PAX H VIC DOMI KT OMNIBVS HABITANTIBVS IN EA
Quant à Léon III, il porte également un livre, mais qui est fermé, et une croix processionnelle, l'un des emblèmes dislinctifs du premier pasteur de l'Église. Si nous relevons ces simples et minutieux détails, c'est que rien n'est à négliger, selon nous, dans l'histoire de l'art comme dans celle du symbolisme chrétien. Outre les parties principales du Sacro Speco dont
nous venons de parler, plusieurs chapelles particulières offrent aussi un ensemble de peintures décoratives qui méritent d'être signalées. Dans l'oratoire consacré à saint Érasme, des fresques représentent sainte Catherine et d'autres vierges martyres qui, rangées en file, se déroulent comme une théorie antique, en tenant la palme immortelle, symbole de leur courage et de leur triomphe. A ces fresques datant du quatorzième siècle succède le tableau du Jugement dernier, exécuté au siècle suivant, et ornant la chapelle de sainte Chélidone. Au centre du tableau se détache d'abord l'imposante figure du Christ siégeant sur le trône formé, selon l'Apocalypse, par l'arc-en-ciel dont les vives couleurs étincellent comme l'émeraude. Les plaies du Crucifié devenu le souverain juge, ces plaies qui s ouvrirent pour le salut des uns et la damnation des autres, sont encore rouges de sang. Du côté droit de sa bouche, sort un lis, symbole de la pureté des élus, et du côté gauche, le glaive à deux tranchants dont parle aussi la Vision apocalyptique, et qui est réservé au châtiment des coupables. Puis, comme pour rappeler que c'est au nom de la Passion qu'elle a soufferte pour les hommes, que la céleste victime s'apprête à les juger tous, quatre anges tiennent devant le trône de l'Agneau les instruments de son supplice, à savoir les cordes de la flagellation, la couronne d'épines, les clous, la lance et la croix. Plus loin, un cinquième ange fait résonner la trompette du jugement, et appelle les morts qui, soulevant la pierre de leur sépulcre, écoutent les paroles que le Christ leur adresse. Aux élus, il dit ces mots inscrits dans un phylactère :
VENITE, BENEDICTI PATRIS MEI, PERCIPITE REGNVM MVNDI VOB1S PARATVM.
220 LE SACRO SPECO
Quant aux réprouvés, ils entendent la fatale sentence :
ITE, MALEDICTI IN 1GNEM ETER1WX QUI PARATVS EST DIABOLO ET ANGEL1S EJVS.
Saisi d'une sainte frayeur devant ce spectacle terrifiant mais salutaire, saint Jérôme semble chercher un appui auprès du lion familier qu'il délivra d'une épine, et qui s'attacha ensuite à son service. Pendant que d'un œil morne il contemple la scène dont il est le témoin, sa bouche profère cette parole tristement menaçante :
QnOTIF.ÎSS DIEM ILLYM C0NS1DER0, MORTVI VENIEST AD JVDICIVM.
Résumant plus loin les douloureuses pensées qui agitent le saint docteur, une autre inscription rappelle tout ce que la Prose des morts a de plus sombre et de plus pathétique. En lisant ces paroles pleines de désolation, on croit entendre un lointain écho du Dies trar, qui retentit comme un glas funèbre bien propre à servir d'accompagnement à un pareil tableau. Afin de le compléter d'une autre façon, l'artiste a cru devoir y faire figurer le monastère de San Benedetto qu'il a placé sous le patronage de la Vierge et de saint Jean- Baptiste. Ces deux dernières figures supplient, à genoux et les mains jointes, la miséricorde du souverain juge en faveur de la communauté qui s'est mise à l'abri de leur protection1.
1 Les inscriptions en prose, placées dans le tableau du Jugement dernier, étaient complétées autrefois par une inscription en vers dont on ne retrouve plus que quelques vestiges sur la fresque. Nous rétablissons ici les vers en question, conservés dans un manuscrit de la bibliothèque de Sa in to-Sch élastique, et où se trouvent rappelées les
Sans avoir le grand caractère des peintures si renommées que Ton admire au Campo Santo de Pise et où André Orgagna peignit le triomphe de la mort et le jugement dernier, la fresque de Subiaco, qui porte la date mcccclxvi, doit être étudiée avec soin. C'est une page de plus ajoutée à ces formidables compositions qui, en peinture aussi bien qu'en poésie, constituent un véritable cycle dantesque, et dont les sources inspiratrices furent d'une part la Divine Comédie, de l'autre la Vision de saint Jean dans l'île de Pathmos. Le Jugement dernier du Sacro Speco nous apprend comment, au quinzième siècle, à cette époque de transition où les croyances religieuses du moyen âge commençaient à réagir contre les premières expansions de l'esprit moderne, Tidée, toujours si redoutable, de la destruction de la race humaine et de son avenir ultérieur, était conçue el traitée dans un tableau servant à décorer l'austère demeure du patriarche des moines d'Occident. À ce souvenir de saint Benoît, on comprend pourquoi saint Jérôme, le propagateur des institutions monastiques en Orient, figure dans cette représentation faite pour rappeler' à des moines la nécessité où ils sont de renouveler chaque jour leur sacrifice, afin d'assurer leur salut éternel1. Delà grotte qui fut témoin des ma-
wrtus de saint Jérôme, ainsi que les merveilleux effets produits par la vue et la pensée du jugement dernier:
llieroniini virtus est tam miranda beati, Possit non etiam picturœ Dœmon ut ullus Apparere suîc, tanto tremit ipse pavore. Obsessum fuerit nam si quod Daemone corpus, Hune mox intuitus depellit imaginis aima;: Haïe Augustino describit scripta Cirillus.
1 Le chapitre IV de la règle bénédictine, intitulé Qu» sint instrumenta boiwrum operum, prescrit aux religieux, en termes aussi
222 LE SACRO SPEGO
cérations de saint Benoit, une pente insensible nous fait remontera la grotte de Bethléem où, loin des séductions de la société romaine, saint Jérôme éteignit dans les austérités les dernières étincelles des passions violentes qui avaient embrasé ses sens et son cœur. Les rapports existant entre ces deux saints personnages ont été fort bien compris par l'artiste, et voilà sans doute pour quel motif il a voulu, par sa fresque, en perpétuer la concordance et le souvenir.
Ce n'est pas seulement dans le tableau du Jugement dernier que revit, à Subiaco, la lugubre pensée de la mort, accompagnée des enseignements qu'une telle pensée porte avec soi. Quand on a franchi l'escalier de la crypte, sur les murs duquel sont représentées les figures de saint Augustin, de saint Bernard, de saint Dominique et de saint François, on arrive à un autre escalier conduisant au cimetière destiné à la sépulture des religieux. Dans ce passage par lequel défilaient lentement les moines, en accompagnant chacun de leurs frères à sa dernière demeure, se trouve une série de fresques composées sur la légende allégorique appelée, au moyen âge, le Did des Trois Vifs et des Trois Morts. En voici le sujet. Par une belle journée qui promet une chasse abondante, trois jeunes cavaliers se mettent en roule, Tépervier au poing, et, avec la folle insousciance de leur âge, ils traversent un cimetière, en échangeant les plus joyeux devis. j Tout à coup, ils sont arrêtés par un vieil ermite qui, sortant de sa cellule,
courts qu'expressifs, d'avoir sans cesse devant eux la pensée et l'image de la mort : « Diem judicii timere. Gehennam expavescere. Vitaraeternam onini concupiscent ia spirituali desiderare» Nortem quotidie anteocakx suspectam lîabere. » f
ET SES TEINTURES MUIlALbS. 223
leur barre le chemin et les oblige à reporter leurs regards en arrière sur trois tombes entrouvertes qu'il leur désigne d'un geste menaçant. La première tombe renferme le corps dune princesse emportée par la maladie à la fleur de l'âge, et dont la mort a flétri la beauté qui, naguère encore, faisait tout son orgueil. Dans la seconde tombfe, on voit le cadavre d'un roi que les vers sont en train de dévorer, et dans la troisième, un hideux squelette présente l'image du dernier degré auquel arrive la dissolution de notre être. En même temps qu'il leur montre ce spectacle, le vieillard fait entendre aux jeunes cavaliers les paroles suivantes:
VIDE QDID ERISî QUOMODO GAVDIA QD^RIS? PER KVLLA1I SORTEM POTERIS EVADERE MORTEM. NEC MODO LiETERIS, QVIA FORSAX CRAS MORIERIS.
A peine a t-il fini de parler, que du fond des trois tombes, et de la bouche des trois défunts s'échappe comme un concert d'avertissements non moins lamentables. « Pourquoi vous enorgueillir, malheureux? dit une de ces voix sortant du tombeau. Pensez i\ ce que vous êtes, et rappelez-vous bien que ce que je suis, vous-même vous le serez bientôt. » Et les autres voix ajoutent Tune après l'autre: « A chacun son tour; aujourd'hui pour moi, demain pour vous. La mort n'épargne personne, ni le riche ni le pauvre, et si nous sommes maintenant tels que vous deviendrez, autrefois nous avons été tels que vous êtes. ». Touché de ce qu'il vient de voir et d'entendre, un seul des trois jeunes gens demeure auprès du solitaire, en se montrant disposé à suivre ses pieux exemples. Quant à ses camarades, entraînés comme le féroce chasseur delà ballade
221 ' LE SACf\0 SPfiCO
allemande, par l'amour insensé du plaisir, ils s'apprêtent, au contraire, à poursuivre gaiement leur chemin. Mais à peine commencent-ils à chevaucher, que la cruelle mort vient les saisir et les percer de son glaive, en accompagnant de ces mots ironiques les coups qu'elle leur porte : « Je suis celle qui occis subitement toutes personnes, les jeunes aussi bien que les vieilles1! »
Outre 1 es *pein( ures précédentes qui sont, en général, d'un beau style, on en voit d'autres également remarquables dans ce qu'on appelle les salles de saint Benoit. Il faut s'arrêter devant le tableau représentant ce saint au moment où il prescrit à son jeune disciple de sauver Placide sur le point de périr dans les eaux du lac de Subiaco. Mais on devra s'arrêter plus longtemps encore en face dune autre peinture, qui semble couronner une vie dont nous avons vu se dérouler les diverses phases. C'est celle qui nous montre le même saint Benoit quittant la terre, et aspirant aux joies du ciel, avec toute la puissance expansive d'une âme heureuse d'avoir enfin rompu ses attaches corporelles. Un fait assez curieux à noter, c'est que la joie ressentie dans le séjour des bienheureux par l'arrivée du nouvel élu, éclate dans les mille feux dune immense illumination dont l'effet est des plus frappants. Enfin, pour achever l'analyse de celle longue série de travaux exécutés à Subiaco par des artistes d'époques el d'écoles différentes, il y aurait lieu de citer encore les peintures de la sacristie et du réfectoire, qui ne sont pas moins dignes d'intérêt. Dans la sacristie notamment on remarque une
50 COLLI L0C1D0 OJINE PERSO* A ♦IIOVESE Y. VECCHIE. . . SOIITO.
ET SES PEIMUltES MUAAUS. 225
sainte Famille de Serti, et une Madone avec l'enfant Jésus et sainte Catherine, attribuée par les uns au Corrége, par les autres au Parmesan1.
Avant de quitter l'étude de ces œuvres dont nous avons peine à nous détacher, et dont le souvenir, toujours vivant, resplendit en nous, comme le rayonnement d'un beau jour qui n'est plus, déduisons les conséquences à tirer de nos observations. Si les deux églises supérieure et inférieure de saint François d'Assise offrent les plus beaux spécimens de la peinture religieuse au temps de Cimabue, de Giotlo et des meilleurs disciples de ces illustres maîtres, les deux édifices superposés formant le Sacro Speco, bien qu'ils ne présentent pas des ouvrages d'une valeur aussi haute, n'en renferment pas moins des compositions excellentes à consulter pour l'histoire progressive de l'art. Trois époques et trois manières distinctes, si l'on se rappelle la description qui précède, viennent caractériser celte suite continue de travaux exécutés du douzième au quinzième siècle. Les ouvrages de Concioli marquent la première période servant de transition entre l'école byzantine et l'école italienne, laquelle tend dès
1 Près de la sacristie se trouve une petite cour où l'on remarque un cippe antique récemment découvert et portant cette inscription:
SîO SlI.VAXO VOTVM EX VI80
ou libeutatem
SEXTATIVS DU JVXSIVS-SIC COU
dam: d. p.
bo ce monument autrefois consacré à une divinité païenne les moine? du Sacro Speco ont fait le piédestal d'une croix, et une inscription nouvelle explique ainsi cette transformation :
Qll QUONDAM CIPPtS SILVAM MHIUCIIHIM PKll S. DL.NLDICTI TII.IOS CHU-JEU SUSTENTA VIT.
En considérant les peintures si nombreuses qui couvrent et rendent vivantes les murailles du Sacro Specu, il est difficile de ne pas regretter que la sculpture ne soit pas venue y répandre un autre genre d'ornement et d'animation. La situation exceptionnelle de cet édifice sacré," l'accumulation des obstacles qu'il a fallu vaincre pour en achever la construction, empêchèrent sans doute qu on y employât l'art du statuaire, surtout à une époque où cet art, essentiellement architectural, taillait, dans la pierre vive des monuments, tout un inonde de statues, de bas-reliefs et de symboles religieux. Il est d'autant plus fâcheux que des difficultés que nous ne connaissons pas aient rebuté la main du sculpteur, qu'à l'époque où a peinture marquait ses premiers progrès à Subiaco, la sculpture décorait déjà d'œuvres incomparables les églises du centre et du sud de Tltalie. On sait comment, et avec quel éclat, les travaux de Nicolas et de Jean de Pise, inaugurèrent, dès le treizième siècle, la renaissance de l'art en Italie. Les statues, les chaires, les tombes et les cuves baptismales sculptées par ces grands artistes dans les édifices que souvent eux-mêmes avaient construits, faisaient présager, par les sévères beautés de la forme, ce qu'allaient bientôt produire les effets encore plus expressifs de la couleur. Pourquoi faut-il que des obstacles d'un ordre tout matériel n'aient pas permis aux abbés de Subiaco d'appeler à la décoration de leur église l'un de
treizième siècle, dit le chroniqueur Mirzius, deux ou trois moines seulement avaient l'habitude de demeurer en ce lieu, pour y mener une vie plus austère, selon leur volonté propre, et sans être soumis à l'autorité d'un supérieur1. Le pape Innocent III fut le premier souverain pontife qui établit déûnitivement une communauté de religieux bénédictins dans le monastère élevé près de la Sainte Grotte, et qui prit le nom de San BenedeUo. Pour cette fondation, il affecta un révenu provenant de la Chambre apostolique, fixa à six le nombre des moines qui ensuite fut porté à douze par le pape Alexandre IV, et décréta que la nouvelle communauté, dirigée par un prieur, serait indépendante de l'abbaye de Sainte-Scholastique.
Comme, depuis cette époque, l'histoire de chacune de ces deux maisons est, pour ainsi dire, inséparable, soit qu'elles entrent en lutte pour la défense de leurs privilèges, soit qu'elles se trouvent unies sous la même autorité, nous avons cru devoir, en résumant plus haut les annales de Tune2, mentionner ce qui était relatif à l'autre. On se rappelle comment, après avoir été plusieurs fois abandonné, le monastère de San Benedetto fut relevé de sa chute au dix-huitième siècle, et restauré complètement par l'archevêque d'Apamée, Nicolas Tedeschi. Préservé des atteintes qui, à la suite de la Révolution française, frappèrent en Italie les congrégations monastiques, il s'est maintenu jusqu'à présent, protégé peut-être par le respect séculaire attaché à la
1 « Antea duo vel très ibi solebant fratres demorari, raro in quatuor ibidem habitasse scribit senior chronisla, qui sponte sua nuliaque eos adslringente obedientia, sed arctioris vita» agenda? gratia se conferobant. »
* Voir le chapitre précédent.
232 LE SACKO SPECO
première demeure de saint Itenoil. Mais, on doit le reconnaître, ni ce sentiment de vénération, ni môme la protection toute spéciale du pape actuel, naguère encore abbé commendataire de San Benedetto, ne peuvent rendre à cette maison le puissant souffle de vie qui autrefois peuplait et animait les communautés bénédictines. Là, comme ailleurs, malgré la résistance des hommes, malgré le prestige tutélaire du passé, une grande institution chancelle et se débat contre les germes de destruction qu'elle porte en elle-même, ou qui lui viennent du dehors.
A ces funestes influences, les religieux qui desservent l'abbaye du Sacro Speco ne peuvent opposer que la force passive qu'on puise dans la résignation et la conscience d'une tâche régulièrement accomplie. Comme ceux de Sainte-Scholastique, ils semblent être bien moins préoccupés de travaux intellectuels que du soin de remplir avec exactitude leurs devoirs monastiques. Personne n'a le droit de les en blâmer, sans doute, car, après tout, des moines ne sont pas absolument tenus, même quand ils se rattachent à Tordre bénédictin, d'être des savants, des lettrés, puisque ce n'est point pour ce but accessoire qu'ils ont prononcé leurs vœux. Cependant, comme en un siècle aussi pratique, aussi peu contemplatif que le nôtre, la société réclame de tous ses membres, quels qu'ils soient, une part d'activité personnelle, on se demande si ce n'est pas un devoir imposé aux religieux d'un ordre qui, par ses impérissables travaux, a bien mérité delà civilisation, d'apporter sans relâche leur tribut à l'œuvre commune. C'est en continuant de marcher dans cette voie studieuse, en se rendant utiles à ce monde dont ils s'é-
Joignent, mais auquel ils ne doivent rester ni étrangers ni indifférents, que les corps monastiques pourront être assurés de vivre, et conjureront peut-être les dangers du présent aussi bien que ceux de l'avenir.
Pour être juste, empressons-nous d'ajouter qu'une telle tâche, dévolue plus particulièrement que jamais aux moines de Saint-Benoit, a été fort bien comprise par le R. P. Bini, abbé régulier du monastère de San Benedetto. D'abord professeur à l'Université de Pérouse, dont il a écrit l'histoire, puis nommé aux fonctions de procureur général des bénédictins à Rome, le Père Rini a résidé plusieurs années dans cette ville, au monastère de Saint-Calixte. La juste appréciation de son mérite et de ses connaissances étendues le fit appeler ù l'administration supérieure de l'abbaye du Sacro Speco. En y composant, d'après les sources, ses Notices historiques sur cette communauté, il a donné à ceux qui sont placés sous sa direction un exemple parfaitement conforme à l'esprit bénédictin. Puisse cet exemple être suivi à Subiaco, aussi bien qu'ailleurs, ne fût-ce que comme préservatif des périls qui menacent Tordre tout entier1 !
1 Depuis l'époque où ces pages ont été écrites, le R. P. Bini, avec lequel j'avais eu l'avantage d'établir les meilleures relations, a terminé sa laborieuse carrière. L'administration des monastères de Sainte -Scholastique et de San Benedetto a passé ensuite entre les mains du R. P. Casaretto qui, après y avoir établi la réforme dont il est le promoteur, a constitué les deux abbayes en une province monastique aujourd'hui distincte de la congrégation du Mont-Cassin. Il a fait exécuter, en outre, des réparations importantes dans chacune de ces communautés, et obtenu du pape Pie IX la cession du monastère de Saint- Ambroise, à Rome, où les jeunes religieux de Subiaco peuvent se rendre pour suivre un cours d'études supérieures. Le R. P. Casaretto, avant tout administrateur habile, n'est pas un lettré, mais s'il n'a pas le goût de l'érudition bénédictine, il se distingue par beaucoup de tact, de savoir faire, et une connaissance parfaite des hommes. Aujourd'hui,
254 LE SACBO SPECO
Sur ces périls, du reste, les moines de Saint-Benoit, que j'ai connus, ne se font point d'illusion, car ils les voient, ils les pressentent mieux que personne. Je dirai même que la sérénité d'Ame qu'ils montrent devant une perspective si peu rassurante est l'un des motifs qui doivent porter les cœurs généreux à s'intéresser plus vivement à leur cause. Ainsi je me rappelle qu'en sortant du Sacro Speco, je me rendis sur la terrasse, dite le Jardin des roses, accompagné du religieux qui m'avait conduit et obligeamment aidé de ses renseignements dans ma visite au monastère de San Benedetto. Celait un homme au regard profond, à la figure ascétique, et qui déjà était parvenu, selon le mot du poète florentin, au milieu du chemin de la vie. D'abord il avait gardé envers moi celte réserve polie et grave que donne l'expérience, et qui est assez habituelle aux reli gieux dans leurs rapports avec les gens du siècle. Ma prédilection bien marquée pour son ordre et la spécialité môme de mes études sur l'histoire monastique l'ayant peu à peu rendu plus confiant, il finit par s'enhardir à parler d'un autre sujet que des peintures monumentales qu'il venait d'offrir à mon admiration. Comme je regardais les vieilles souches des rosiers que la tradition prétend avoir remplacé les ronces où saint Henoil était venu éteindre les voluptueuses ardeurs de sa jeunesse, le religieux bénédictin me dit : a Ces plantes, vénérées depuis tant de siècles, et que saint François lui-même, dans son pèlerinage à Subiaco, voulut faire germer au lieu où avait triomphé la vertu de notre
c'est le R. P. Testa qui l'a remplacé comme abbé de Sainte-Scbolastique et de San Benedetto, et sons sa direction, une observance assez ripide s'y trouve maintenue.
ET SES PEINTURES MURALES . *3!i
saint fondateur, offrent une image, hélas! Irop fidèle des doux grands ordres nés sur les hauteurs d'Assise et du mont Cassin. Se rattachant à notre vieux sol italien par leurs racines plusieurs fois séculaires, leur tronc languissant ne porte plus que de faibles rejetons, et leurs fleurs suffisent à peine à parfumer la solitude où elles croissent.
— Qu'importe , répondis-je , si cette solitude est aussi calme que belle, et comme celle-ci, parfaitement assurée contre l'orage ?» Et m'approchant de l'extrémité de l'oa3is triangulaire formée par le jardin, je lui montrai de là le site grandiose qui, entre la montagne et ses rochers à pic, ne laisse apercevoir que le vide du désert et l'immensité du ciel.
« C'est vrai, dit le moine, dont l'œil cave laissa jaillir un éclair, la retraite qui abrita saint Benoit contre la barbare impiété de son temps, pourra bien protéger ses fils dégénérés contre l'indifférence ou l' hostilité de leur siècle. J'espère que celte roche vive aux flancs de laquelle notre ordre prit naissance, sera toujours pour lui un rempart inébranlable; mais cet espoir ne m'empêche ni de sentir, ni de craindre les coups qui nous sont portés. Souvent, la nuit, quand je veille dans ma cellule, et que les tourbillons du vent s'engouffrent dans les profondes anfractuosités de la montagne, je crois entendre comme les sourds battements d'un bélier qui saperait et les murs de notre monastère et le rocher sur lequel il est assis. A ce bruit formidable, une voix secrète semble me dire : « Écoute, c'est le flot du siècle qui monte jusqu'à vous, et bat en brèche votre vieille maison, avec les croyances, les principes et les institutions qui s'y sont réfugiés.
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Paroles bien tristes, je vous atsme, pour m moine sincèrement dévoué à son ordre, et à l'intaenee desquelles on n'échappe qu'en se consobnl dans b prière. Elle seule relève noire confiance en Ken ; elle seule nous permet d'appliquer à notre maison et à la Sainte Grotte ce qui a été dit de b pierre angulaire servant de base à l'Eglise, et contre laquelle aucune force humaine ne saurait prévaloir, »
A ces dernières et pénibles réflexions, je crus devoir n'opposer que le silence, car je ne me sentais pas plus le courage d'ajouter aux légitimes alarmes du bon religieux, que de le tromper en lui donnant une assurance que j'étais loin d'éprouver moi-même. Bientôt, après avoir pris congé de nos hôtes, je redescendis les pentes <lu mont Taleo. et suivant le sentier qui longe b rive opposée du torrent, je revis sous un nouvel aspect ce paysage dont j'avais peine à me détacher. Formés par b vaporisation des eaux bondissantes de l'Anio, de légers flocons de brume, tantôt miroitaient aux rayons du soleil, tantôt, s'accumubnt au point oùlombre dominait déjà, enveloppaient les objets d'alentour d'une teinte crépusculaire. Ici la nature souriait, là elle apparaissait sombre et presque menaçante. Se dégageant du milieu des vapeurs qui cernaient la plus grande partie de la montagne, le monastère de San Benedetto, se tenait suspendu, comme une arche tutélaire, au-dessus des eaux du torrent. De loin, cette masse de bâtiments, Taisant saillie sur les flancs du mont Taleo, ressemblait à la pointe d'un cap, qui domine, immobile et majestueux, les brumes s'élevant de la mer et l'assaut livré par ses vagues. Je jetai enfin un dernier regard sur cette retraite où je venais de recevoir une courte mais
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bienveillante hospitalité, et je souhaitai du fond du cœur quelle pût longtemps encore servir d'abri à ceux qu'une vocation sincère y avait fait entrer.
Comme je me rapprochais de Subiaco, je fus distrait des réflexions que m'inspirait mon pèlerinage, à la vue d'une double scène d'un caractère bien différent. Un groupe d'hommes et de femmes, appartenant à la classe villageoise, montaient en se dirigeant vers le Sacro Speco, pour présenter à saint Benoit un enfant nouveau-né, qui avait été baptisé quelques jours auparavant1. Lu mère de cet enfant, toute jeune encore, marchait lente* ment, appuyée sur le bras du parrain, tandis que le père, d'un pied leste et dégagé, conduisait la marraine qui portait fièrement son plus riche costume. Ces deux couples, accompagnés d'un cortège assez nombreux rappelaient, par la pureté des traits et l'énergique expression des physionomies, ces beaux types italiens, popularisés chez nous, grâce aux admirables représentations qu'en a données Léopold Robert. Pour compléter le tableau, un pifferaro vêtu, comme les autres, de ses plus beaux habits, s'avançait en tète de la troupe et l'égayait par les sons plus ou moins harmonieux de la zatnpognc qu'il pressait sous son bras. Conformément aux mœurs du pays où le sacré se mêle si souvent au profane, le cortège, bien que s'apprétant à remplir un devoir religieux, répétait à pleine voix une espèce de chantd'hyménée que certaines figures myt hologiques et des expressions poétiquement passionnées auraient pu faire pren-
1 A I exposition de peinture de celle année, on a pu remarquer un eliarmant petit tableau dont le sujet est un Pèlerinage au Sacro Speco. et dans lequel, par une coïncidence toute fortuite, l'auteur, M. Louis Josepb Lefebvrc, a représenté la lin d'une scène dont nous avions vu ei décrit le commencement.