de joie et d'espérance. Ici peut-être, ajoutai-je encore, l'auteur du plus beau livre qui ait été composé après l'Évangile, a conçu la pensée première du détachement absolu, perpétuel, qui est le fondement de tout son ouvrage. Alors il me semblait voir, à la tombée de la nuit, cet humble et incomparable moine, avec sa figure pâle, son front incliné, passer lentement dans la sombre galerie, en répétant, au milieu des ombres du crépuscule, cette parole du divin modèle gravée au frontispice de son livre : « Celui-là qui me suit, ne marche point dans les ténèbres1. »
Voilà pourquoi, en présence de tant de souvenirs
1 De lmil. Christ i, lib. I, cap. I.
convient mieux que la solitude, rien ne parle plus à notre cœur que le silence. Quoi qu'il en soit, la vue de ce cloître, ainsi que je l'ai dit plus haut, produisit en moi un effet saisissant, et me rappela l'impression que j'avais ressentie à l'aspect de celui que je visitais le plus volontiers à Rome. On sait que le cloitre de Saint-Jean deLalran, heureusement préservé de l'incendie qui, en 1300, dévasta celte basilique, en est encore aujourd'hui une des plus remarquables annexes. Formé de quatre galeries se composant d'arcades à plein cintre, disposées en nombre inégal, comme on Ta vu à Saint- Paul-hors-des-murs, il se distingue par l'extrême variété des fûts, des chapiteaux et des frises, que décorent des marqueteries polychromes en pierres dures, en bronze et en émail.
Sans avoir celle richesse d'ornementation qui rappelle à Rome la libérale influence des souverains pontifes, le cloitre de Sainte-Scholastique peut offrir néanmoins un intéressant sujet d'étude. On y reconnaît d'abord la main exercée des Cosmati, ces artistes marbriers et émailleurs qui, du douzième au treizième siècle, ornèrent de leurs travaux non-seulement la capitale du monde chrétien, mais encore un certain nombre de monuments que l'on admire à Anagni, à Citta-Castellana et à Subiaco. Déjà le père de ces quatre générations de sculpteurs s'était fait connaître par les ornements dont il avait décoré les ambons de l'église d'Àraceli à Rome, lorsque Jacques, son fils, fut appelé à l'abbaye de Sainte-Scholastique pour y travailler à l'ornementation du grand cloître. Après lui, et sous l'administration de l'abbé de Landi ou Landon, qui gouverna le monastère jusqu'en l'année 1260, Corne dont h. n
162 L ABBALE DE SAI.MESCH0L1STIQUE.
la réputation surpassait alors celle de son père et de son aïeul, reçut la mission de poursuivre les travaux commencés précédemment. Secondé de ses fils Luc et Jacques, il acheva la décoration du cloître et y déploya une élégance et une grâce qu on ne saurait trop louer. Si le système décoratif employé à Subîaco par Corne et ses fils est moins riche, moins varié que celui dont ils firent l'application à Saint-Jean de Latran, en revanche, il porte l'empreinte d'un goût plus sévère et mieux approprié à l'austérité d'un cloître bénédictin. Les artistes italiens qui eurent la gloire de terminer, à leur honneur, le cloître de Saiute-Scholastique, furent loin de méconnaître la valeur de leur œuvre, car ils voulurent la signer de leur nom. Moins modestes que tant d'autres architectes et sculpteurs de la même époque qui, en Occident, bâtirent ou décorèrent nos plus magnifiques cathédrales, sans songer à se faire connaître de la postérité, Côrae et ses fils gravèrent au-dessus des arcades, situées à l'ouest du préau, l'inscription suivante, où ils se donnent la qualification de citoyens romains et d'artistes habiles dans l'art de travailler le marbre :
COSMYS ET FIMI ET JAC. ALT. ROMAM CIVES I> MARMORIS ARTE PER1TI HOC OI'YS EXPLEKVST ABBATIS T. DE LAKDI '.
Si les travaux de sculpture ont été bien conservés dans le grand cloître de Sainte-Scholasliquc, il est à
1 Ctiargé plus tard par Nicolas III de reconstruire à Rome la chapelle particulière des papes, Cùine fut à la fois l'architecte, le sculpteur et le mosaïste de ce gracieux monument, le dernier et le plus achevé de ses ouvrages. Il y mit cette inscription, qui atteste que l'âge et l'expérience avaient rendu plus modeste son amour-propre d'artiste :
MAOISTER COSMATVS PECIT HOC OPVS.
regretter qu'il n'en soit pas de même pour les fresques qui en couvraient autrefois les parois intérieures. L'aspect de ces galeries devait être fort animé, surtout lorsqu'elles montraient encore dans tout leur éclat les peintures représentant les papes, les empereurs, les princes et autres personnages qui avaient été les bienfaiteurs de l'abbaye. Une image de la Vierge, peinte au quinzième siècle, et remarquable par l'expression et le style, fixa seule mon attention1. Enfin, après avoir parcouru ce cloître plusieurs fois, je revins dans le préau m'asseoir sur un fragment de pierre sculptée. Les ombres du soir, tombant des montagnes voisines, commençaient à envelopper l'église et les bâtiments claustraux qu'elles remplissaient de recueillement. Tandis qu'on entendait au loin résonner le chant vague et uniforme des psaumes, deux palombes perchées sur la corniche de Tune des arcades du cloître, faisaient entendre des gémissements prolongés que l'écho des galeries rendait plus tristes en les répétant. On eût dit la plainte de quelque vieux moine qui, rap-
1 Depuis plusieurs années on a essayé de découvrir les anciennes peintures de ce beau cloître, et on est parvenu à en faire revivre quelques fragments, dont le plus précieux est une figure de saint Benoit peint en pied à l'extrémité de l'une des galeries. Il tient d'une main un faisceau de verges, et de l'autre il commande le silence en portant le doigt à ses lèvres. Au-dessus de sa tête, dans un encadrement dont le style rappelle la fin du treizième siècle ou le commencement du quatorzième, le roi David est représenté à mi-corps et faisant le môme geste que le pieux législateur des moines d'Occident. De l'autre main le roi-prophète tient un phylactère qui descend jusqu'à la bouche de saint Benoit et porte ces mots : posvi ori meo cistodiam : faciamvs becvkdvh verbvm ejvs, paroles rappelant un passage de la règle bénédictine au sujet de l'observation du silence. (S. Bened., Regul., cap. VI, De taciturnitate.) Cette peinture, qui est d'un grand style et d'un puissant effet, a été gravée pour la collection des images religieuses de Dûsseldorf, et sur le même modèle l'abbé Casaretto a fait exécuter à Milan un assez bon vitrail ornant aujourd'hui l'une des chapelles du Sacro Speco*
L'ABBAYE DE SAIPH E-SCROLASTIQUE. 165
venait de passer dans un monde meilleur1. Quand ses moines eurent à leur tour la douleur de le perdre, après une administration de soixante-dix ans, ils inhumèrent pieusement son corps dans l'église du monastère supérieur, et commencèrent aussitôt à l'honorer comme saint. Retrouvés de nos jours par le R. P. abbé Casaretto, ses restes mortels, dont les témoignages les plus sérieux établissaient l'authenticité, furent déposés dans l'église souterraine de Sainte-Scholastique, sous un autel consacré à sa mémoire.
Ce fut donc saint Honorât qui, près de la première église du monastère, fit construire une autre basilique qu'il plaça sous l'invocation de saint Benoit et de sainte Scholastique. Une ancienne tradition rapporte qu'elle fut consacrée par le pape Grégoire le Grand ; fait matériellement impossible, car des preuves irréfutables attestent que ce pape ne quitta point le séjour de Rome pendant toute la durée de son pontificat. Si Ton s'en rapporte, ce qui est beaucoup plus certain, à l'inscription gravée dans le vieux cloître, on voit qu'en 981 , la réédification complète de l'église ayant été achevée, le pape Benoît VII en lit la dédicace sous le vocable de sainte Scholastique. Quant au motif pour lequel le titre de saint Benoit ne lui fut point alors conservé, il s'explique par la raison que déjà depuis un siècle, une église avait été particulièrement consacrée au saint patriarche, dans la grotte même qu'il avait habitée. L'abbaye de Sainte-Scholastique fut donc celle qui
1 Ce fait légendaire est rappelé par l'inscription suivante, placée sous une image de saint Honorât dans l'abbaye de sainte Scholastique :
SCAXDE*TEN HIC ALTER BESEDICmi VIDIT 15 ASTRA J PRWVS ET RAS JEDES II.LO ABEVXTE REGIT.
Jff6 L'ABBAYE DE SA1KTE-SCHOLASTIQUB.
demeura comme la première des douze communautés fondées d'abord par saint Benoit1, et c'est pourquoi elle fut gratifiée de nombreux privilèges par les papes, les empereurs et les princes, ainsi que le prouvent les diplômes et les mentions que conservent ses archives. Ce monastère reçut notamment de la part des sou-, verains pontifes de nombreuses visites qui s'expliquent, et par la juste célébrité du lieu, et par sa proximité de la capitale du monde chrétien. On peut dire que la série de ces voyages pontificaux constitue une partie importante des annales de l'abbaye, car presque tous coïncident avec les faits les plus intéressants de son histoire. En 855, par exemple, on voit le pape Léon IV venir, sur la demande de l'abbé Pierre, sixième abbé après saint Ilcnoit, consacrer deux autels près de l'ancien sanctuaire élevé sur le Sacro Speco. Au siècle suivant, c'est Jean XII qui se rend, à son tour, à Subiaco, pour replacer sous l'obéissance de l'abbé de Sainte-Scholastique les popu-
1 Voici les noms de ces douze monastères dont saint Benoit était comme l'archimandrite : 1° Saint -CU* ment, connu sous la dénomination de Vigna (lolointwria, peu éloigné de Sainte-Scholastique, et sur la rive de l'un des anciens lacs. C'est dans ce monastère, où résida plus particulièrement saint Rendit, que les jeunes Maur et Placide lui furent amenés par leurs parents. La maison fut détniite par suite du tremblement de terre qui dévasta toute l'Italie en Tannée 1210. 2° Saints- Cùme-et-Damien, invocation sous laquelle l'abbaye de Sainte-Scltolastique fut d'abord érigée, comme on l'a vu dans le texte précédent. T»° San ttiagio, monastère habité par le moine Romanus, le compagnon de saint Benoit, et qui était bâti au-dessus de la Sainte Grotte. Comme il était trop petit pour renfermer douze moines, saint Benoit le rebâtit sur un plan plus étendu. Ce n'est plus qu'une sorte d'ermitage où, deux fois l'an, la communauté du Sacro Speco va chanter la messe dans la petite église qui. selon une inscription lapidaire, fut consacrée en 1100. par Manfred, évèqne de Tivoli. \° Saint- Jean-Baptiste, ou San Giovanni détraqua, ainsi nommé parce que, selon la tradition légendaire, saint Benoit fit jaillir en ce lieu une source d'eau dont les moines avaient grand besoin. 5° Santa Maria de Morrebotta, appelé aussi San torenso, à cause du pénitent de ce nom, le bienheureux Lo-
lalions des domaines de l'abbaye qui voulaient s'y soustraire. Dans le même siècle, en 991 , le monastère reçoit aussi Benoît VII, qui consacre solennellement, comme on Ta dit, la nouvelle basilique. Pour éviter le retour des troubles précédents, il confirme de nouveau à l'abbé et aux religieux la possession des terres de Rabiono, d'Arsoli, de Giovcnzano, dAnticoli et autres lieux.
Mais en 1052, ce n'est plus pour faire rentrer dans le devoir des vassaux rebelles à la domination des moines, que le pape Léon IX est appelé à se rendre de sa personne à l'abbaye de Sainte-Scholastique. Il y vint, cette fois, pour apaiser les troubles soulevés dans l'intérieur môme du monastère par la mauvaise administration d'un abbé, nommé Olhon, qui, en 1044, à la mort de Jean, quatrième du nom, s'était emparé du siège abbatial. Comme OU ion s'était rendu coupable de dilapidations et qu'il craignait les justes reproches
renzo, qui y vécut dans la plus grande austérité, de 1209 à 1243. C° Sant' Angelo, monastère habité par le religieux que saint Benoît punit comme coupable d'inattention dans la prière. 7° Saint-Victor in, situé sur le mont Porcaro, et dans lequel demeurait le prêtre qui, chargé de fonctions curiales, visita saint Benoît le jour de Pâques. 8° Sauf Andréa di vitaeterna, ruiné au temps des invasions lombardes. 9° San Michel Archangelo, construit par saint Benoit au-dessous du Sacro Speco, et sur le bord du lac voisin. 10° Sant' Angelo di Trevi, dont il reste des débris qssez importants, et qui fut changé par le pape Sixte IV en une communauté de religieuses, unie au monastère de Sainte-Scholastique en 1477. 11° San Girolamo, qui. abandonné quelque temps par les moines, fut relevé de ses ruines en 1387, conformément à une bulle spéciale du pape Urbain Vf. 12° Sant* Andréa, aujourd'hui ftocca di Hotte, que certains historiens excluent du nombre de ces douze monastères, et qu'ils remplacent par San Dotiato. Du reste, il est bien difficile, après tant de siècles écoulés, de suivre exactement les diverses vicissitudes de communautés monastiques, détruites pour la plupart depuis longtemps, et dont il ne reste plus que quelques souvenirs épars dans les archives de Sainte-Scholastique. De là les différences qui existent dans l'ouvrage du R. P. Bini, et ceux de Wion et de l'abbé Angelo délia Noce.
du souverain pontife , il prit la fuite avant l'arrivée de Léon IX à Subiaco, et se retira en Campanie où il mourut misérablement. Le pape ayant fait ensuite une enquête fort sévère sur les diverses causes d'agitation qui remuaient la communauté, s'empressa de rétablir l'esprit de concorde parmi les moines, et leur imposa la direction intelligente et ferme de l'abbé Humbert, qui était Français de nation. Instruit en même temps que le prédécesseur d'IIumbert s'était servi d'actes supposés pour maintenir de prétendus droits, et que d'autres pièces également fausses se trouvaient dans les archives du monastère, Léon iX ordonna que le tout fût apporté en sa présence et jeté immédiatement au feu. Cette exécution accomplie, il confirma par une bulle spéciale les possessions et privilèges du monastère qu'il appelle, par une distinction fort honorable, le premier des monastères constitués en Italie : Captif omnium monasleriomm per Italiam constitutorum.
Le nouvel abbé de Subiaco appliqua ses efforts h maintenir Tordre dans sa communauté, à y faire d'importants travaux de construction, et à en défendre les domaines contre toute usurpation étrangère. Le zèle vigilant dont il fit preuve pour conserver intact le patrimoine confié à sa garde, ne manqua point de lui susciter l'inimitié de quelques seigneurs du voisinage, et l'un deux ourdit contre lui une odieuse machination qui peint bien les mœurs perfides et violentes de l'époque. En 1057, Lan don de Civitella, qui voulait se venger de l'abbé Humbert, profila d'un voyage de ce dernier pour l'assaillir en route avec une troupe d'hommes armés, et après l'avoir chargé de chaines, il le retint prisonnier dans son château . En vain les moines
s'empressèrent de venir réclamer la délivrance de leur abbé : Landon se montra inflexible, el sur leur insistance, il les chassa rudement de son manoir.. Comme ils ne pouvaient laisser leur communauté sans chef, ils se décidèrent à offrir le bâton pastoral à Jean, moine de Farfa, fils d'Odon, sénateur de Rome et comte de Sabine.
L'élection inattendue de cet abbé, qui par sa naissance se rattachait à l'ancienne et puissante famille des Crescenzi, contraria vivement Landon, car elle lui faisait redouter une prochaine répression de ses actes d'injustice et de violence Devenu plus traitable par nécessité, il se rendit au monastère et engagea les moines à se replacer sous le gouvernement d'Humbert, auquel il était prêt, disait-il, à rendre aussitôt la liberté. Rétabli par suite de cet arrangement dans ses anciennes fonctions, Humbert eut encore à soutenir des luttes si longues et si pénibles contre ses ennemis extérieurs ou intérieurs, que le monastère se trouva réduit aux plus fâcheuses extrémités. Pour mettre un terme à cet état de choses, le pape Alexandre II crut devoir députer à Subiaco le cardinal Hildebrand qui, accompagné de son ami Didier, abbé du Mont-Cassin, fit procéder régulièrement à l'élection d'un nouvel abbé. Humbert s'élant démis volontairement de sa charge , la communauté réunie en chapitre nomma le moine Jean qui avait déjà obtenu ses suffrages, et le cardinal Hildebrand, après lui avoir remis en grande pompe les insignes de sa dignité, lui donna les plus sages conseils sur les nouveaux devoirs qu'il aurait à remplir.
L'administration de Jean Y, qui s'étend de 1060 à 1121, fut une des plus remarquables que Ton trouve
170 L ABBAYE DE SAI5TE-SCB0L1STIQUE.
dans les Annales du monastère. Cet abbé poursuivi! les travaux commencés par son prédécesseur, ne cessa de montrer une grande sagesse dans l'exercice de ses droits temporels et spirituels, et mérita par ses vertus et ses talents d'être décoré de la pourpre romaine. Les papes Grégoire VII. Viclor III et Urbain II l'honorèrent de leur amitié, et l'aidèrent à défendre les domaines de Sainte-Scholastique contre les entreprises de ses puissants voisins. Sous le gouvernement de Jean V, un autre pontife, ancien moine de Cluny, puis abbé de Saint-Paul-hors-des-murs, Pascal II intervient encore dans les affaires contentieuses du monastère, pour soumettre à la juridiction abbatiale les châteaux de Ponxa et d'Afilc dont s'était emparé un seigneur, nommé lldcmond. Plus tard, en 1202, le célèbre Innocent III, si zélé pour le maintien de la discipline et des mœurs ecclésiastiques, introduit une salutaire réforme dans l'abbaye, et afin d'empêcher des conflits qui s'étaient trop souvent manifestés, il établit une nouvelle communauté de moines près du Sacro Speco, avec un prieur distinct de celui de Sainte-Scholastique.
Dans le cours du treizième siècle, il est encore fait mention des visites successives de Grégoire IX, Tinflexible adversaire de Frédéric II, et d'Alexandre IV qui, dans sa reconnaissance pour l'abbaye où il avait été simple religieux, confirme et augmente les privilèges dont elle était dotée. Il parait que la réforme introduite précédemment par Innocent III continuait de porter ses fruits, car le pontife, dans son diplôme, déclare que les autres communautés bénédictines n'ont qu'à lever les regards vers celle de Sainte-Scholastique, pour avoir le parfait modèle de l'observance qu'elles doivent
suivre. Malheureusement il en est des réformes monastiques comme de bien d'autres institutions humaines. Souvent elles arrivent tard, et plus souvent elles durent peu, selon les témoignages que fournit l'histoire des congrégations religieuses. Dès la (in du treizième siècle, de nouvelles luttes se produisent entre le monastère de Sainte-Scholastique et celui de San Benedetto, au sujet de leur juridiction et de leurs droits respectifs. Le cardinal Jacques Colonna, du titre de Santa Maria in via lala, est envoyé par. le souverain pontife pour rétablir la paix entre les deux communautés rivales. D'autres démêlés également regrettables éclatent encore en 1312, et comme ils se prolongent pendant plusieurs années, le pape Jean XXII, voulant apaiser les parties belligérantes, impose aux religieux de Subiaco un nouvel abbé, choisi parmi les moines du Mont-Cassin. Dans un cercle d'action plus reslreint, les discordes intérieures ne sont pas moins funestes aux sociétés monastiques qu'aux Etats. Pour les membres d'une môme corporation, aussi bien que pour les enfants d'une même pairie, elles amènent inévitablement à leur suite le désordre, la misère et la ruine. Quand l'abbé Bartolomeo prit, au nom du pape Jean XXII, la direction de ce monastère de San Benedetto qui venait de lutter si longtemps conlre celui de Sainte-Scholastique, il le trouva dans une si fâcheuse situation qu'on pouvait, diténergiquement la chronique, « l'appeler plutôt une étable d'animaux qu'une habitation de moines1. » Malgré la précaution qu'il prit, pour éviter le retour des dissensions, d'y établir une colonie de religieux venus de l'étranger,
1 Ut monasterium specuense potius stabulum animalium quam monachorum domicilium potuerit appel la ri.
l'esprit de discorde, passant de la communauté de San Benedetto dans l'abbaye de Sainte-Scholastique, y fut suivi de résultais non inoins déplorables. Ainsi, au quatorzième siècle, après de longs troubles occasionnés par l'élection des abbés, Urbain VI est contraint de venir interposer son autorité suprême, et il décrète que la nomination de leur supérieur, qui alors appartenait aux moines, serait soumise à l'approbation du saintsiège.
Quelques années auparavant, Urbain Y qui se rappelait avoir porté l'habit de saint Benoit, et conservait pour le berceau de l'ordre bénédictin la plus vive sollicitude, avait envoyé au monastère de Sainte-Scholastique un certain nombre de moines allemands, dans le but d'y maintenir une plus exacte discipline. Cette nouvelle communauté, d'origine germanique, resta en possession de l'abbaye, et même du Sacro Specoy pendant un siècle et demi. Or, le long séjour de ces religieux allemands à Subiaco explique comment plus tard, en 1 465, sous Paul II, des imprimeurs de leur nation trouvèrent auprès d'eux une généreuse hospitalité, et, en compensation, firent connaître à l'Italie la pratique et les bienfaits d'un art qui, né à peine, allait bientôt remuer et éclairer le monde. Ces typographes étaient Conrad Sweynhcm et Arnold Pannartz, tous deux élèves immédiats de Fust et de Gutenberg. Ayant établi une presse dans le monastère, ils imprimèrent d'abord le Donatus pro puerulis, ouvrage qui fut suivi d'un Lac* tance en caractères romains sous la date du 50 octobre 1405, et deux ans après, au mois de juin 1467, ils publièrent la Cité de Dieu, de saint Augustin.
Dans le courant de la même année, Sweynhem et
L'ABBAYE DE SAiNTE-SCHOLASTlQUE. 173
Pannartz furent appelés de Subiaco à Rome, où ils jetèrent les bases de la Stamparia C amer aie, établissement qui, sous leur active impulsion, produisit en sept ans plus de 79000 volumes de différents ouvrages, dont le premier, sans date, fut Y Orateur 9 de CicéronJ. A l'exemple de Rome, les principales villes de Tltalic s empressèrent de suivre le mouvement dont l'abbaye bénédictine de Subiaco eut l'insigne honneur de donner le premier signal*. Quatre ans après l'arrivée des élèves de Fusl et de Gutenberg au monastère de Sainte-Scholastique, Venise et Milan entraient aussi dans la carrière que leurs savants imprimeurs devaient, pour le plus grand avantage des lettres, parcourir avec
1 Cette première imprimerie fut fondée à Rome, dans une maison dépendante du palais Massimi,— in domo Pétri de Maximis, — palais qui passe pour le chef-d'œuvre de Balthasar Peruzzi, et où l'on admire le Discobole grec, l'une des statues antiques les plus remarquables et les mieux conservées. Les livres imprimés à Rome par Sweynheim et Pannartz sont déjà d'une bonne exécution. Contrairement à l'opinion de Tiraboschi, quelques bibliographes pensent que ce fut dans cette ville, et non au monastère de Subiaco, que fut édité le Donatus pro puerutis, dont on ne retrouve plus aucun exemplaire. Quoi qu'il en soit, l'imprimerie romaine continua de soutenir sa renommée, surtout au seizième siècle, en produisant de belles éditions, telles «pie YHomére d'Eustathe, celui de Bladus, et la bible latine d'Aide Manucc.
* Au sujet des livres imprimés en caractères romains par Sweynheim et Pannartz, il est bon de rappeler que la forme des premiers caractères fondus en métal, et employés pour les anciennes éditions, dites incunables, était la forme gothique. Quant aux caractères romains, soit qu'ils aient été introduits pour la première fois en Italie dans l'impression du ÏMCtance de Subiaco, soient qu'ils aient été inventés, comme d'autres le prétendent, par Nicolas Jenson, imprimeur à Venise, et appliqués par lui à son édition du Décor Pueltarum, ils dominèrent bientôt partout, mais nulle part autant que dans les livres sortis des presses italiennes. Des caractères grecs on trouve aussi les premiers spécimens dans le Lac tance de Subiaco, et dans quelques mots gravés sur bois du livre de Cicéron De Officiis, imprimé à Mayence à la date de cette même aimée 1 M55. — Consult. Laire, Spécimen hist. ttpog. roman. XV sxcuti, Rome 1778; J. B. Audiffredi, CataL hist. critic. roman, edittonum sxcnli XV, Rome, 1783.
174 LABBA1E DE SAISTE-SCHOLASTlQffE.
tant de gloire. A son tour, en 1471, Naples avait un établissement typographique, dirigé par un Allemand venu de Strasbourg, et, Tannée suivante, un imprimeur d'Anvers passait le détroit de Messine, pour introduire son art à Monreale, en Sicile. Ces bits, sur lesquels nous avons insisté avec intention, ne démontrent-ils pas suffisamment que si le reproche d'ignorantisme a été souvent lancé contre les moines, il ne peut du moins être appliqué aux religieux de saint Benoit, puisque au moyen âge, comme aux temps modernes, on les vit toujours, dans la marche progressive des idées et des faits, prendre le rôle d une intelligente initiative ?
A l'époque où, sous l'influence des moines allemands, le mouvement intellectuel que devait seconder la presse, se manifestait à Subiaco, le savant Pie H voulut visiter le premier berceau de la famille bénédictine. Avant d'aller mourir sur ce rivage d'Ancône, où s'étaient faits les immenses armements de la croisade prèchée par lui contre les Turcs, il désirait sans doute retremper ses forces et son courage près du lieu vénéré où saint Benoit avait préparé aussi sa grande entreprise. Par un sentiment qui honore la délicatesse de ce pontife, il signala son séjour à Subiaco, en y décrétant que l'entrée de la Sainte Grotte, interdite sévèrement aux femmes, serait ouverte désormais à celles qui s'y rendraient en pèlerinage. Il trouva d'ailleurs les deux monastères de Subiaco dans une situation fort satisfaisante, grâce à la réforme que l'un de ses prédécesseurs y avait introduite, en confiant l'autorité abbatiale à son vicaire apostolique Matteo de Carreto. Après cet abbé qui sut répondre dignement à la confiance du souverain pontife
et obtint de nouveaux privilèges en faveur du monastère de Sainte-Scholastique, les moines de cette abbaye avaient encore reçu du pape Eugène IV un diplôme ordonnant que les terres et châteaux indûment occupés par Giordano Colonna, prince de Salerne, seraient replacés sous leur juridiction. Enfin, sous le gouvernement de Guillaume, élu en 1446, et le dernier des abbés réguliers dont l'administration précéda rétablissement de la Commende, d'autres faveurs leur avaient été également accordées par le pape Nicolas V et le roi des Deux-Sicilcs, Alphonse d'Aragon.
Avec l'année 1455 commence à Subiaco le régime des abbés commendataires, qui fut établi par le pape Calixte III dont l'intention , d'après les considérants énoncés dans la bulle pontificale, était de donner un nouveau lustre à l'abbaye , en plaçant à sa tète un prince de l'Église. Le premier qui la reçut en commende fut le cardinal Torrecremata , Espagnol d'origine, qui, après avoir assisté au concile de Constance, et brillé à Paris par les thèses soutenues en Sorbonne, avait été nommé maître du sacré-palais à Rome. Envoyé au concile de Bâle par le pape Eugène IV qui avait une grande estime pour son zèle et sa science profonde, il dédia plus lard à ce pontife un recueil de commentaires sur les Décrétâtes y et composa, outre un traité des droits du saint-siège, une analyse de la règle de saint Benoit. Il fit aussi rédiger un code de lois et de coutumes locales, destinées à régir les vassaux des domaines de l'abbaye et ù déterminer leurs obligations envers leurs seigneurs ecclésiastiques. A l'administration du cardinal Torrecremata, mort en 1471, succéda celle du trop célèbre Roderic Borgia, qui devait ensuite ceindre la tiare sous
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du pape Léon X. Mais les religieux d'origine allemande, mécontents d'une union qu'ils supposaient contraire à leur indépendance, refusèrent de l'accepter, et douze de ces moines se rendirent successivement auprès des empereurs Maximilien Tel Charles-Quint, pour présenter leurs réclamations. Les documents assez curieux qui se rapportent à cette députation, tout en montrant l'influence étendue que la maison d'Autriche exerçait déjà sur les affaires religieuses et politiques de l'Italie, établissent également que les griefs des réclamants étaient peu fondés, caries religieux de Subiaco n'avaient que tout avantage à se soumettre à l'observance qui régissait les autres maisons de l'ordre.
Vers le milieu du seizième siècle, aux troubles excités de nouveau par l'obligation imposée à l'un des deux monastères de subir l'autorité de l'autre, se joignent les désordres résultant des guerres que soutiennent, sous les pontificats de Clément VII et de Paul IV, les puissants seigneurs de la famille Colonna. Comme leurs troupes commettaient toutes sortes d'excès aux environs de Subiaco, les populations effrayées s'empressaient de fuir vers l'abbaye où, selon une coutume datant des plus tristes jours du moyen âge, elles croyaient trouver un asile inviolable. A la suite de ces événements, la communauté chargée de desservir le Sawo Speco fut frappée des plus funestes atteintes, et après avoir langui quelque temps, elle finit par se dissoudre tout à fait. Plus tard, pour remédier à un tel abandon, le pape Clément X obligea l'abbé de Sainte-Scholaslique d'entretenir près de la Sainte Grotte deux religieux bénédictins qui, chargésdes fonctions de pénitenciers, pourraient satisfaire aux besoins religieux des fidèles et des
ii 12
178 L'ABBAYE DE SAIMTE-SCHOLASTIQOE.
pèlerins. De toutes paris, en effet, de nombreux visiteurs continuaient d'affluer vers la sainte montagne de Subiaco, soit pour y accomplir des actes de dévotion, soit pour y explorer l'un des plus anciens sanctuaires de la science bénédictine. Cependant, grâce au zèle religieux des abbés de Sainte-Scholastique, la discipline refleurit dans ce monastère durant la seconde partie du dix-septième siècle. Ce fut en cet état favorable que la trouvèrent, à la fin de l'année 1685, nos savants bénédictins de Saint Maur, dom Jean Mabillon et dom Michel Germain. En quittant le Mont-Cassin, pour retourner à Rome, ils s'arrêtèrent tous deux à Subiaco, et le premier, dans son Iter Italicum, le second, dans sa correspondance avec dom Claude Bretagne, nous ont laissé quelques détails sur la situation des lieux qu'ils étaient venus visiter.
« Après avoir vu, dit Mabillon, les sources de l'Anio, qui se précipite d'une roche avec une abondance d'eaux remarquable, nous suivîmes la vallée, et arrivâmes au monastère de Sainle-Scliolastique, situé non loin de la Sainte Grotte, et dédié précédemment à saint Benoit. Il est bâti à mi-côte de la montagne, entre la Sainte Grotte et la ville de Subiaco. Douze religieux y vivent sous un abbé régulier, avec un revenu assez médiocre, la mense abbatiale appartenant, comme celle de Farfa, au cardinal Barbcrini. Celte maison a passé successivement par trois régimes différents, sous l'administration de ses abbés. Durant la première période, depuis sa fondation jusqu'à Urbain VI, l'élection de l'abbé était faite par les moines et confirmée, selon l'usage, par le souverain pontife. Le pape Urbain VI ayant enlevé aux abbés l'administration à vie, rendit leur pouvoir tem-
porairc, et en subordonna la durée à la décision du saint-siége , mais en staluanl que l'élection continuerait d'avoir lieu selon les règles monastiques. Ce second régime dura jusqu'au pontifical de Calixte III, lequel substitua aux abbés réguliers des abbés commendataircs revêtus d'une autorité perpétuelle. A dater du pape Alexandre VI, le titre d'abbés commendataires de Sainte-Scholastique fut attribué aux Colonna qui le gardèrent cent soixante ans, et passa ensuite aux membres de la famille Barberini qui en jouissent encore maintenant. Quant à la direction de la communauté, elle est confiée à un abbé régulier, et cette charge est actuellement remplie par le T. R. P. Michel-Ange Invrea, d'une noble famille de Gênes1. »
Après Mabillon , Michel Germain rappelle d'abord, dans sa lettre à son correspondant de Saint-Germain des Prés, quelle complaisance charitable ils ont trouvée, pour leurs recherches, auprès des moines de Subiaco qui, dit-il, possédaient autrefois plus de deux mille cinq cents manuscrits. Puis il ajoute : « Le Père abbé de Sublac est un saint homme; s'il y en avait beaucoup de semblables, cette congrégation, qui a de fort bons sujets, florirait plus qu'aucune autre d'Italie. Il est frère du doge de Gênes qui a précédé celui qui est venu en France*. Outre le monastère de Sainte-Scholastique, assez agréable, où est la communauté, il y en a un autre à la Sainte Grotte. Il n'y a qu'un Père et un Frère qui y demeurent pour la satisfaction des pèlerins qui y abordent
1 J. Mabill., lier Italie, p. 127 et seq.
* Ce fut en 1684, après le bombardement de Gênes par la flotte française, que le doge fut contraint, malgré la loi qui lui interdisait de sortir du territoire de la ville, de se rendre personnellement à Ver-* vailles pour apporter à Louis XIV la soumission de la république.
en grand nombre. Il y a pourtant des bâtiments assez vastes pour loger commodément une communauté de vingt moines ; mais soit que le commendataire absorbe tous les revenus, soit qu'une si affreuse solitude épouvante les Italiens, ce lieu saint est désert. L'église en est pourtant fort belle et bien entretenue. Il y a quinze autels. La Grotte perd beaucoup de son horreur par la belle figure de inarbre de notre Bienheureux Père, qui est assise comme en contemplation. On ne peut se prosterner sur le rocher de ce saint antre, sans jeter des larmes en abondance1. »
Pendant le siècle qui suivit le voyage de nos bénédictins français au delà des Alpes, de nouveaux changements survinrent dans la situation respective des deux monastères de Subiaco. L'état d'abandon où était trop longtemps resté celui qui était le plus voisin du Sacro Speco, toucha tellement un ancien religieux de saint Benoît, devenu archevêque d'Apamée, qu'il résolut d'en entreprendre la complète réorganisation. Il s appelait Nicolas Tcdeschi, et remplissait alors les fonctions de secrétaire de la congrégation des Rites. Avec les fonds qu'il prit sur sa fortune privée, et les dons volontaires de plusieurs communautés bénédictines, il fit restaurer les dortoirs, ainsi que les lieux claustraux, et rendit le monastère parfaitement habitable. Puis, il obtint du
'Dom Michel Germain ù dom Claude Bretagne. Rome, 6 décembre 1685. — Ms. de la Biblioth. Impér. Hésid. Saint-Germain des Prés.
pape Clément XII un bref, conservé dans les archives, el portant qu'à l'avenir la communauté serait indépendante de celle de Sainte-Scholastique, que ses religieux seraient unis à la congrégation bénédictine d'Italie, et qu'on choisirait parmi eux un abbé et un prieur, lorsqu'ils seraient au nombre de douze moines ayant fait profession. Le jour de la Visitation de l'année 1732, l'archevêque Tedeschi vint inaugurer solennellement, avec six moines prêtres, la reconstitution de la nouvelle communauté. Appelé ensuite auprès du pape Benoit XIV, qui voulait l'élever à la pourpre romaine, il mourut en 1741, en laissant tous ses biens au monastère, dans l'église duquel ses restes furent inhumés. Depuis cette époque, la maison n'a cessé d'être soumise au régime de la discipline régulière à l'intérieur, mais en conservant, aussi bien que l'abbaye de Sainte- Scholastique, des abbés commendataires, dont le titre fut porté plus tard par les souverains pontifes euxmêmes. Toutefois, à dater de 1753, un changement important se produit dans l'administration supérieure des deux monastères, au moment où l'abbé Banchieri, ex-secrétaire d'État sous Clément XII, est appelé à succéder au cardinal Spinola. Comme à la fin du gouvernement de ce dernier, des actes de rébellion s'étaient plusieurs fois manifestés parmi la population du territoire de Subiaco, le pape Benoît XIV, jugeant que l'autorité des abbés commendataires n'était pas assez puissante pour maintenir l'ordre dans leurs domaines, leur relira la juridiction temporelle qu'il unit pour toujours au siège apostolique. Les abbés commendataires de Subiaco n'eurent donc plus que l'exercice du pouvoir spirituel qui, après l'abbé Banchieri, passa du cardinal
Sevcrio Canale au cardinal Angelo Braschi, depuis élu pape sous le nom de Pie VI. Investi de cette commende, en 1775, c'est-à-dire deux années avant son avènement, il voulut la conserver pendant toute la durée de son pontificat. Il combla de ses bienfaits la ville et les établissements monastiques de Subiaco, termina les vastes constructions du séminaire abbatial, et le dota d'une riche bibliothèque, qui pût fournir au clergé de la localité tous les éléments possibles d'instruction. Outre ces témoignages d'une bienveillance qui ne se démentit jamais, des lettres écrites par ce pontife et gardées aux archives de l'abbaye, montrent quelle affection il portait aux sanctuaires de Subiaco1.
Le pape signalait ainsi son zèle pour les ordres religieux, au moment même où la Révolution française supprimait par un décret foutes les communautés monastiques, et fermait, du même coup, tant de pieux asiles ouverts à cette érudition bénédictine dont les immenses travaux méritaient plus de justice et de reconnaissance. Quand les armées républicaines portèrent ensuite au delà des monts les principes de la révolution, en même temps que la gloire de notre drapeau national, les monastères de Subiaco eurent le privilège d'échapper aux mesures violentes qui atteignirent alors la plupart des établissements monastiques. Ils ne furent donc, pendant l'occupation de 1798, ni dépouillés de leurs biens, ni privés de leurs religieux ; mais la seconde occupation de 1810 ayant été suivie d'un décret impérial qui prononçait la suppression des couvents de l'un et de l'autre sexe, les abbayes de Subiaco durent se soumettre à la loi commune. A cette époque, l'abbé
1 V. Pièce* justificatives B.
commendataire était le cardinal Francesco Galeffi qui, depuis 1803, avait remplacé le cardinal Michel-Angelo Luchi, nommé précédemment à cette môme charge, à la mort du pape Pie VII. Sincèrement attaché à la personne de Pie VI, le cardinal Galeffi lavait suivi en France, avec d'autres membres du sacré collège, au moment où le pontife fut transféré de Savone à Fontainebleau. Après avoir subi plusieurs exils à Sedan et à Lodève, en punition de sa résistance aux volontés impériales, l'abbé commendataire de Subiaco revit enfin son monastère en 1814, et s'occupa immédiatement de le réorganiser.
Par une heureuse chance dont il fut en grande partie redevable au zèle d'un pieux bénédictin, le Sacro Speco ne souffrit pas de la crise qu'on venait de traverser. Le Père dom Francesco Cavalli, qui était, au moment de la suppression, prieur de San Benedetto, eut le bon esprit de ne point abandonner son poste, tout contraint qu'il fût de se dépouiller de ses insignes monastiques. Aussi, lorsque des jours meilleurs se levèrent pour les ordres religieux, il parvint facilement, avec l'autorisation de Pie VII, à relever son monastère, et à y recevoir des moines qui continuèrent d'y résider jusqu'à l'époque où furent ouvertes les autres abbayes de la congrégation bénédictine. Bientôt le régime de la commende fut rétabli à Subiaco, et quoique ce système d'administration ait été généralement funeste aux communautés monastiques, il faut reconnaître que les abbés commendataires auxquels le chef de l'Église confia les monastères voisins du Sacro Speco, se montrèrent le plus souvent aussi zélés pour leur prospérité, que pleins de respect pour leurs antiques privilèges. L'un des der-
184 I.'ABBAYR DE SA1NTE-SCH0USTIQDE.
nicrs abbés, le cardinal Pictro Spinola, se fit un devoir de marcher sur les traces de ses prédécesseurs. Dévoué complètement aux maisons bénédictines de Subiaco, habile et indulgent à la fois dans la répression des abus, il s'appliqua, en outre, à relever les éludes de son séminaire abbatial, qu'il regardait avec raison comme une pépinière de bons prêtres et de bons religieux.
Son successeur, le cardinal Polidori, était un savant prélat qui, après avoir rempli les fonctions de secrétaire des Lettres latines auprès du saint-siège, avait été récompensé de ses services par la pourpre romaine, puis nommé, en 1 842, au siège abbatial de Subiaco. Il fit exécuter d'importants travaux de restauration à la collégiale, donna une nouvelle impulsion aux études du séminaire dépendant de l'abbaye, où fut poursuivi avec succès renseignement de la philosophie et des sciences naturelles, et en même temps il ne cessa de montrer la charité la plus vive pour les pauvres de son diocèse. A sa mort arrivée en 1847, le pape Pic IX, auquel une constante amitié l'avait uni, voulut témoigner son respect pour la première demeure de saint Benoit et le bienveillant intérêt qu'il portait à l'ordre bénédictin, en prenant le titre d'abbé commendataire de Subiaco1. Depuis cette époque les monastères dont ce pontife s'était réservé la haute direction, ont ressenti plus d'une fois les effets d'un si puissant patronage. Dès la première année de son pontificat, le pape voulut visiter le Sacro Speco, et il pria longtemps dans cette demeure vénérée où il venait, disait-il, chercher les inspirations dont il avait besoin pour bien remplir sa haute et difficile mission. Cette visite pontificale, accomplie au
1 V. Pièces justificatives C.
moment où Pie IX inaugurait avec tant d'éclat le gouvernement de l'Église, fut une véritable ovation pour le nouveau pape. Désirant, en retour de l'accueil qu'il reçut, signaler son affection pour les sanctuaires de Subiaco, il en nomma l'administrateur, Mgr Bighi, à la dignité épiscopale, faveur bien méritée par ce savant théologien qui avait été consulteur des congrégations des Rites et des Affaires ecclésiastiques.
Pendant la retraite forcée du pape à Gaëte, la tranquillité habituelle de Subiaco fut troublée par des scènes qui suivirent la proclamation de la République romaine et la plantation d'un arbre de la liberté sur la place de la Collégiale. La singularité de cette double cérémonie s'accomplissant non loin de l'antique séjour de saint Benoit, devant un piquet de soldats du gouvernement mazzinien, n'eut d'égale que l'étrange véhémence du discours prononcé en même temps par un prêtre, fougueux partisan du général Garibaldi. Comme les habitants, restés fidèles à l'autorité pontificale, ne prirent aucune part à la fête officielle, et que le vice-recteur du séminaire abbatial refusa de faire illuminer la façade de sa maison, une troupe de soldats y pénétra de force pendant la nuit, et contraignit les élèves aussi bien que les professeurs à prendre la fuite. Ajoutons que ces actes de violence, inséparables des temps de révolution, ne s'étendirent pas aux monastères de Subiaco. Leur calme intérieur et la régularité claustrale ne souffrirent aucune atteinte jusqu'au jour où l'intervention française eut ramené le souverain pontife à Rome !.
1 11 résulte d'informations que nous avons prise?, qu'il y a quelques années déjà le pape Pie IX s'est démis de son titre d'abbé commendataire de Subiaco, pour le céder au cardinal Andréa.
Le lendemain de mon arrivée à Sainte-Scholastique, je voulus, avant de visiter le Sacro speco, entendre l'office du malin dans l'église de l'abbaye. Au moment où j'entrai, les moines se partageant, selon l'usage, en deux chœurs, chantaient ces beaux psaumes de David qui, traduits dans la langue simple et grave de saint Jérôme, résonnaient sous les voûtes en versets harmonieusement alternés. Malgré les distractions fort excusables auxquelles sont entraînés des religieux par l'habitude de répéter uniformément les mêmes paroles sur les mêmes notes, je remarquai que les bénédictins de Subiaco avaient tous l'air fort recueilli, et semblaient pénétrés de ce qu'ils exprimaient dans leur psalmodie. En les entendant, je sentis une fois de plus avec quel art saint Ambroise, et après lui saint Grégoire le Grand avaient adapté à la liturgie chrétienneces chants de la Grèce antique, dont la douce mélodie, le modèlent et majestueux convenaient si bien au génie du nouveau culte. Il faut dire aussi que l'aube commençant ù éclairer les profondeurs de l'édifice, le moment était favorable pour apprécier par son côté poétique cette récitalion de l'office matinal. Si, dans l'enceinte d'une église, les premières heures du soir prédisposent au recueillement et à la méditation, les premières heures du jour ne sont pas moins propices à l'effusion de la prière chantée et au libre essor de lame vers Dieu. Après une nuit éloilée et sereine, rien de frais, rien de suave comme le réveil de la nature , sous le ciel privilégié de l'Italie, et par une belle journée de printemps. Quand tout s'anime, quand tout renaît et s'unit dans un hymne universel, l'homme pourrait-il seul garder le silence? N'esl-il pas porté, au contraire, à élever aussi la voix,
pour chanter et bénir celui que chante et bénit chaque créature en son langage? D'ailleurs, à l'instant où, délivré des embûches de la nuit, il se sent le corps délassé, le cœur rafraîchi par un repos salutaire, n eprouve-t-il pas le besoin de témoigner sa reconnaissance, et de demander en môme temps les forces qui lui sont nécessaires pour bien remplir sa tâche quotidienne? Or, c'est afin d'accomplir strictement ce devoir et de remplacer les voix absentes dans le chœur religieux auquel elles refusent de s'adjoindre, que la psalmodie a été prescrite, pour les différentes heures de la nuit et du jour, par les statuts de la règle bénédictine.
L'église de Sainte-Scholastique, où je me plaisais à entendre ces chants d'un office invariablement répété depuis treize siècles, a subi bien des transformations, comme la plupart des édifices conventuels. Reconstruite à des époques et dans des styles fort différents, elle a fini par être complètement réédifiée selon les principes de l'architecture moderne. L'ordre ionique y domine et les colonnes de marbre qui en décorent l'intérieur sont remarquables par leur beauté. Sur la voûte principale une peinture à fresque représente sainte Scholastique, et dans les huit chapelles des bas-côtés de l'église, on voit un grand nombre d'autres peintures ; mais elles sont, en général, assez médiocres. La voûte de la sacristie, érigée en 1578, a été peinte par Frédéric Zucchari ; le meilleur tableau est la Vierge placée au-dessus de l'autel, et il est de Carie Marotte. La salle capitulaire est fort belle et d'un aspect imposant, ainsi que le grand réfectoire qui est orné d'un tableau représentant le pape saint Grégoire le Grand assis à une table
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el occupe à distribuer de la nourriture à de pauvres pèlerins, au milieu desquels figure un ange portant le costume de voyageur. Un corridor spacieux conduit ensuite à la bibliothèque élégamment construite et située près du jardin. Autrefois fort riche, cette bibliothèque ne renfermait plus, dès l'époque où le Père Mabillon la visita, qu'un petit nombre d'anciennes éditions1. Les archives de l'abbaye, qui possédaient également des pièces dune haute antiquité, ont perdu la plus grande partie de leurs trésors, par suite des ravages que causa un désastreux incendie.
Toutefois, les collections imprimées et manuscrites de Sainle-Scholastique conservent encore de belles éditions princeps*, notamment des ouvrages publiés par Sweynheim et Pannarlz, sans compter d'imporlants palimpsestes et plusieurs exemplaires d'anciennes chroniques. Parmi ces chroniques, on distingue d'abord celle que composa en 1575', Guillaume Capisacchi, religieux du monastère, en se servant de documents originaux déposés dans les archives, et surtout d'un ancien Regestum en parchemin dontla dale remonte à Tannée 1130. Comme l'écriture du Père Capisacchi était fort difficile à lire, à cause des nombreuses abréviations en usage au seizième siècle, son manuscrit autographe fut recopié plus tard
1 Bibliotheca oliin plurihus rcfrrta libris, mine ad paucas editiones voteres redacta est. — J. Nabill., lier Italicttm, p. 128.
•Les plus anciennes éditions de la bibliothèque de Sainte-Scholastique sont: 1° Opéra Lactantii Firmiani, 1465; 2° De Civitate Dei S. Augustini, 1467 ; 5° Kputolx divi Hicronymi, 1468; &Glo**a D. Thonuc Aquinatis, 1470; 5° Epistola D. Cypriani, 1471; 6° Sermones Fr. Roberti de Litio, 1472; 7° Strabo in Geographiam, 1475; 8° Joseph Ilebrous, De liello Jutlaico, 1175; 9° Eusebius Cwsariensis, Historiée ecclesiasticx, 1476; 10° Biblia sacra, 1479; 11° Cassianus. De Institutione Cœnobiorttm, 1191 ; 12° Boetius, De Consolât ione et ejus reliqua opéra
avec beaucoup de soin par dom Antonio Enriquez. Une autre chronique plus importante fut aussi rédigée d'après les sources primitives par un moine d'origine allemande, appelé dom Mirtius ou Mirzio, et qui, en 1628, avait fait sa profession au monastère deSainte- Scholastique. Écrites avec intelligence et bonne foi par des religieux qui avaient à leur disposition les documents nécessaires, ces deux compilations offrent les plus utiles renseignements pour Thistoirc locale. Quant au Chronicon Sublacense, composé par un moine anonyme de l'abbaye, et s'étendant de Tannée 595 à Tannée 1390, il a paru assez intéressant à Muralori, pour qu'il le publiât successivement dans ses deux recueils des Scriptores rertm italicarum et des Antiquitates italien medii xvi.
Au nombre des manuscrits, je remarquai une Bible sur vélin magnifique, ornée de belles miniatures; le livre des Morales de saint Jérôme, avec lettres majuscules richement encadrées d'arabesques ; les Sentences, de Pierre Lombard, ainsi qu'un Codex diplomaticiis du dixième siècle, précieux à consulter pour ses indications sur la première période du moyen âge. Un recueil de Vies des Saints, du onzième siècle, un autre recueil d'hymnes inédites datant du treizième siècle et un Sacramentaire du pape saint Grégoire le Grand, de la même époque, méritent aussi de fixer Tattention. Il faut citer encore plusieurs autres manuscrits indiqués dans ïlter Italicum de Mabillon. Tels sont le traité de Rébus moralibuS) de T évoque Adalger, le Linea salutis monachorum, d'Ambroise le Camaldule, et la version latine des livres de Denys sur la Théologie mystique, précédée d'un prologue écrit par Jean le Sar~
rasin1. Celle traduction est adressée à Odon, abbé de Saint-Denis, par l'auteur qui lui déclare s'être transporté en Grèce, pour y chercher le manuscrit original de son ou\rage. 11 y fait mention d'un voyage semblable entpeprispour le même motif, sous les auspices d'Odon, parle moine Guillaume, religieux deson monastère. De telles communications échangées, malgré la distance deslieux, montrent comment au treizième siècle, à la suite du mouvement des Croisades, des moines bénédictins s'en allaient d'Occident en Orient remplir des missions littéraires cl y faisaient de pacifiques conquêtes, en recueillant de précieux manuscrits. Se mêlant quelquefois aux événements politiques et militaires de leur époque, ces moines y apportaient leur part d'activé coopération. Ainsi, ce religieux français que son abbé avait envoyé en Grèce, et qui lui succéda sur le siège abbatial de Saint-Denis, est le même personnage qui, en 1252, selon le témoignage de Guillaume de Nangis, expédia au roi saint Louis, alors retenu en Orient, un navire chargé de vêtements, de subsistances et de provisions de loule nature. Quant au traducteur de la Théologie mystique, appelé sans doute Jean le Sarrasin, à cause de ses voyages dans les pays habités par les infidèles, il fut abbé du monastère de Verceil, si Ton s'en rap-
1 La Théologie mastique a été faussement attribuée à Denys PAréopagite, ainsi que les traités de la Hiérarchie céleste, de la Hiérarchie ecclésiastique et des Noms divins. Ces ouvrages mystiques, composés probablement au cinquième siècle, mais dont l'auteur est inconnu, furent envoyés à Louis le Débonnaire pur un empereur d'Orient, et ne tardèrent pas à devenir, dans les écoles occidentales, l'une des bases de la philosophie scolastique. Outre la version latine de Jean le Sarrasin, qui vient d'être mentionnée, on a celles de Denys le Chartreux, de Perion, du P. Halloixetde Corder. En 1844, M. l'abbé Darboy, aujourd'hui archevêque de Paris, en a donné une traduction française fort estimée.
porte à une inscription placée au dos du manuscrit. Parmi les diplômes pontificaux et autres pièces longtemps conservés avec soin dans les archives de l'abbaye, nous indiquerons enfin l'approbation de la règle bénédictine attribuée à saint Grégoire le Grand. Par un sentiment de convenance facile à expliquer, le Père Mabillon ne cite, ni dans VIter Italicum, ni dans sa correspondance particulière, ce document, objet de tant de controverses, et qui lui suscita personnellement de si injustes, de si violentes attaques. Ce fut au sujet de sa préface sur le quatrième siècle bénédictin, que Fauteur des Actes des saints de Tordre de saint Benoît, fut accusé par ses confrères les Pères Mège et Bastide, d'avoir énoncé dans cette préface des faits non moins contraires à l'édification des religieux, qu'à la vérité historique. Mis en demeure de répondre, devant le chapitre général de Fleury-sur-Loire, aux reproches dirigés contre son honneur et sa sincérité, le Père Mabillon présenta lui-même sa défense avec toute la force de son érudition, et avec la confiance qu'il puisait dans la bonté de sa cause, qui était celle de la vérité. Après avoir répondu victorieusement à ses adversaires, il ne voulut point, par esprit de charité, remporter sur eux un triomphe public qui les eût couverts de confusion. Il se contenta donc d'adresser aux supérieurs de l'ordre un mémoire secret destiné à compléter sa défense, en démontrant que le décret attribué au pape saint Grégoire et conservé dans les archives de Subiaco, était une pièce visiblement supposée. Tout, selon lui, venait en faire ressortir la fausseté, et il en trouvait les preuves dans le style, la substance, la suite des choses, le silence des conciles et celui des écrivains. Enfin, ayant établi
dans un autre passage par quels procédés un auteur qui écrit d'après les sources doit savoir distinguer une pièce authentique de celte qui ne Test pas, Mabillon rappelle cette belle maxime de l'abbé Tri thème à tout homme qui veut remplir dignement la haute mission d'historien: « Celui qui écrit l'histoire doit dire avant tout la vérité, pour ne point paraître tromper ses lecteurs sur ce qui lui est personnel, ou dénaturer ce qui lui est étranger1.» Ce principe, l'illustre religieux de Saint-Maur ne cessa de le pratiquer avec la plus scrupuleuse exactitude, et il le laissa comme un noble exemple à suivre aux continuateurs de ses grands travaux1.
1 Scribcnti historiam veritas sumrac custodienda est, ne aut deccptor apparent in propriis, aut depravator in alienis. — Trithem.
•Sur cctlc longue et importante discussion nous avons cité des pièces originales et inédites, dans nos mémoires relatifs à la Correspondance des Bénédictin a de Saint-Maur, mémoires qui ne sont qu'une sorte de programme el de spécimen d'un recueil considérable de lettres que nous comptons publier ultérieurement sur le môme sujet. — Consult. le tome VI des Archives des Missions scientifiques et littéraires éditées sous les auspices du ministère de l'instruction publique.