‹ Les monastères bénédictins d'ItalieChapitre 52 sur 79 · LÀ RÉFORME DE CLUNY ET LE MONASTÈRE DE GAVA · texte numérisé non relu

LÀ RÉFORME DE CLUNY ET LE MONASTÈRE DE GAVA

Salutaire influence des réformes monastiques. — Caractère et résultats de la réforme opérée dans l'ordre bénédictin par saint Benoit d'Aniane. — L'anarchie et l'état d'ignorance de la société au dixième siècle réagissent dans l'intérieur des monastères. — Nécessité d'une nouvelle reforme. — La congrégation de Cluny s'étend de la France dans les autres États chrétiens, notamment en Italie. — Description du monastère de la Trinité de Cava. — Richesses de sa bibliothèque et de ses archives. — Ancien recueil manuscrit des lois lombardes. — Bible remarquable du huitième siècle. — Belles éditions di prima stampa. — Légende de saint Alfère, fondateur de l'abbaye, et de ses premiers successeurs. — Vicissitudes du monastère de la Trinité. — L'abbé de Rozan et le cardinal Maury. — Activité littéraire des anciens religieux de Cava. — Dernière vue jetée sur l'abbaye.

C'est le privilège de l'Église et des grandes institutions venant s'y rattacher de posséder en soi la puissance créatrice qui fonde, la force virtuelle qui conserve, et, à l'heure du péril, le remède héroïque qui sauve et vivifie. Alors, comme par un jeu de la Providence, le salut semble sortir du danger lui-même, et, au moment où une institution était près de périr, elle renait soudainement, grâce a la puissante intervention de l'un

ii. 16

VA LA RÊF0R1E DE CLCST

de ces hommes qu'on appelle réformateurs. Quand le souffle de Dieu et non l'orgueil humain les dirige, ces hommes sont des révolutionnaires pacifiques, qui sauvent au lieu de détruire, sans craindre néanmoins d'attaquer le mal au vif et de le trancher dans sa racine. Cette glorieuse mission que Grégoire Vil remplit pour toute l'Église, nous l'avons déjà vue accomplie par saint Benoit de Nursia pour le monachisme occidental, et, après lui, elle devait être successivement donnée à saint Benoit d'Aniane, à saint Odon et à saint Bernard, ces trois grands réformateurs de l'ordre bénédictin. Le premier fut Fauteur de la réforme générale décrétée par le concile de 817; les deux autres continuèrent celles qui, au dixième siècle et au douzième, firent naître les célèbres congrégations de Cluny et de&'teaux.

Fils d'un seigneur goth de la Septimanie, et né en 751 , Benoit d'Aniane ne reçut point au baptême, mais prit volontairement le nom du vénérable fondateur de Tordre dont il devint lui-même le second législateur. Après avoir porté les armes dans les guerres de Pépin le Bref et de Charlemagne, il quitta tout à coup le monde pour obéir à un vœu fait au moment où, entraîné par les eaux d'un fleuve, il avait failli périr en sauvant la vie de son frère. La première retraite qu'il choisit fut le monastère que saint Seine, à la suite des circonstances les plus merveilleuses et les plus touchantes, avait fondé au sixième siècle, au milieu dune forêt solitaire de la Bourgogne. Là, malgré le relâchement dont il était le témoin, le nouveau moine donna l'exemple de la plus rigide austérité. Aussi, édifiés des vertus qu'ils n'avaient pas la force d'imiter, les religieux du monastère voulurent, après la mort de leur abbé, élire Benoit à sa

place. Mais il s'y refusa, parce qu'ils n étaient, selon lui, ni assez dociles, ni assez réguliers, et, fuyant un contact dangereux, il alla bien loin, dans le diocèse de Maguelone, se cacher en un lieu arrosé par le ruisseau de l'Aniane.

Cette fuite de saint Benoit, qui eut lieu en l'an 780, est l'ère d'où il convient de faire dater son œuvre comme réformateur. Sa célébrité, qui bientôt grandit dans toute la Gaule méridionale, lui attira une foule de disciples pour lesquels il éleva un monastère fort vaste, mais bâti d'abord avec une extrême simplicité. La règle qu'il y établit était un retour aux institutions primitives du code bénédictin, avec quelques préceptes empruntés au cénobitisme oriental. Ayant reconnu d'ailleurs que la règle de saint Benoit était la seule qui, dans son esprit et dans sa pratique, fût applicable en Occident, il la fit retranscrire avec toutes celles qui avaient été précédemment composées, et il en publia le recueil sous le nom de Codex regularum*. Tandis que la nouvelle réforme se propageait dans les provinces du Midi, notamment à Gellone, où le duc Guillaume d'Aquitaine s'était solennellement consacré à Dieu, Alcuin, chef de l'école palatine, Leidrade, archevêque de Lyon, et Théodulfe, évoque d'Orléans, demandaient au réformateur quelques-uns de ses disciples pour les monas-

1 Outre le Codex regnlarum, qui est divisé en trois parties renfermant les règles des moines d'Orient, celles des moines d'Occident, enfin celles des monastères de femmes, saint lîenoît d'Aniane composa un autre recueil intitulé Concordia regularum. Ce livre, où les différentes règles monastiques sont mises en concordance avec les chapitres correspondants de la règle de saint Benoît, à laquelle elles servent de commentaire, a été public d'après un manuscritde la bibliothèque de Fleurysur-Loire par dom Iftigucs Ménard, bénédictin de la congrégation de Saint-Maur. Paris, in-4°, 1G58.

léres deCormery, de Hic-Barbe et de Saint-Mesmin. Après avoir pris part à plusieurs conciles réunis sous Charlemagne, l'abbé d'Aniane fat, dès le commencement du règne suivant, appelé aux conseils de Louis le Débonnaire, qui lui confia la direction de tous les monastères de son empire, afin que la réforme, si heureusement commencée en Aquitaine, fût sans retard appliquée dans les autres provinces.

Associé dès lors aux projets de l'empereur, qui depuis longtemps étaient les siens, Benoit d'Aniane en poursuivit la réalisation avec ardeur, et, par ses soins, le concile d' Aix-la-Chapelle, auquel assistaient un grand nombre d'abbés ', sanctionna le principe et rédigea le programme de la nouvelle constitution monastique. Ce règlement, qui était imposé à tous les monastères, contenait quatre-vingts articles, et avait pour objet de remettre en vigueur les anciens statuts de saint Benoit, mais avec certaines prescriptions particulières sur les offices, la nourriture et les vêtements. Le travail des mains était expressément recommandé, et l'abbé, qui devait se vêtir et se nourrir comme les simples frères, n'était point dispensé de cette obligation, à moins qu'il ne fût retenu par d autres devoirs. Dn article indique que peu de prêtres se trouvaient alors dans les monastères; nul séculier ne pouvait y demeurer s'il ne voulait se faire moine, et, dans l'admission des postulants, on devait considérer le mérite seul et non pas ce qu'ils apportaient avec eux. Quant aux novices offerts tout jeunes par leurs parents, ils devaient, à l'âge de raison,

* Parmi les abbés on remarquait Gisulfe, du mont Cassin; Josué, de Saint-Vincent, près de Capoue; A m oui, de Nojrmoutier; Alveus, de Saint-Hubert, en Ardenne; Apollinaire, de Flavigny, et Soaaragde, de Saint-Mîbiel.

confirmer leur oblation par des vœux volontaires, et l'instruction leur était donnée dans une école intérieure, entièrement distincte de l'école publique établie près de chaque communauté importante1.

Le nouveau code monastique, à peine promulgué, reçut son application, non-seulement en France, en Italie, en Allemagne, mais encore dans d'autres parties de la chrétienté*. Pendant les quatre années qu'il vécut encore, saint Benoit d'Aniane ne cessa de le faire pratiquer exactement dans le monastère d'Inde, que Louis le Débonnaire avait fondé près d'Aix-la-Chapelle, et appuyée des exemples et de l'autorité de son promoteur, la réforme de 817 obtint un véritable succès. Jugée diversement par les historiens modernes, et mise en parallèle avec la première règle bénédictine, elle a été accusée surtout de n'en avoir point gardé le caractère large, l'enthousiasme religieux et la noble gravité. On lui a reproché, en outre, d'avoir placé la lettre audessus de l'esprit, en descendant à de minutieux détails, et sacrifié ce qu'il y a de grand et de fort dans la nature humaine à ce qu'elle peut avoir de faible et de servile. Sans doute, le règlement, décrété à Aix-la- Chapelle, renferme de nouveaux articles, où se trouvent des prescriptions d'un ordre qui, aujourd'hui, ne

* J. Mabill., Annal. Ord. S. Bened., t. V, Prcef., n- 150.

* On lit dans un diplôme de Louis le Débonnaire : « Unde ad monasticœ institutions formam corrigendam duos religiosos et venerabilis vitse abbates Benedictum et Arnulphum constituimus, qui per nostrum a Deo gubernandum et conservandum imperium seduli huic negocio studiosc insisteront. » — La chronique d'Aimoin dit également : a Itidem construit idem Deo aniabilis Imperator Benedictum, et cum eo monachos strenuic per omnia vitie, qui per omnia monachorum eunles redeuntesqne monasteria uniformem cunctis monasteriis, tam viris, quam sanclimonialibus fœminis, vivendi secundum regulam sancti Benedicti incommutabilem morem. » — Aimoin., De gest. Francor., 1. V, c. 10.

semble pas aussi important qu'au neuvième siècle; mais ces additions ne détruisent en rien les principes fondamentaux de la règle bénédictine, puisque saint Benoit d'Aniane, dans les deux recueils qu'il composa pour ses moines, leur donne le texte original de cette même règle comme le modèle le plus parfait à suivre. Quant ii la minutie des détails et des pratiques, elle s'explique par l'expérience personnelle de l'abbé d'Aniane, qui avait appris que, pour les religieux, l'observation des petites choses conduit seule à une grande . perfection, et qu'on s'expose, en les négligeant, à des chutes inévitables, car, dans la chaine indissoluble des devoirs, un seul anneau rompu entraine nécessairement la rupture de tous les autres.

D'ailleurs, si une institution, quelle qu'elle soit, se juge moins d'après un texte que par son opportunité et les résultats dont elle est suivie, sous ce double rapport, la réforme de saint Benoit d'Aniane est complètement justifiée. Venue en son temps, elle rendit aux monastères, avec l'ordre et les bonnes mœurs, une force de vitalité qui leur permit de résister à l'influence pernicieuse des mauvais jours. Sous la sauve-garde d'une discipline sévère, les écoles monastiques, relevées de nouveau, continuèrent de fleurir, et, malgré les troubles qui agitèrent les règnes des faibles successeurs de Charlernagne, elles répandirent un certain éclat sur la littérature contemporaine1. Héritiers, à défaut de son

4 Sous les règnes de Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve, trois conciles, tenus en 820. 855 et 859, s'occupèrent de relever dans les écoles ('piscopales et monastiques lVtiule des lettres sacrées et profanes. — « Ut de scholis tam divinsc quam hum an ce littcraturcc juxta exemplum pnvdecessorum nostronun aliquid inter nos tractetur... Constituantur undique schols, scilicet ut utriusque eruditionis in ecclesia Dei valeal accrescere.w — Launoy, De scholis, t. IV, p. 19.

génie, des traditions religieuses et littéraires du héros de leur famille, les Carlovingiens entretinrent avec les moines les plus distingués des divers États de l'empire frank des relations toutes favorables à la science et aux lettres1. Ainsi que nous le verrons ailleurs, l'activité intellectuelle des monastères se manifeste alors par la composition de nombreuses chroniques et d'autres ouvrages auxquels, sans compter les anonymes, se rattachent les noms des écrivains les plus remarquables de l'époque. Les grandes communautés de la France, de la Suisse et de l'Allemagne, rivalisent d'ardeur avec celles de l'Italie. Ici, comme à la Nouvelle-Corbie, en Saxe, les moines écrivaient pour la postérité l'histoire de Witikindet d'autres personnages importants des vieilles annales germaniques*. Ailleurs, comme à Fulde, une somme était prélevée sur les revenus annuels de l'abbaye pour les travaux de ciselure sur métaux, de sculpture sur pierre et sur bois, aussi bien que pour la transcription des manuscrits, et, sur la porte même de la bibliothèque, une sentence en vers rappelait aux copistes quels devoirs ils avaient à remplir. Tel était le culte de quelques moines pour les auteurs de l'antiquité, qu'ils changeaient pour des noms latins leurs noms franks, lombards ou germaniques, et que l'un d'eux était accusé malignement de placer parmi les saints Virgile et Cicéron. C'est aussi dans l'une des écoles monastiques de la Saxe que ce même amour de l'antiquité latine parvint à sauver ds la destruction les cinq premiers livres des Annales de Tacite. Par un usage

1 Consulter Paschuse Ratbert et Iléric, moine d'Auxerre, sur le cortège d'hommes érudits dont Charles le Chauve aimait à s'entourer. 4 Meibom.. Script, rer. germon.

emprunté sans doute aux souvenirs classiques d'Athènes et d'Alexandrie, une sorte d'académie était formée, dans plusieurs monastères, par les moines les plus studieux et les plus instruits, et se réunissait sous la présidence du plus émineni d'entre eux, qu'on appelait le Scbolastique f.

A la même époque, les moines occidentaux, à l'exemple de leurs frères d'Orient, protestent par leurs œuvres d'art, comme par leurs écrits théologiques ou littéraires, contre le fanatisme destructeur de la secte iconoclaste. Pendant la renaissance à laquelle les princes carlovingiens donnèrent l'impulsion, on vit s'élever un grand nombre d'églises et d'abbayes, dont les constructeurs appartenaient pour la plupart au clergé monastique. Presque tous les monuments de cette période ont péri; mais, d'après les descriptions écrites et les rares modèles qui en restent, il est impossible de ne pas reconnaître le caractère éminemment religieux qui respire dans ces simples basiliques romanes, dans ces cloîtres austères, où l'art byzantin, répandu en Italie et transplanté par Charlemagne au delà des Alpes, commence à mêler ses ornements étrangers et gracieux. Parfois, dans leurs œuvres monumentales, ainsi que d'autres au milieu de leurs travaux iittéraires, ces moines architectes ont des réminiscences tout à fait classiques. Selon le témoignage de Mabillon, Eginhard, essayant d'appliquer les principes de Vitruve, avait tracé le plan de la nouvelle abbaye de Saint-Gall , et sur les bords du Rhin, mais surtout dans le midi de la France et les différentes provinces de l'Italie, plusieurs monuments de l'ère carlovingienne attestent ce retour

1 J. Tri l hem., Chron. Hirsaug.

passager vers le style antique. Les mosaïques byzantines viennent aussi décorer l'intérieur des monastères d'Occident, où beaucoup de religieux et d'artistes séculiers, persécutés en Orient comme idolâtres , reçoivent une hospitalité qu'ils payent par de précieux travaux. Comme nous l'avons constaté au Sacro Speco et en d'autres sanctuaires , les murs des églises conventuelles et des cloîtres commencent à se couvrir de fresques, inspirées le plus souvent par les légendes monastiques. En même temps la calligraphie et la miniature, cette délicate efflorescence de la peinture au moyen âge, ornent les manuscrits copiés avec tant de soin dans les bibliothèques, et enfin, sous les voûtes des basiliques romanes, le chant grave et harmonieux des moines se môle aux sons puissants de l'orgue, dont l'usage avait été nouvellement importé de Constantinople1. •

Ce mouvement si réel, si puissant, ne devait pas tarder à subir un temps d'arrêt. Quand la seconde invasion barbare arriva, ni la .protection des souverains, ni le zèle des religieux, ni même l'image si souvent tulélaire de la croix ne purent protéger les monastères contre les Normands, les Hongrois et les Sarrasins dont les ravages s'étendaient de la Baltique à la mer de Sicile.

1 D'après Eginhard. le premier orgue connu en France fut offert à Pépin le Bref par l'empereur Constantin, et placé dans l'église de l'abbaye de Saint-Corneille, à Compiègne. Bientôt l'usage de l'orgue se répondit parmi les monastères de France, d'Italie et d'Angleterre, et dans la Vie en vers de saint Swithun, Wolstan loue Pévêque Elphége d'avoir doté une abbaye de l'un de ces harmonieux instruments :

Talia et auxislis hic organa,qualia nusquam

Cernuntur, gemino constabilita sono.

Flatibus altemis spiracula maxima reddunt

Quos agitant validi septuaginta viri.

dans le sanctuaire l'anarchie régnant au dehors, attaquait dans leurs bases les institutions qu'elle avait droit et mission de protéger. Ainsi, dans la plupart des communautés, l'élection des abbés réguliers, principe éminemment conservateur de la discipline monastique, avait cessé de recevoir son application, malgré la recommandation expresse du concile de 817. Par suite de cet abus, un grand nombre d'abbayes tombèrent bientôt entre les mains des séculiers. Les plus grasses étaient livrées par les rois à leurs favoris, qui gardaient pour eux les revenus destinés à l'entretien de toute la maison, et apportaient dans les cloîtres les mœurs brutales et souvent scandaleuses du siècle. Dans cette extrémité, les moines étaient contraints de quitter leurs couvents réduits à la misère, car, ainsi que le dit dans sa rude indignation le chroniqueur de Fontenelle, « là où les soldats du Christ prenaient leur subsistance, maintenant les chiens de chasse reçoivent la nourriture, et dans cette môme église où la lampe avait coutume de briller devant l'autel du Seigneur, on fabrique aujourd'hui des colliers, des armes et des éperons. »

Cette protestation universelle contre les maux et les abus de l'époque est fort légitime sans doute, et quoique venant de loin elle mérite d'être écoutée. Toutefois, quelque sincère qu'elle puisse être, quelque fidèle écho qu'elle ait trouvé dans la conscience des historiens, il faut reconnaître que ce dixième siècle, flétri des épithètes d'âge de fer et d'âge de plomb, ne fut pas aussi pervers, aussi ignorant qu'on s'est plu à le représenter. En dépit des systèmes qui voudraient assujettir le sort des nations à certaines lois qui les font aujourd'hui fatalement glorieuses, et demain fatalement misera-

blés, l'histoire, en se bornant à recueillir les faits, constate, d'une manière formelle, qu'à aucune époque il n'y a ni complète barbarie, ni absence absolue de lumières. Au milieu des tourmentes sociales et des épaisses ténèbres qu'elles soulèvent, la flamme de l'esprit humain peut trembler, peut pâlir, mais s'éteindre, jamais; car, immortelle de sa nature, elle descend de Dieu et doit un jour remonter à lui I

Gardons-nous donc, d'après un tableau de douleurs respectables, mais exagérées, gardons-nous de \oir, sous des couleurs aussi sombres, une période historique qui a été mal comprise et trop sévèrement jugée. Il ne fut ni si stérile, ni si ténébreux, le siècle qui produisit Gerbert, le génie le plus universel du moyen âge ! De Charlemagne à Gerbert le fil des saines traditions se poursuit, malgré le malheur des temps, puisque Remy, moine de Saint-Germain-d'Auxerre, et l'un des plus savants docteurs de son époque, avait reçu les leçons (PHéric, religieux de la même abbaye, et disciple de Loup de Ferrières, qui par Raban Maur, son maître, se rattachait à l'école d'Alcuin. Cette filiation, cette parenté intellectuelle d'hommes pieux et érudits se forment dans les monastères qui, plus heureux que d'autres, ont pu garder le dépôt sacré des connaissances divines et humaines. En France, les écoles de Fleury , de Reims et de Lyon; en Allemagne, celles de Fulde, dTlrccht et de Paderborn continuent de se faire remarquer, comme leurs sœurs d'Italie, par le noble amour de l'étude. Les communautés de femmes s'associent même alors à celle culture des lettres car c'est le temps où Hroswita, religieuse de Gandersheim, s'illustrait par ses poèmes et ses comédies lati-

nés1. Il est vrai que par une tendance opposée, quelques esprits mystiques s'unissaient alors aux regrets qu'avait autrefois témoignés Alcuin qui, devenu vieux, se reprochait comme un péché d'avoir dans sa jeunesse, préféré aux chants de David le beau récit des malheurs de Didon. Ainsi, à son exemple, saint Odon renonçait à la lecture de Virgile, après le songe où il avait vu un superbe vase antique tout rempli de serpents, symbole des dangers de la littérature profane. Mais ces scrupules étaient loin d'être partagés par Abbon et Flodoard qui citent sans cesse les auteurs anciens, et par le moine Gunzan, auteur d'une lettre pleine d'érudition, écrite pour se disculper d'une faute de quantité.

Comme conclusion, voulons-nous avoir une juste idée de ce que fut cette époque tant décriée? Rappelons ici la belle et brillante image qu'en trace un littérateur éminent dans les lignes suivantes : « Le dixième siècle est comme une de ces matinées brumeuses d'automne qui suivent un éclatant lever de soleil. La nature est attristée par un brouillard que le vent chassera vers le midi ; mais, à travers le brouillard, on suit la marche du soleil ; il a perdu ses rayons, et cependant on sait où il est, et en montrant un point du firmament, on peut dire : C'est là! De même, en traversante nuit du dixième siècle, nous apercevrons toujours, sinon le soleil lui-môme, du moins sa place dans le ciel der-

1 Les ouvrages de Ilroswita, tous écrits en latin, et où se rencontrent parfois des beautés d'un ordre supérieur et d'un caractère plein d'originalité, sont 1° ses poèmes sur la Vierge Marie, sur V Ascension du Sauveur, la Passion de saint Pelage, celle de saint Denis et la Conversion de Théophile; 2* des Comédies religieuses; 3° le Panégyrique des 0 thons, princes de la dynastie saxonne. Ses œuvres ont été publiés à Nuremberg, en 1501. et à YYitteniberg en 1705; son théâtre a été traduit par M. Charles Magnin. Paris, 1845.

Quant aux exercices réguliers, ils étaient suivis avec une scrupuleuse exactitude. Le silence était étroitement gardé, durant le jour et la nuit, aux heures marquées par la Règle, et nul, avant prime, n'aurait osé le rompre. Tandis que les anciens restaient au chœur, après les matines, les plus jeunes se rendaient au chapitre pour étudier le chant. Pendant le travail, les religieux avaient l'habitude de réciter les psaumes, et la proclamation des coulpes, ou fautes personnelles de chacun, était aussi en usage parmi eux. Après les repas, les resles du pain et du vin que Ton desservait au réfectoire étaient donnés aux pauvres pèlerins qui se présentaient au monastère, et la charité s'y faisait sur de si larges proportions qu'en une année, au commencement du carême, sept mille indigents reçurent une distribution de viande salée et d'objets dont ils pouvaient avoir besoin. Les jeunes gens étaient élevés, instruits à l'école de la maison avec un soin particulier, et telle était leur éducation que d'après un témoignage contemporain, les enfants des princes ne pouvaient en recevoir une meilleure dans le palais de leurs pères. •

Afin de mieux assurer la pratique régulière de l'ordre qu'il avait établi, l'abbé avait pour l'aider un grand prieur, des doyens, un prieur claustral, des chantres, un préchantre et des maîtres chargés de l'instruction des enfants. Parmi ceux qui le secondaient encore, figuraient le cellerier, le maître des hôtes, l'aumônier, l'infirmier; puis l'apocrisiaire qui avait la garde du trésor de l'église, l'armaricr chargé de garder dans une armoire du cloitre les livres servant aux offices, et le chambrier auquel était confiée la surveil-

lance du vestiaire. Grâce à celte organisation intérieure et au zèle infatigable de saint Odon, la discipline la plus sévère était maintenue parmi la foule de religieux qui ne cessaient d'affluer à Cluny, et bientôt la réputation de ce monastère se répandit dans les pays les plus éloignés. De toutes parts on appelait d une communauté si florissante des colonies de moines qui allaient fonder de nouveaux établissements, ou réformer ceux où l'ancienne observance n'était plus exactement suivie. Par là l'influence de la maison-mère se propagea rapidement cl le nombre considérable d'abbayes qui s'unirent au nouveau chef d'ordre montre suffisamment quel puissant esprit de vitalité la congrégation dont Cluny était le siège principal reçut de saint Odon et des abbés, ses premiers successeurs.

Ce système, qui centralisait les forces éparses de Tordre, et en laissant à chacun des membres de l'association son activité propre, lui permettait de participer a la puissance de tous, fit le salut et la gloire des bénédictins. Sur le premier modèle qui leur était ainsi donné, beaucoup d'autres congrégations se formèrent en effet dans la suite, et le plus souvent leur naissance fut marquée par une réforme particulière, leur développement, par un surcroît d'émulation, leurs travaux enfin, par de nouveaux succès. En attendant, la congrégation de Cluny était à peine établie sur les bases que saint Odon venait de lui donner, que déjà elle avait rallié à cette nouvelle organisation un grand nombre de monastères de France, d'Allemagne, d'Espagne et d'Italie. Dans cette dernière contrée, Odon soumit luimême à sa réforme la célèbre abbaye de Saint-Paulhors-des Murs à Home, et celle de Saint-Augustin de

Pavic. Apres la morl de saint Odon, que ses nobles efforts firent justement surnommer le réparateur de la discipline monastique, ses successeurs, Aymard,Mayeul et Odilou continuèrent son œuvre. Au nombre des monastères italiens qui se rattachèrent alors à la congrégation de Cluny, on voit ceux de Classe, près de Ravenne, de Saint-Jcan-1'Évangéliste, à Parme, de Saint-Pierreau-Ciel-d'Or et de Saint-Sauveur à Pavie, et de Farfa, dans le diocèse de Sabine. Par suite de ses fréquentes relations avec les papes, saint Odilon passa plusieurs fois les Alpes, alla de Rome visiter le Mont-Cassin, et ce fut au retour de l'un de ces voyages qu'il rencontra au monastère de Cluse, en Piémont, un jeune seigneur bénéventin, que le prince de Salerne avait envoyé en mission auprès du roi de Germanie. Une maladie grave, mais surtout l'influence exercée par Odilon, fixèrent la vocation jusqu'alors indécise du jeune homme qui, après avoir pris l'habit religieux à Cluny, vint fonder l'ordre bénédictin au monastère de Cava,où il nous reste a introduire nos lecteurs à sa suite.

L'abbaye de la Trinité de Cava est, après le Mont- Cassin, le monastère le plus célèbre du royaume de Naplcs, et môme on peut ajouter de toute l'Italie. Située dans la principauté Citérieure, à cinq milles environ de Salerne, elle occupe une gorge étroite et profonde, que forment à leur point d'intersection un prolongement de la chaîne des Apennins et le rameau particulier désigné sous le nom de montagnes de Cava. La

vallée qui conduit de Viétri au monastère est vraiment charmante, avec ses horizons changeants, ses perspectives déroulant un nouveau site à chaque détour, et ses gracieux ombrages, dont la fraîcheur est entretenue par les eaux vives et murmurantes du Selano. Sorti des lianes de Tune des montagnes voisines, ce cours d'eau, qui passe rapide comme un trait au pied des hautes murailles du monastère, s'enfuit ensuite à travers les pentes plus douces de la vallée, baignant ici des haies de grenadiers aux fleurs de pourpre, là, de folles guirlandes de pampres sauvages. À l'abri des coteaux regardant le midi, quelques bosquets d'orangers semblent se chauffer au soleil en montrant leurs beaux fruits d'or au voyageur, toujours tenté de s'arrêter dans ce jardin des Hespérides. Ailleurs s'étendent des champs de vigne assez bien cultivés, du milieu desquels se détachent des oliviers au feuillage pâle, tandis que, plus loin, des massifs de châtaigniers viennent, parleurs formes robustes, leurs ombrages touffus, relever et compléter le paysage.

A l'extrémité de la vallée et avant d'arriver à l'abbaye, se trouve la ville de la Cava 4, siège d'un ancien évôché, qui, au temps du voyage de Mabillon en Italie, c'est-à-dire en 1685, possédait trente-six paroisses sous sa dépendance*. Non loin de l'emplacement qu'elle occupe, une cité antique, appelée Marcina, avait été fondée par les Étrusques, selon le témoignage de Strabon. Prise par Genséric, au moment où ce roi des Van-

1 Nous nous conformons ici à l'usage qui, dans le pays, fait donner au monastère le nom de Cava, et celui de la Cava à la ville qui en est voisine.

• J. Mabill., Muséum *tu Met Halicum, t. I, p. 117.

dales marchait sur Rome, appelé par l'impératrice Eudoxie, Marcina fut détruite de fond en comble. A l'approche des Barbares, les habitants s'étaient enfuis vers les montagnes voisines, cherchant un refuge dans la profondeur des cavernes, ce qui fit, dit-on, donner à ce lieu retiré le nom de Cava. Plus de six siècles s'étaien t écoulés, et le souvenir de la petite colonie étrusque avait disparu de la mémoire des hommes, lorsqu'on 1080, le troisième abbé de Cava rendit la vie à cette antique cité, en réunissant les habitations éparses dans la vallée, et en les munissant d une enceinte de remparts. Soumise à la juridiction des abbés de Cava, la nouvelle ville leur devait, en outre, le service militaire pour la défense des domaines et des châteaux de l'abbaye, parmi lesquels se distinguait surtout celui de Saiut-Adjuteur, qui était comme la forteresse du monastère. Malgré cette dépendance, continuée par les privilèges de Grégoire VII, d'Urbain II et de plusieurs autres souverains pontifes, les habitants de la Cava se révoltèrent plus d'une fois contre l'autorité abbatiale, qu'ils ne craignirent même pas de venir attaquer jusque dans renceinte du monastère. Ce fut pour mettre un terme à dts conflits souvent scandaleux que le pape Léon X crut devoir en 1514, séparer' les fonctions d'évèque de celles de l'abbé, et transférer le siège épiscopal du monastère dans la ville elle-même. Possédant encore sou évèché, et quoique déchue," ayant conservé une population assez nombreuse, la Cava ne donne à 1 étranger qui passe d'autre signe de vie que le bruit de quelques métiers d'étoffes de soie ou de colon. Elle n'offre, du reste, rien de remarquable, et personne ne se détournerait pour la visiter, si elle n'était sur le

ET LE MONASTfcRE DE CAYA. 2<h

passage de la route conduisant à l'abbaye dont elle porte le nom.

De là, pour arriver au monastère, la distance a parcourir est encore de deux milles. Au milieu des continuelles sinuosités du chemin, on s'arrête volontiers à l'oratoire consacré à saint Pierre, et célèbre par la station qu y fit le pontife illustre, français de naissance et de cœur, qui prêcha la première croisade. A mesure qu'on approche de l'abbaye, l'aspect des lieux change. La vallée, naguère si coquette et si riante, se transforme en une gorge abrupte, et le paysage borné par une muraille de rochers, prend un air morne, qui, au premier abord, serre le cœur, en arrêtant partout les regards. Mais bientôt Tàrne, un instant oppressée, se dégage et s'élève vers le ciel avec les hautes montagnes que Ion voit sur la gauche. Au pied de ces montagnes qui dressent à pic leurs cimes couvertes de bois et de rochers, un petit village, dépendant du monastère et appelé Corpo di Cava, occupe sur une éminence une situation des plus pittoresques. Des tours croulantes et une porte en ruines attestent que ce village était autrefois défendu par un système de fortifications du côté où il est seulement accessible.

En descendant de là vers l'abbaye, on est frappé de l'aspect saisissant, extraordinaire qu'elle offre dans son ensemble. C'est un entassement confus de murs, de bâtiments qui semblent faire corps avec les flancs rocheux de la montagne, et dont les détails n'apparaissent bien distincts que devant la plate-forme où s'élève la façade de l'église et du monastère. A la vue de celte austère demeure et du site grandiose qui lui sert d'encadrement, on dirait que la nature s'est plu à

réunir en un même lieu tout ce qui peut convenir à une retraite monastique, tout ce qui est capable d'élever l'âme, de la porter à la contemplation, et de lui inspirer un pieux enthousiasme. L'effet est tel que vous ne pouvez y échapper, et que l'esprit et les sens subissent à la fois une puissante et indicible attraction. Le Selano bondit sous vos yeux, et remplit de ses mille voix la solitude qui vous entoure. L'oiseau, accompagnant cet éternel murmure du torrent, chante gaiement sous la feuillée voisine, et la cloche du monastère, qui semble appeler le voyageur, mêle un son religieux à ces diverses harmonies de la nature. On arrive enfin à la porte hospitalière de l'abbaye, et le bon accueil qu'on y trouve achève de dissiper une impression de mélancolie toute passagère.

Pour l'étranger qui vient de subir les mille petites misères attachées à la vie de voyage, en Italie plus que partout ailleurs, c'est une douce chose que cette réception bienveillante et désintéressée qui l'attend à son arrivée dans toute communauté bénédictine. Jusqu'alors inconnu aux habitants de la maison, à peine en a-t-il franchi le seuil qu'il est accueilli et traité comme un frère. Si, selon les prescriptions de la règle de Ho$pitilms suscipieiulis, les usages actuels ne permettent plus au prieur devenir humblement lui laveries pieds, il est sûr de trouver là tous les soins délicats que peut inspirer à la charité de bons religieux l'esprit d'hospitalité antique d'accord avec les convenances modernes. Dans un pays où l'intérieur des habitations privées ne s'ouvre que rarement à l'étranger, ce commerce intime, établi par la vie de la comjnunauté, lui rappelle sa patrie, sa famille, ses affections, et ce je ne sais quoi

ET LE M^HASTÈRE DE CAYA. ' 263

du pays natal qu'on est si heureux de retrouver sur la terre étrangère. A ce sujet, nous croyons inutile de répéter ici des détails que nous avons déjà donnés surla bienveillante réception qui nous a été faite au Mont- Cassin et en beaucoup d'autres abbayes bénédictines. Qu'il nous suffise de rappeler, une fois pouF toutes, que les vertus hospitalières sont essentiellement des vertus de famille dans l'ordre de Saint-Benoit, et que, dans nos pérégrinations diverses, il n'est point une maison de cet ordre où nous ne les ayons vues pratiquées avec toute la largeur delà sociabilité chrétienne. Quant à l'observance et à la discipline intérieure de l'abbaye, elles sont semblables à celles du Mont-Cassin. Depuis le seizième siècle, en effet, les deux communautés se rattachent à la même congrégation, bien que jusqu'à cette époque le monastère de Cava, soumis primitivement à la règle de Cluny, eût été le chef d une congrégation particulière. Mais si les deux maisons se rapprochent par les habitudes de la vie pratique, elles diffèrent singulièrement par leur position, leur aspect et le genre de trésors quelles sont fières de posséder. Au sommet de la montagne, d'où elle découvre presque les deux mers entre lesquelles l'Italie semble mollement étendue, l'antique abbaye fondée par saint Benoît jouit de la vue d'un immense horizon, tel qu'on est loin de le retrouver dans le val Marcine, où est située l'abbaye de Cava. En outre, le Mont-Cassin, avec ses cloilres, ses portiques, ses colonnades et son église toute resplendissante de marbres, de tableaux et de do- • rures, produit un grand effet, qu'on ne peut ressentir à la vue des constructions beaucoup plus simples ou des détails intérieurs du monastère que nous décrivons

en ce momeht. Ici, on le voit, l'architecture a été contrainte de se subordonner à la situation et aux caprices du terrain, et, pour attacher un édifice aux flancs mômes de la montagne, il a fallu superposer les étages, étendre ou raccourcir les galeries, et se renfermer dans un système de construction qui n'a rien de monumental ni de régulier.

Mais, pour les esprits sérieux, tout monastère ne doit pas nécessairement ressembler à un palais ou à un musée. Dans la retraite un peu bornée où elle est ensevelie, l'abbaye de Cava jouit du moins de la paix, du recueillement, si favorables aux travaux de l'esprit et à la sérénité du cœur. Si, avec ses hautes murailles et ses terrasses hérissées de contre-forts, elle ne brille point par le luxe architectural, en compensation, elle peut offrir à l'admiration de l'artiste quelques tableaux remarquables des différentes écoles italiennes. A des circonstances particulières qui seront expliquées plus loin, elle est surtout redevable d'avoir conservé une riche bibliothèque et la plus précieuse collection d'archives quil soit possible de trouver dans une communauté religieuse. C'est là son véritable litre de gloire, et, aux yeux de l' historien ou du bibliographe, il est assez beau pour qu'elle puisse s'en contenter. Pour nous qui, sans préoccupation exclusive, trouvons parfois autant de charme à feuilleter des chartes ou des manuscrits qu'à contempler des œuvres d'art, nous allons essayer d'abord de bien établir le rang important que l'abbaye de la Trinité doit occuper parmi les monastères d'Italie, en décrivant les richesses particulières qu'elle possède.

Les archives de Cava, non moins complètes que bien tenues, occupent plusieurs salles fort vastes auxquelles

ET LE MONASTÈRE DE CAVA. 2<i5

la bibliothèque sert comme d'introduction. Ce qui rend cette collection si nombreuse et tout à la fois si importante, c'est que les litres des plus grandes familles du royaume de Naples y ont été déposés depuis bien des siècles. Entre autres noms des plus célèbres, on y voit, par exemple, figurer ceux des Cicala, des Francesco et des Fasanella. Là se trouvent donc réunis sous la main les éléments principaux d'une histoire généalogique de l'ancienne noblesse des Deux-Siciles. Mais pour les annales particulières de l'abbaye, on peut y consulter un nombre considérable de diplômes, d'actes de donations et de privilèges concédés par les souverains pontifes, les rois de Naples, et les princes de Salerne, de Capoue et de Bénévent. Ce recueil de pièces diplomatiques, convenablement étudié, pourrait éclairer beaucoup de poinls obscurs ou difficiles de l'histoire de l'Italie méridionale pendant les quatre derniers siècles du moyen âge. En 1781, l'ouvrage publié parle savant archiviste dom Salvadore de Blasi donna toute la série des chartes octroyées par les princes lombards, de 804 à 1077. Selon Mabillon, qui, lors de sa visite à Cava, trouva les archives dans un parfait élat de tenue et de conservation, dès le commencement du dix-septième siècle, un religieux appelé dom Agostino Venereo avait dressé déjà un catalogue en quatre volumes, renfermant l'indication des documents les plus importants, avec une notice explicative1. Seulement, par un sentiment de modestie bien digne d'un bénédictin, il s'était abstenu de mettre

1 Cavensis monaslerii archhium integerrimum est, atque an te an nos quinqua^inta optime ordinatum per Auguslinura monuchum, qui lotnm opus in quatuor volumiiia distribuit. cum pra?via pnefatione, in qua nomon suum auctor modestiie causa rcticuit. — J. Mabill., Muséum seu lier Ualicum, p. 11 S.

sur ce recueil son nom, que nous a fait connaître Fillustre auteur de Xlter Italicnm.

Quant aux circonstances toutes favorables qui, jusqu'à nos jours, ont préservé Yarchivium du monastère des accidents et des spoliations qu'ont subis (ant d'autres collections de même nature, elles sont indiquées dans une lettre fort intéressante sur laquelle nous reviendrons plus loin, et que M. l'abbé de Rozan écrivit en 1800 au Conservateur delà bibliothèque royale de Naples. « Les archives de la Trinité de Cava, dit le savant émigré français, ont eu l'avantage inestimable de n'avoir jamais été exposées aux disgrâces qui ont dissipé ou altéré les richesses de tant d'autres cartulaires. Placé au sein des montagnes, environné de bois, privé longtemps de route praticable qui y conduisit, le monastère de Cava, a été, je ne dirai pas respecté, mais négligé par les peuples qui ont successivement dévasté ou dominé la belle Italie. Ses archives sont donc restées pures et vierges, si je puis me servir de cette expression. Le grand nombre de titres qui y sont rassemblés, Tordre dans lequel ils sont distribués, et plus que tout cela leur sincérité, leur véracité intacte, leur ont mérité l'hommage de tous les savants que la curiosité a conduits dans cette solitude. »

La quantité des pièces que renferme cette riche collection est si grande, qu'on peut compter environ 60,000 contrats ou donations, 40,000 actes divers écrits sur parchemin, et 1,600 bulles ou diplômes. Le document qui remonte le plus haut est daté de 840, et signé de Radelgise, prince de Bénévent, lequel accorde à l'abbé d'un autre monastère bénédictin les biens d'un seigneur lombard qui s'était rendu coupable de félonie.

Parmi les chartes, la plus ancienne qui soit relative à l'histoire de l'abbaye est l'acte de la donation faite à saint Alfère, de l'église et du domaine de Cava, par les princes Guaimar de Salerne. Ce diplôme original, écrit sur parchemin en caractères lombards, porte la date de 1025, ce qui fixe l'époque de la fondation du monastère au commencement du onzième siècle, et non à l'an 980, comme le prétendaient les religieux de Cava, contre l'opinion de l'auteur des Annales bénédictines. Le sceau qui est attaché à l'acte se dislingue par une double effigie. D'un côté, on voit la figure du prince représenté à mi-corps, avec le sceptre à la main droite, la couronne fermée sur la tête, et l'inscription : Waimarius princeps. Au revers, une main ouverte avec un doigt replié sur le pouce, est entourée de branches, de lis, et encadrée de la même légende. On trouve aussi dans les archives un diplôme curieux du roi Roger, avec un sceau en or et une inscription grecque dont voici la traduction latine : Rogerius in Christo Domino pius, potentissimus rexy et christianorum adjutor. Enfin, en passant bien d'autres pièces remarquables qui se rapportent à différents siècles, citons encore une charte d'Alphonse Ier, comme exemple de la générosité d'un prince et de la modération de ses sujets. Ce roi de Naples ayant adressé à la ville de la Cava un parchemin signé en blanc, pour que les habitants y inscrivissent les privilèges qu'ils désiraient obtenir, ceux-ci se montrèrent si discrets dans leurs demandes, qu'Alphonse leur renvoya une nouvelle charte , avec des concessions bien plus étendues que celles qui avaient été d'abord réclamées.

Si des archives nous passons aux manuscrits, nous

aurons à signaler à l'attention des amateurs de paléographie une collection, sinon très-nombreuse, du moins aussi précieuse qu'estimée. Cette collection étail autrefois fort étendue, et dès le dix-septième siècle elle avait déjà subi des pertes considérables, puisque Mabillon déclare que lorsqu'il la visita, il n'y restait plus qu'une petite quantité de manuscrits1. Toutefois, il ne faut pas prendre dans un sens trop absolu l'affirmation du savant bénédictin de Saint-Maur; mais on doit plutôt penser que le court séjour qu'il fit à Cava ne lui permit pas de constater toutes les richesses que la bibliothèque de ce monastère possédait encore à cette époque. Ce qui est certain, c'est que, malgré des pertes plus récentes et non moins regrettables, le chiffre des manuscrits s'élève encore a soixante environ. Les plus anciens sont le livre des Étymoloyies d'Isidore de Séville, du neuvième siècle; celui de Hède, de Temporibus, avec deux lettres de Charlemagne et un opuscule d'Alcuin, remontant à l'année !MU. On y trouve aussi des Tables pascales fort curieuses, parce qu'en marge sont écrites des noies sur les événements contemporains, événements dont la série commence à 910, et qui peuvent jeter un véritable intérêt sur l'histoire d'Italie*. Un exemplaire du vocabulaire latin, dont la composition est attribuée a Papias"*, et dans lequel Du Cange a puisé les principaux

1 lu ltibliothcra pauci su persil nt codices. — J. llabill., Muséum seu lier Italien m, p. 118.

* Muralori a publié ce manuscrit dans le t. VII du Scriptores rerum Italicarum ; mais la copie sur laquelle cette édition a élé faite est remplie de fautes, d'incorrections et d'erreurs de dates.

5 Papias, qu'on suppose avoir vécu au onzième siècle, était un grammairien lombard qui rédigea un Yocabularium lattmim dont une grande partie est empruntée aux Etymologiex d'Isidore de Séville, excepté ce qui concerne la géographie de l'Italie, sur laquelle l'auteur donne

éléments de son Glossaire, parait dater des premières années du douzième siècle, car l'auteur de la transcription y rappelle le troisième voyage que l'empereur Henri V fit à Rome en 1H8, et donne dans ce même passage le monogramme du prince allemand. Au nombre des plus vieux manuscrits, on peut placer également un Commentaire de saint Grégoire sur le Livre de Job, auquel on assigne neuf cents ans d'existence, et un Office de saint Loup, évoque de Troyes, dont le mode de notation semble résoudre une question importante pour l'histoire de l'art musical1.

D'autres manuscrits du monastère de la Sainte- Trinité présentent un intérêt non moins grand, en ce qu'ils ont servi à rectifier une grave erreur accréditée

des détails assez étendus. Des vers fort anciennement composés eu l'honneur de Papias, et cités par Mabillon, nous font savoir qu'il employa dix ans à écrire son ouvrage. La première des éditions de ce vocabulaire, qui toutes sont fort rares, a été imprimée à Milan, en 1476, in-folio.

1 On pense généralement qu'en 1350, le Français Jean de Meurs substitua le système des notes acl uolles aux points inventés par Gui d'Arezzo, et que ce dernier avait substitués lui-môme aux lettres de l'alphabet, dont on se servait encore du temps de Charlemagnc pour désigner l'intervalle des tons. Or, le manuscrit dont nous parlons, et dans lequel on trouve les notes déjà employées, parait être de la fin du douzième siècle, et par conséquent antérieur de plus de cent cinquante ans à l'invention qu'on attribue à Jean, de Meurs. Quant à cet Oflicc de saint Loup, dont la fête ne s'est guère célébrée qu'en France, il ne faut point s'étonner s'il a été transporté dans un monastère situé à l'extrémité de l'Italie, quand on se rappelle que le premier et le troisième abbé de Cava ont pris l'habit religieux au monastère de Cluny. Quoi qu'il en soit, l'Office du saint évèquc de Troyes renferme, outre des Leçons fort intéressantes, une Hymne qui compte plus de quatre-vingts vers hexamètres et pentamètres, et montre un véritable mérite de difficulté vaincue. Les mots terminant le vers pentamètre, par exemple, sont toujours ceux qui commencent l'hexamètre précédent, ainsi qu'on en pourra juger par les deux premiers vers :

Pncsulis eccc Lupi roboant pneconia sancti; Aima dies colitur pnesulis ecce Lupi.

dans les traites de diplomatique. On avait cru à tort que récriture lombarde, née au septième siècle, avait cessé d'élre employée au douzième, tandis que Mabillon à la première inspection de deux manuscrits de Cava, fut obligé de reconnaître qu'il s'était trompé, et que cette écriture avait eu cours pendant un siècle et demi après l'époque qu'il avait d'abord fixée1. Mais un examen plus attentif aurait pu montrer au savant bénédictin qu'il fallait encore reculer cette limite, car l'un des deux manuscrits en caractères lombards, intitulé VitxpatrumCavemium, est évidemment du commencement du quatorzième siècle. Ce livre, renfermant la vie des premiers abbés de Cava, et si précieux à tous égards, fut signalé parBacchini à Muratori, qui, lorsqu'il le publia, en fit ressortir l'importance en ces termes : « J'ai cru devoir tirer cet ouvrage de l'oubli, autant parce qu'il contribuera à illustrer l'histoire d'une abbaye aussi célèbre, que parce qu'il peut jeter de la lumière sur l'étude de ces temps anciens5. » Un manuscrit également intéressant, mais qui n'a pas, comme le précédent, reçu les honneurs de la publication, est le livre de Septem sigillis, contenant en trois cent

* Voici comment s'expriment à ce sujet les bénédictins, auteurs du Traité de diplomatique : « Le P. Mabillon, qui, dans sa Diplomatique, avait borné la durée de l'écriture lombarde au douzième siècle, a prouvé depuis, par deux manuscrits, quelle a été en usage jusque vers l'an 12*27. Dans son voyage d'Italie, il vit ces manuscrits à la bibliothèque de Cava. » —Traité de diplomat., t. III, p. 276.

* Muratori suppose que la Vie des Pères du monastère de Cava a dû être composée par un moine qui vivait au milieu du douzième siècle. Mais comme l'auteur anonyme de cet ouvrage donne la liste des abbés du monastère, depuis sa fondation jusqu'à Léon II, dont les nécrologes placent la mort en 129G, il est certain que le manuscrit en question est de quelques années postérieur à celte date de 1296, et par conséquent moins ancien qu'on ne le croyait.

soixante-un chapitres l'explication des passages les plus obscurs de la Bible, et composé vers 1213 par le moine Benoît de Bari. Il est orné d'une miniature qui représente l'auteur offrant son ouvrage à l'abbé Balsa mon, et il nous fait ainsi connaître la forme et la couleur de l'habit bénédictin à cette époque.

Mais de tous les trésors que possède la bibliothèque de Cava, les deux joyaux les plus précieux sont certainement son Codex legurri Longobardorum et sa vénérable Bible du huitième siècle. Quoique les lois des Lombards aient été en vigueur longtemps après la destruction de ce peuple, cependant il ne reste aujourd'hui que trois exemplaires connus de ces lois : YEstense recopié en 1496; le Mutinense, qui date de sept siècles, et le Cavense, le plus vieux et le plus respectable des trois, puisqu il compte plus de huit cents ans d'existence. Outre le mérite de l'antiquité, il a encore celui de renfermer des pièces fort curieuses qu'on ne trouve pas dans les autres. L'écriture en est massive et lourde, et n'a point la forme élégante des caractères de la fin du huitième siècle. Comme ornements, on y trouve des lettres initiales formées d'animaux bizarrement entrelacés, et en tète de chaque recueil des miniatures représentent les princes lombards, auteurs des lois publiées à la suite. Parmi ces figures si curieuses à examiner on désirerait trouver surtout celle de Charlemagne qui, après Didier ^ ceignit la couronne de Lombardie ; mais par une exception regrettable, elle est la seule qui manque dans la collection, soit qu'elle en ait été enlevée, soit que la main timide ou inhabile dupeintre se soit arrêtée devant la représentation d'un tel personnage. A la suite des lois données aux Lombards par le vainqueur de Didier,

<H2 1 -A REFORME DE CLUSY

lois qui sont au nombre de 128, viennent celles de Louis le Débonnaire et de ses fils Pépin et Lot ha ire, qu'il n'est pas indifférent de consulter pour l'histoire des institutions législatives à cette époque de la domination franke en Italie1.

Quant à la Bible conservée près du Codex Longobarrforum, pour juger de son inestimable valeur, il faut avoir vu, touché avec respect ce vieux manuscrit qui est âgé de onze cents ans, et dont l'écriture est aussi belle, aussi correcte, que son état de conservation est parfait. Le texte est en minuscules romaines; mais cinq caractères divers, notamment la grande et la petite onciale, y sont employés pour les titres, les prologues et les arguments, de même qu'on y trouve cinq sortes d'encres de couleurs différentes, appliquées sur un vélin blanc, pourpré ou teinté de bleu. A ceux qui s'occupent d'exégèse, celte Bible peut offrir des variantes et des leçons pleines d'intérêt. Ils remarqueront d'abord que les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament ne sont pas toujours distribués selon l'ordre suivi dans la Vul-

1 II est fâcheux que ce manuscrit des lois lombarde?, le plus ancien et le plus précieux qu'on possède maintenant, ait échappé à la connaissauce de Muratori, qui eût trouvé dans ce recueil beaucoup de varianleset même plusieurs pièces que ne contiennent point d'autres exemplaires de ces lois, lue très-courte notice sur le Code lombard du monastère de Gava est donnée par Camille Pellegrini dans VWstoria phneipum Longobardorum, et Giannone le cite également au tome l*r de son htoria civile dcl regiw di Sapoli. Mais le passage où ce dernier auteur en parle p<?ut laisser croire, et à tort, que la fin du manuscrit dont il est question renferme les lois de tous les princes carlovingiens qui régnèrent sur l'Italie, tandis que le recueil s'arrête aux capitulai res promulgués par Lot liai re comme roi et comme empereur. Ces capilulaires sont au nombre de cinquante-quatre, et le texte commence par ces mots d'une latinité peu correcte : « In nomiiic Domini. lncipît Capitula quod Domnus Lotlharius imperator, tempore Eugenii papa?, instituit ad liminaria beati Pétri apostoli. »

gâte1; que les Psaumes offrent beaucoup de leçons conservées de l'ancienne version italique, et qu'après le recueil des 150 psaumes en succède un dernier, mis par l'Église au rang des apocryphes, bien que plusieurs Pères l'aient regardé comme un chant composé par David lui-même pour célébrer sa victoire sur Goliath1. Us verront aussi que la première Épitre de Saint Jean renferme le célèbre passage : Et hi très unum sunt, mais qu'il se trouve des différences dans Tordre des versets et môme des variantes dans les paroles du texte. Pour nous, nous avons admiré surtout ce vénérable manuscrit à cause de son âge, de sa perfection calligraphique et de sa noble simplicité qui n'admet pour tout ornement que des encadrements dessinés avec élégance et placés aux titres des livres. Telle est enfin la beauté de ce monument écrit, dont l'exécution remonte au huitième siècle 3, qu'il peut soutenir la comparaison avec

1 Le livre de Job, par exemple, est place après le deuxième des Paralipomèues, et celui d'Esdras à la suite des Prophètes. Les Épi 1res canoniques précèdent les Actes des Apôtres, qui se trouvent avant l'Apocalypse, à la suite de laquelle est la traduction que saint Jérôme fit des Psaumes sur le texte hébreu, pour répondre aux objections des Juifs.

* Ce psaume qui. dans la Bible du monastère de Cava, est sans numéro d'ordre, et comme étranger au Psautier, commence par ces deux versets dont nous conservons l'orthographe et la ponctuation textuelles : • Pusillus heram in 1er fratres meos. et hadulescentior inler fratres ineos.

Pasccbam hoves patris inei. inatius me;c fecerunt horganum. digiti inei abtaverunt psalterium.

5 Les signes caractéristiques de la haute antiquité de ce manuscrit sont : sa forme presque carrée ; la rayure des lignes, faite, non pas au crayon, mais avec la pointe d'un stylet; la place des lettres initiales toutes mises hors de ligne et écrites en onciales; l'emploi de l'encre rouge pour les quatre ou cinq premières lignes de chacun des livres de l'Écriture sainte; la division des chapitres en parties plus ou moins longues, et non en versets ; les titres des livres placés au haut des pages, et la séparation des mots indiquée seulement aux endroits où se trou- Yent des points.

ii. 18

270 LA RÉFORME DE CLl?NY.

dignes de respect, l'architecte a encadré à dessein, dans une chapelle ornée de fresques, le flanc de lamonlagne donnant entrée sur la grotte qui servit de retraite au premier abbé du monastère.

D'autres sarcophages recouverts de marbre renferment aussi les restes de trois pieux abbés successeurs immédiats de saint Alfère, et dont l'un fut précisément celui qui releva de ses ruines la ville de la Cava. En résumé , le principal intérêt que l'archéologue puisse trouver aujourd'hui dans sa visite à l'église du monastère, doit s'appliquer surtout à la crypte qui n'est autre que l'église primitive au-dessus de laquelle l'édifice actuel a été construit. On y descend par une série de degrés et à la lueur des torches qui, en répandant sous ces sombres voûtes un jour mystérieux, font encore mieux ressortir le beau caractère d'un style appartenant à la première période de l'architecture gothique. Sur un plan supérieur à celui de l'église souterraine, et à ciel ouvert, se voit un petit cloître datant aussi du moyen âge et comme suspendu au bord d'un précipice menaçant. Malgré son étal de ruine, il mérite d'être étudié, et l'administration de l'abbaye, qui en comprend la valeur, s'est occupée récemment d'en faire exécuter la restauration.

Mais quelle est dans une partie de l'église cette pierre tumulaire sur laquelle on aperçoit une mitre renversée, et dont le religieux qui accompagne l'étranger dans sa visite à l'église ne parle qu'avec une certaine réserve? S'il faut en croire la tradition, cette pierre recouvre la dépouille mortelle de Tanti-pape Grégoire VIII, qui, fait prisonnier à Sutri par Calixte II, vint expier dans une retraite forcée au monastère de

Cava l'intrusion dont il s'était rendu coupable. C'était en Tannée 1118, à l'époque où la querelle des investitures, mal éteinte par la mort de Grégoire VII et de Henri IV, agitait encore violemment l'Allemagne et l'Italie. Pascal II venait de mourir, après avoir vu le concile de Saint-Jean de Latran révoquer, comme attentoiresaux droits de l'Église, les concessions que l'empereur Henri V avait arrachées au souverain pontife sous le coup de la violence et de la captivité. Gélase II, ayant été élevé au siège pontifical, Henri V le chassa de Rome, fit élire à sa place, sous le nom de Grégoire VIII, Maurice Bourdin, archevêque de Braga, et en échange reçut de lui la couronne impériale. Mais bientôt abandonné par son prolecteur, Tanti-pape, faillit être tué par le peuple, et ne dut la vie qu'à l'intervention du successeur de Gélase, Calixte II, qui l'envoya au monastère de Cava, où, dit-on, il finit ses jours en 1122 l. Peut-être celte tradition, contestée par Muratori, s'applique-t-elle à un autre anti-pape nommé Théodoric, qui, quelques années auparavant, opposé aussi à Pascal II, avait été contraint de cacher dans la Campanie sa chute et sa hoQte. Relire dans cette même abbaye, qui semble alors comme la maison de refuge des prétendants à la papauté, il y mourut sous l'habit de moine, selon les témoignages de plusieurs écrivains*. Ainsi s'expliquerait également le mystère de la mitre renversée, gravée sur la pierre qui a donné lieu à cette digression histo-

1 La chronique de saint Antoine, souvent inexacte, il est vrai, rapporte que cet anti-pape y prit l'habit monastique, et l'auteur de la Vie de Calixte II affirme qu'il y mourut, mais dans l'impénitence.

2 Consulter Pandulphus Pisanus, Ciaconius et surtout Platina, in Vitax Summorum Pontifkufh : c Sacerdotio privatus, in monasterium Sancla» Trinitatis traditur, ubi monachus factus, anachoreticam vitain diu duxit. »

d'un siècle encore rude et grossier; mais il s'y rencontre aussi des faits qu'une foi plus éclairée peut attribuer à la puissante intervention de Dieu. » Quoi qu'il en soit, désarmé par la sincérité inaltérable de la chronique, le scepticisme s'efface et tombe, et laisse le lecteur partager quelquefois les naïves croyances de l'écrivain. Lan 1000 venait de finir. La terreur universelle causée par l'approche de la prétendue fin du monde avait disparu, et l'humanité, certaine de vivre, respirait comme on respire dans le calme profond qui suit une violente lempèle. Chacun s'empressait d'acquitter les vœux faits pour apaiser la colère divine, soit en partant pour de lointains pèlerinages, soit en accomplissant de pieuses fondations. Partout des monastères étaient construits, des basiliques s'élevaient dans les airs, et, selon l'expression d'un contemporain, on eût dit que la terre se secouait, et dépouillant sa vieillesse, voulut revêtir la robe blanche des églises. C'était au milieu de ces circonstances que devait être fondée l'abbaye de Cava. On se rappelle que précédemment nous avons parlé d'un jeune Lombard-Bénéventinqui s'était rencontré par hasard, dans un cloître, au pied des Alpes, avec saint Odilon, abbédeCluny. Né à Salerne, delà noble famille des Pappa Carbone, qui elle-même se prétendait issue de souche royale, il avait reçu au baptême le nom d'Alfère. L'instruction solide qu'il acquit dans cette ville où plus tard devait fleurir l'une des plus célèbres écoles du moyen âge, son esprit et ses bonnes mœurs le firent admettre, tout jeune encore, dans l'intimité du prince Guaimar III, qui lui confia une mission auprès du roi de Germanie. Othon III régnait alors sur l'Allemagne où il venait de rentrer, après avoir, dans

une dernière expédition à Rome, rétabli l'autorité du pape Grégoire V, et fait trancher la tète au tribun Crescentius.

Quel était le but de la mission qu'Alfère avait reçue du prince de Salerne? C'est ce que la chronique n'explique nullement, bien qu'elle dise qu'il avait pour instruction de passer par la France avant de se rendre en Allemagne. Selon toute vraisemblance, il allait, au nom de Guaimar, réclamer le secours de l'Empereur contre les Sarrasins, car on sait que vers ce temps Othon III repassa encore une fois les Alpes, et chassa les infidèles de l'Italie, avant de revenir mourir à Vérone, empoisonné, dit-on, par la veuve de Crescentius. Arrivé à quelque distance de Suse d'où il comptait se rendre en France, Alfère s'arrêta au Mont-Epicare, dans le monastère de Saint-Michel de Cluse, que Hugues de Montboissier avait fondé en 960, pour y établir des religieux de saint Benoît1. Les desseins cachés de la Providence avaient sans doute conduit le jeune seigneur bénéventin dans cette pieuse retraite, placée au milieu des montagnes, pour offrir aux voyageurs les secours d'une charitable hospitalité. A peine y était-il arrivé, ainsi qu'on se le rappelle, qu'il tomba dangereusement malade, et ne dut la vie qu'à la force de l'âge et aux soins des bons religieux.

Après avoir vu la mort de si près, Alfère, éclairé par cette lumière intérieure qui se révèle à lheure d'un

1 Anno igitur DccccLxviincarnationis Dominicie, constructis, ut fertur. in eodem loco féliciter officinis cœnobialibus, cum ille vir Hugo, streimiis in armis, sed in Dei rébus circa finem magis dévolus, locuiu quem sibi ut proprium vindicaverat, et aposlolica auctoritate seu prœteptis regalibus nmnierat, abbati dumtaxatac monacliis habendum Iradidisset. — Willolnii inonnch. Clusiac. Chronic.

grand péril, ne voulut plus s'occuper que de son salut, et renonça entièrement aux affaires du monde pour embrasser le service de Dieu. Dans la première ardeur de sa conversion, il désira recevoir l'habit religieux des mains de saint Odilon qui, en revenant d'un voyage à Rome, s'était aussi arrêté au monastère de Cluse. Mais le saint abbé résista, et pour éprouver une vocation encore toute récente, il crut devoir emmener Alfère à Cluny, où il reçut enfin ses vœux, après un noviciat dans lequel le jeune Lombard avait été le modèle de la communauté. Plus tard Alfère étant retourné à Salerne, le prince, pénétré de respect pour ses vertus, lui confia la direction de tous les monastères de la ville et de la province ; mais soit que le nouvel abbé rencontrât trop d'obstacles pour ses projets de réforme, soit qu'il eût le désir d'échapper à une pesante responsabilité, comme saint Benoit il ne tarda pas à résigner ces fonctions pour aller se cacher dans une profonde solitude.

Au-dessus du val Martine, et sur le flanc oriental du mont Fenestra, qu'on appelle aujourd'hui Saint-Elie, était creusée une caverne qui avait déjà servi de retraite à un pieux ermite. Ce solitaire, dont le nom est Luitius, était un moine du Mont-Cassin qui, au temps de l'abbé Manson, avait fait un pèlerinage à Jérusalem, et, son voyage terminé, s'était arrêté dans ce lieu désert. Revenu ensuite au Mont-Cassin, il y bâtit, à quelque distance de l'abbaye, une cellule et un oratoire qui donnèrent naissance au monastère de l'Allmnetla, où plus tard Ignace de Loyola et Pierre Ortiz devaient faire une retraite célèbre dans les annales de leur ordre. Quant à Alfère, content d'avoir trouvé un endroit si sauvage, il voulut d'abord se construire une demeure

sur le versant opposé de la montagne ; mais tel en était l'escarpement, que l'ouvrage de chaque jour tombait chaque nuit au fond des ravins. Passant alors dePautre côté qui donne sur la gorge étroite où se plonge le Selano, il résolut de se fixer dans la caverne que Luitius avait laissée libre, et qu'il avait "comme sanctifiée par sa présence. Là, selon les paroles de son biographe, seul en présence de Dieu, il ne s'occupait que de plaire à Dieu seul ; mais plus il cherchait à fuir les vanités du monde, plus la renommée de ses vertus courait de bouche en bouche dans toutes les villes du voisinage1. Comme il arrivait le plus souvent en pareille circon-^ stance, un grand nombre de disciples ne tardèrent pas * à se réunir autour du solitaire, et entre les plus zélés'.*'" on distinguait Léon de Lucques et le jeune Didier qui, né d'une famille princière, devait ensuite illustrer le siège abbatial du Mont-Cassin avant d'être pape, sous le nom de Victor III. Pour abriter les religieux dont l'affluence augmentait tous les jours, Alfère fit alors construire, près de la caverne qu'il habitait, un monastère et Une église qu'il plaça sous l'invocation de la Sainte-Trinité. L'époque de cette fondation ne peut être fixée d'une manière précise, mais tout porte à croire qu'elle eut lieu entre les années 1006 et 1015. Ce qui le fait supposer avec raison, c'est le diplôme authentique de Guaimar III et de son fils, portant donation de la grotte et du domaine de Cava, et se rapportant, d'après les années du règne des deux princes, à la date certaine de 1025. Or, la charte parlant de la fondation de l'Église comme

1 Sol us soli Deo vacans, solique placere desiderans, dum mundi gloriam fugit, ad lautlis sua1 prœconium vicinarum urbium omnium linguas raovet. — Anonvm.. Yitx Patrum Cavensium.

d'un fait récent, il est impossible de lui assigner une époque qui remonte bien au delà de celle que nous venons d'indiquer1.

Après avoir obtenu ces importantes concessions en faveur de son monastère, Alfère continua de le gouverner avec autant de sagesse que de piété. L'exemple de ses vertus, ses jeûnes, ses austérités, édifiaient les moines placés sous sa direction, tandis que certains faits merveilleux de sa vie l'entouraient de ce prestige qui est la véritable auréole des saints. Un jour qu'il se rendait à Salerne, le cheval qui le portait roula du sommet de la montagne, entraînant son maître jusqu'au bord de la mer où l'animal arriva brisé fel sans vie.

1 lue chronique anonyme de l'abbaye et l'auteur de Yltalia tacra fixent à Tan 080 la date de la fondation de Cava. Cette opinion fut longtemps partagée par les religieux du monastère, notamment par dom Philippe délia Pace; mais, malgré le mémoire de ce dernier, envoyé par (iattola à Mahillon. celui-ci n'en persista pas moins à soutenir, avec toute raison, que l'abbaye de Cava avait dû être fondée peu de temps avant Tan 1025, et non quarante-cinq années a\ant l'acte de donation de* princes de Salerne. Voici, au reste, la partie la plus importante de cet acte de donation que nous avons déjà mentionné, et dont nous donnons la traduction : « Au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, nous, Guaimar le père et Guaimar le fils, par le secours de la clémence divine, princes de la nation lombarde, à la sollicitation de la sérénissime et glorieuse princesse tiaitelgrime, notre chère épouse et notre chère mère, tant pour la rédemption de notre âme que pour le salut de notre peuple, concédons à toi. noble Alfère, vénérable abbé et père spirituel qui prie pour nous, l'illustre église et l'illustre grotte sur l'emplacement de laquelle lu as fait récemment construire à tes frais, en l'honneur de la sainte et indivisible Trinité, la dite église en dehors de notre ville de Salerne, dans le territoire de Metelliana, laquelle grotte est appelée Arsicza, avec les biens situés au-dessous et au-dessus de la dite église et de ladite grotte, et consistant en terres, vignes, plantations de bois,

châtaigniers, arbres fruitiers A toi, Alfère, noble abbé, nous avons

fait le don de cette illustre église pour que désormais, et toujours toi, et ceux qui le surcéderont dans le gouvernement de ladite église, vous ayez le droit de l'occuper, de la régir, de la posséder, d'en disposer selon votre volonté, et d'augmenter aussi, selon votre volonté, la congrégation de moines que tu as commencé d'y établir. »

Témoins de celte chute horrible, les disciples du vénérable abbé se précipitèrent vers le rivage croyant n'y recueillir qu'un cadavre; mais quelle ne fut pas leur surprise de trouver Alfère sain et sauf qui, la sérénité sur le front, les yeuxlevés vers leciel, les engageait à remercier Dieu ensemble de lavoir sauvé d'un aussi grand péril. D'autres fois, vivement préoccupé des futures destinées de son monastère, le saint fondateur recevait du ciel des révélations intérieures qui dissipaient à ses yeux les voiles de l'avenir. 11 put ainsi annoncer les principales vicissitudes réservées à l'abbaye de la Trinité. Presque toujours ses prédictions étaient enveloppées d'une forme parabolique qui rappelait le génie oriental delà Bible. « Après ma mort, disait-il par exemple à ses religieux, un loup ravisseur entrera dans ce bercail, et s'efforcera d'en troubler la paix ; mais ne craignez pas, ô mes frères, de revenir à la bergerie après en avoir été chassés, car la puissance de votre persécuteur s'évanouira comme le souffle d'une ombre, et il tombera du soir au matin. » Prophétie qui s'accomplit, en effet, par l'injuste agression d'un seigneur du voisinage qui, ayant pris l'abbaye de vive force et en ayant expulsé les moines, succomba presque aussitôt victime de ses propres excès.

Cependant, après de longues années d'austérités, le saint abbé fut prévenu que sa fin était proche par une lumineuse apparition, dans laquelle le Sauveur semblait l'appeler en lui disant : « Au jour de ma cène tu monteras vers moi. » La fête du Jeudi-Saint étant arrivée, Alfère célébra les saints offices, lava les pieds à tous ses frères, fit d'abondantes distributions aux pauvres, mais il ne prit point part au repas où la çommu-

quand Léon se présente, réclame leur grâce au nom d'un Dieu de paix, et non content d'avoir sauvé la vie de ces prisonniers, il va les reconduire lui-même jusqu'à l'entrée de leur ville. Quelques jours après, comme il prenait son repas avec les religieux" du monastère, un messager vint lui apprendre que trois malheureux, condamnés par Gisulfe, étaient sur le point d'être conduits au dernier supplice. Aussitôt, le vénérable abbé se lève de table, court à Salerne, rencontre les condamnés qui marchaient à la mort, et obtient un sursis du bourreau. Chargé des fers de l'un des prisonniers, il se présente devant le prince, offre sa tête pour prix de celles qu'il vient racheter, et celte fois encore il parvient à désarmer la vengeance de Gisulfe. Moins heureux dans d'autres circonstances, Léon vit son dévouement infatigable échouer devant l'obstination et la cruauté de celui qu'il aurait voulu ramener dans une voie meilleure. Alors, comme les anciens prophètes, il crut devoir lui montrer la main de Dieu qui allait le frapper, et un jour, dans une sainte indignation, il ne put s'empêcher de lui dire : « Puisque lu continues de verser le sang, avant peu de temps tu ne seras plus seigneur de celte terre.» Cette sentence portée contre le dernier prince lombard qui devait régner sur Salerne, ce fut le beau-frère et l'allié de Gisulfe, le Normand Robert Guiscard, qui se chargea bientôt de l'exécuter.

Depuis longtemps les villes de Salerne et d'Amalfi étaient divisées par une rivalité sanglante, à la suite de laquelle les Amalfilains avaient été forcés de subir la domination de Guaimar IV, père de Gisulfe. Mais ce prince ayant fait peser une odieuse tyrannie sur la ré-

publique dont il avait promis de respecter les privilèges, un complot fut bientôt tramé pour lui enlever le pouvoir et la vie. Surpris dans une des gorges qui avoisinent Yietri, Guaimar tomba sous le poignard et la bâche des conjurés, et son corps auquel ils s'attelèrent fut traîné par eux jusqu'aux porles de Salerne. Amalfi se crut libre par la mort de son oppresseur ; mais le iils de Guaimar lui fit expier par de cruelles représailles le meurtre de son père. Las de voir leur territoire envahi, leur port bloqué et leurs galères saisies par les troupes de Gisulfe, les Amalfitains invoquèrent le secours de Robert Guiscard qui, suivi de leur flotte, vint assiéger Salerne. Après huit mois de résistance, cette ville, qui la première avait accueilli les Normands en Italie, tombait au pouvoir de ses anciens alliés. Quant à Gisulfe, détrôné par son beau-frère Guiscard, il fut confiné au Monl-Cassin où, pendantle reste de ses jours, il ne cessa de regretter de n'avoir point suivi les sages conseils de l'abbé de Cava.

Après Léon, l'abbé Pierre de Salerne, neveu de saint Alfère, gouverna le monastère delà Trinité. A l'exemple de son oncle, il avait voulu se rendre à Cluny pour s'y former aux vertus monastiques, et s'était mis en route, accompagné de quelques autres religieux. Arrivés à Gènes, les pauvres, serviteurs de Dieu se trouvèrent avoir épuisé leurs modiques ressources, et par suite, réduils à TimpoSsibilité de poursuivre leur chemin. Comme ils erraient tristes et pensifs aux bords de la mer, Pierre, qui invoquait ardemment le secours de la Providence, trouva sur le sable un anneau orné d'une pierre d'un grand prix, ce qui leur fournit les moyens d'atteindre le but de leur voyage. Après avoir demeuré

quelques années sous la direction de Hugues de Cluny, Pierre revint dans son pays natal, où il fut tout d'abord porté par la voix unanime du clergé et du peuple au siège épiscopal de Policastro. Mais il préféra retourner à sa chère solitude de Cava, et Léon ne tarda pas à se démettre en sa faveur delà dignité abbatiale. Malgré les obstacles qu'il rencontra, il fit suivre dans toute sa rigueur l'observance qu'il avait vu pratiquer à Cluny, et sous son administration le nombre des religieux s'accrut tellement qu'il fallut, pour les recevoir, construire un nouveau monastère. Tout y était bien disposé, dit le chroniqueur de l'abbaye, pour la parfaite application de la Règle. Il y avait de vastes salles, spécialement destinées à chaque exercice, de sorte que partout où Ton passait, on trouvait les moines se livrant, selon l'heure du jour, à la prière, à la psalmodie, au travail ou à la lecture. En même temps une église s'élevait près du monastère, et quand elle fut achevée, le pape luimême voulut la consacrer dans une cérémonie solennelle dont un document précieux nous a conservé la relation.

Le souverain pontife qui, dans ces temps si difficiles, tenait le gouvernail de l'Église, était Urbain II, successeur de Victor III, qui, dès sa jeunesse, avait été initié à la vie religieuse par le fondateur du monastère de Cava. Élevé à Cluny, Urbain lui-môme avait étudié sous l'abbé Pierre, pendant le séjour de ce dernier dans cette abbaye, et au milieu des hautes fonctions auxquelles il fut ensuite appelé, il conserva toujours un vif attachement pour son ancien maître. Quand devenu chef suprême de l'Église, il crut devoir reprendre l'œuvre de Grégoire VII dans la lutte du Sacerdoce contre l'Empire,

il trouva de nouveau auprès des Normands d'ilalie, de zélés défenseurs des droits du saint-siége. Quittant donc le séjour souvent dangereux de Rome, il vint momentanément résider à Salerne, auprès du duc Roger Bursa, fils de Robert Guiscard qui, dans cette même ville, avait accueilli l'héroïque infortune du pape Grégoire VII. De sa nouvelle résidence, il lui fut facile de renouer des relations avec l'abbé de Cava, dont il se glorifiait d'être le disciple : aussi déféra-t-il vojontiers aux vœux de ce saint abbé, en faisant la dédicace de l'église et de l'abbaye récemment édifiées par ses soins. Accompagné du duc Roger et d'un nombreux cortège de cardinaux, d'évêques et de seigneurs, Urbain II se mit en marche vers le monastère, et avant d'y arriver, il s'arrêta tout à coup dans le lieu où plus tard, en mémoire de cet événement, on bâtit un oratoire. Là, dit le narrateur, le pontife, considérant la sainteté de l'endroit, les mérites de celui qui avait élevé sa jeunesse et les vertus justement renommées des moines de l'abbaye, se tourna vers le prince normand et les personnes de sa suite en disant : « Est-il digne, ô mes fils, que nous, humbles pécheurs, traversions autrement qu'à pied celte terre que des hommes si parfaits foulent chaque jour sous leurs pas?» Ces paroles prononcées, le pape descendit de sa monture, et tous suivirent son exemple. A quelque dislance de là, le cortège rencontra l'abbé Pierre qui, entouré de ses religieux dont il se distinguait par son front noble et sa couronne de cheveux blancs, vint se prosterner devant le souverain pontife. Urbain le releva, l'embrassa avec effusion, et conduit par lui près du tombeau de saint Alfère, il y resta longtemps dans une pieuse méditation. Le lende*

main, jour des nones de septembre de Tannée 1092, le pontife s'avança en grande pompe vers la nouvelle basilique, en bénit l'autel et les murs, fit aussi l'onction sainte sur une magnifique croix, sculptée à Constantînople, et dédia l'église et tout le monastère à la sainte et indivisible Trinité.

« L'éclat de cette consécration fut tel, ajoute la relation, si suave fut l'odeur des parfums qu'on y brûla, si doux les chants qui s'y entendirent, enfin le son mélodieux desorgues y élevait si bienlescœurs vers la piété, que tous les assistants se croyaient transportés loin de la terre. » Quant au duc Roger, sous l'influence de ces impressions religieuses, il voulut, en présence du pape, des cardinaux, des seigneurs et du peuple, octroyer à l'abbé du monastère de Cava les plus larges privilèges. Avec de nouveaux droits sur les domaines qu'il possédait déjà, il lui fit donation d'autres terres considérables, en y ajoutant la franchise de tout impôt, la juridiction civile et criminelle, enfin le privilège particulier, désigné sous le nom de maris dominium. La munificence du souverain pontife ne resta pas au-dessous de la générosité du prince normand. Par un privilège particulier, il donna à l'abbé Pierre, ainsi qu'à ses successeurs, les droits de juridiction épiscopale sur tous les monastères, villes, châteaux forts et domaines relevant de l'abbaye de Cava. En même temps il accorda de nombreuses faveurs spirituelles à l'église qu'il venait de consacrer1.

Tant de privilèges accordés à l'abbé Pierre ne firent que le rendre plus zélé à remplir les devoirs imposés par une responsabilité devenue plus grande. Protecteur

1 V. Pièces justificatives D.

des faibles et des opprimés, il prenait toujours leur défense conlre l'injustice et la brutalité des hommes du siècle. Quelcfuefois même, après avoir résisté aux plus puissants seigneurs du voisinage, il leur inspirait un salutaire repentir, et les amenait, après toute une vie de crimes, à venir, pénétrés de remords, lui demander la consécration monastique. En même temps, plein de charité envers ses religieux, l'abbé de Cava les soutenait dans leurs épreuves, les soignait de ses mains dans leurs maladies, et à leur dernière heure, comme saint Colomban, il les aidait à franchir le terrible passage de la terre au ciel. Une légende rapporte qu'au moment où lui-même était près de mourir, un de ses moines eut une étrange révélation : il vit en songe trois montagnes qui tout d'un xoup se mettaient en mouvc ment, et par l'énormité de leur masse ébranlaient la terre. A cette vue, le moine effrayé s'enfuit vers l'église, et la une voix d'en haut lui apprend que ces trois montagnes figurent les trois abbés de Cluny, Odon, Mayeul et Odilon, qui viennent chercher l'abbé Pierre. Celui-ci alla bientôt, en effet, recevoir la récompense de ses vertus, après avoir désigné Constabilis, le plus cher de ses disciples, pour le remplacer dans la direction du monastère1.

1 Outre la Vie de l'abbé Pierre, contenue dans le manuscrit YUse Patrum Cavetigium, on a encore un éloge en vers composé sur ce môme personnage. Cet éloge, qui forme un poème assez étendu, commence ainsi :

Tu quoque protervo devotis Pelrc labore Carmin ibus célébra tus eris, etc.

parmi les vassaux du monastère se trouvait toute une population de marins dont il était nécessaire d'utiliser les forces et l'activité. Quoi qu'il en soit, il est certain que ce navire allait chaque année transporter en Syrie les denrées ou les objets manufacturés de l'Europe, pour prendre en retour les produits de l'Orient. Le vaisseau était sous le commandement d'un moine de Cava, comme l'attestent des témoignages positifs, notamment celui que nous trouvons dans la vie même de l'abbé Constabilis et qui est accompagné d'un épisode assez intéressant, que nous croyons devoir rappeler ici.

En ce temps-là, comme le vaisseau du monastère, commandé par un religieux, nommé Jean, naviguait entre la Sicile et l'Afrique, une grande tempête s'éleva tout à coup et vint jeter l'équipage dans l'abattement et le désespoir. Vaincu lui-même par la fatigue, et peut-être aussi pour s'étourdir sur l'imminence du danger, le moine venaitde s'abandonner au sommeil, quandl'abbé Constabilis, mort peu de temps auparavant, lui apparut et lui dit comme autrefois le Sauveur à ses disciples : « Ayez confiance et cessez de craindre, car du haut du ciel, je veille sur ce vaisseau aussi bien que sur le monastère. Sachez donc que bientôt les vents et les flots vont s'apaiser, et que le calme succédera à la tempête.» Comme le moine, qui s'était réveillé, faisait part de sa vision à l'un de ses serviteurs placé à la barre du gouvernail, les vents cessèrent de gronder, l'orage tomba soudainement, et, poussé par un vent favorable, levaisseau aborda heureusement au port le plus voisin de la côte d'Afrique. Mais vers le même temps, le roi de cette contrée ayant appris qu'une flotte chrétienne devait venir l'attaquer prochainement, retint prisonniers tous

vent, portant la date de 1147, et confirmé plus tard par plusieurs bulles pontificales. Cette congrégation possédait dansleroyaumedeNapleset dans le reste de l'Italie trois cent trente-trois églises et cent-vingt maisons conventuelles, dont vingt-neuf portaient le titre d'abbayes et quatre-vingt-onze celui de prieurés. Ces nombreuses églises étaient exclusivement desservies par des moines de l'abbaye, qui,*sous le nom de recteurs ou de custodes, exerçaient les fonctions curiales.

Le rapide accroissement de la congrégation de Cava devait amener de nouveaux changements dans l'organisation primitive de l'abbaye. En 1594, le pape Boniface IX, voyant que le domaine de Cava était aussi peuplé qu'étendu et renfermait plusieurs villes soumises à la juridiction de l'abbé, crut devoir ériger l'église du monastère en cathédrale et en faire le siège d'un évêché. Le nouveau siège fut confié à François d'Agello, qui remplaça l'abbé Ligori que le souverain pontife venait d'élever à l'archevêché deSalerne. Deux autres abbés-évêques succédèrent à François d'Agello; mais en 1431 le gouvernement de Cava subit, comme tous les grands monastères de cette époque, une nouvelle transformation qui ne lui fut pas moins préjudiciable qu'à ces mêmes communautés. L'abbaye érigée encommende fut donnée au cardinal de Saint-Marc, puis ensuite à Louis Scarampa, qui fut aussi abbé commendalaire du Mont-Cassin. Louis Scarampa eut lui-même pour successeur Jean d'Aragon, fils de Ferdinand 1er, roi de Naples, qui jouit de ce riche bénéfice jusqu'en 1485, époque où il passa entre les mains d'Olivier Carafa. Heureusement pour l'abbaye, le régime abusif de la commende ne devait pas durer longtemps,

car, en 1494, Olivier Carafa réunit son monastère à la congrégation de Sainte-Justine de Padoue, alors florissante dans toute l'Italie, et quelques années après il se démit de ses fonctions d'abbé commendataire l.

L'état du monastère de Cava se ressentit nécessairement des diverses vicissitudes que subit son administration. Prospère et glorieux quand il était placé sous la direction d'abbés réguliers choisis par leurs frères dans le sein même de la communauté, sa situation devint tout autre quand son gouvernement fut confié à des hommes étrangers qui souvent ne devaient ce poste élevé qu'au double privilège de la naissance [et de la faveur. Aussi est-ce seulement pendant la période du douzième au quatorzième siècle qu'il faut placer l'époque de développement et de grandeur de l'abbaye fondée par saint Alfère. Alors, comme dans toutes les maisons de Tordre bénédictin, les moines y travaillent avec ardeur, soit à la transcription des manuscrits, soit à la composition d'ouvrages destinés à enrichir le trésor de la littérature profane ou sacrée. Pendant cette même période, la piété, la discipline et les bonnes mœurs sont en parfaite harmonie avec l'activité intellectuelle, et la plupart de ceux qui sont appelés à régir l'abbaye se montrent les dignes successeurs des abbés Pierre et Constabilis.

Quelques-uns d'entre eux, en raison de la haute position qu'ils occupent et par suite des circonstances au milieu desquelles ils se trouvent placés, prennent une

1 En 1515, le siège épiscopal fut transféré de l'abbaye à la ville de la Cava; mais l'abbé continua d'exercer les fonctions de prélat ordinaire, et Ange de Fondi y célébra, en 1628, un synode national dont les constitutions furent imprimées Tannée suivante à N a pi es.

part active aux affaires du siècle. Ainsi sous le règne de 1 empereur Frédéric II, les abbés Balsamon et Léonard remplissent un rôle important dans les démêlés de ce prince avec le saint-siége. La faveur particulière dont ils jouirent auprès du petit-fils de Frédéric Barberousse est attestée par les privilèges qu'ils en obtinrent pour leur monastère1. Ce fut l'abbé Léonard que l'empereur, en 1246, députa auprès du pape Innocent IV, pour faire lever l'anathème qui venait d'être prononcé contre lui au concile de Lyon. Accompagné de l'évêque de Reggio et des abbés de Casa Nuova et du Mont-Cassin, Léonard chercha vainement à désarmer la colère du souverain pontife, auquel le pieux Louis IX, sur la demande de Frédéric II, avait déjà fait entendre des conseils tout pacifiques. Innocent IV ne voulut pas revenir sur la sentence solennellement prononcée par les représentants de l'Église, et la lutte qui devait avoir pour si tragique dénoûment la chute de la maison de Souabe, se poursuivit plus violente que jamais entre les Guelfes et les Gibelins.

Les Angevins, qui remplacèrent les princes souabes sur le trône de Naples ne furent pas moins favorables au monastère de Cava, dont les archives conservent de nombreux privilèges signés de Charles d'Anjou et de ses successeurs. Sous leur règne, plusieurs personnages qui avaient exercé les fonctions les plus élevées à la cour de Naples quittèrent le monde pour prendre la direction de l'abbaye. Tels furent les abbés Guiczardi

1 Parmi les diplômes originaux de Frédéric II, conservés dans les archives de Cava, nous en citerons deux qui portent la date, l'un de 1200, l'autre de 1234. Us ont pour objet d'étendre la juridiction des abbés du monastère, et de dispenser les vassaux de quelques-uns de leurs domaines de toute corvée et prestation en nature.

302 LA RÉFOr.VE DE CLOY

nationale, répondit aussitôt à M. de Rozan une lettre que nous citons à titre de document littéraire, sans prendre la responsabilité de certains passages où se mêle aux justes et fines observations du critique, le langage passionné de rémigré qui n'avait pas encore obtenu la permission de rentrer dans sa patrie.

« J'ai enfin reçu, monsieur, depuis très-peu de jours, la très-savante et très- intéressante lettre que vous avez publiée sur les livres et les manuscrits de l'abbaye de la Cava. Le premier sentiment que j'ai éprouvé en la lisant, je vous l'avoue, a été un sentiment d'envie. Je serois pourtant bien fâché de vous priver du bonheur de Tivre avec de pareils livres, qui sont assurément préférables à la société des hommes ; mais je voudrais le partager, et C'est la seule privation à laquelle mes anciennes habitudes littéraires ne peuvent s'accoutumer dans ma solitude. Les grandes bibliothèques sont les grandes villes des gens de lettres. 11 me parait que vous avez fait une étude approfondie delà bibliographie. Tous en parlez avec autant de goût que d'érudition, et vous écrivez avec le style substantiel et plein que de vastes connaissances peuvent seules nourrir, mais qu'elles ne savent pas toujours rendre aussi agréable que le vôtre, parce qu'il est très-rare d'être savant avec esprit. Votre ouvrage prouve que l'histoire des livres est devenue une véritable science. L'abbaye de la Cava doit se féliciter d'avoir exercé envers vous une hospitalité que vous avez si noblement acquittée. Votre nom fera époque dans cette maison, et en multipliant les trésors littéraires par l'échange des ouvrages doubles que lui promet votre Catalogue raisonné, dès que nos contemporains, las de révolutions et dégoûtés de leurs orgies

sanguinairemenl philosophiques, voudront expier tous les crimes de l'esprit par des études paisibles. Si vous aviez malheureusement publié votre écrit trois ans plus tôt, vous auriez appris à nos Vandales à connaître le chemin de la Cava, et le sanctuaire des lettres eût été profané et dévasté par nos prétendus régénérateurs, qui abrutiront rapidement l'espèce humaine partout où ils pourront la dominer. Je me flatte que leur empire est fini en Italie... Jouissez donc tranquillement d'une si riche collection, et de l'honneur qu'elle vous fera en vous associant aux bibliothécaires les plus instruits de l'Europe.

« Montefiascone, 26 juin 1801.

« Cardinal Maury. »

Le vœu du cardinal Maury a été exaucé, et les événements n'ont nullement justifié les craintes exprimées dans quelques parties de sa lettre au sujet du vandalisme révolutionnaire. Quoique mise à découvert par les savantes dissertations de l'abbé de Rozan,les trésors du monastère de Cava furent respectés ; et quand les États de Naples passèrent sous l'administration française, le gouvernement du roi Joseph préserva de toute atteinte les archives de l'abbaye, en faisant de ce dépôt précieux une section particulière des archives générales du royaume. Après la restauration des princes de la maison de Bourbon, des efforts ont été tentés pour rendre au monastère une partie de son ancienne splendeur. L'abbé de Cava a repris le titre et les insignes d'évêque, et il exerce une juridiction quasi épiscopale sur toute l'étendue de son diocèse qui renferme une population de 30,000 âmes environ. L'abbatiale, ou bâtiment dis*

-»; LA KÈFoRME DE CLLSï

lincl qui lui sert de résidence, est située à gauche de régli>e et renferme, outre une chapelle particulière, de spacieux appartements destinés autrefois à recevoir les princes de la famille royale de Naples, pendant les jours de retraite qu'ils venaient passer à l'abbaye. A côté se trouve un autre bâtiment réservé aux hôtes ; puis viennent la salle des archives, le chœur spécialement réservé aux offices de nuit, et plus loin, dans une situation tout à fait à part, le séminaire diocésain dirigé par les religieux, ainsi que Yalunnato, ou noviciat. Là de jeunes moines reconnus comme les plus aptes à renseignement, sont préparés à faire différentes classes et plusieurs d'entre eux sont devenus d'excellents maîtres de littérature, de philosophie, de mathématiques, de théologie et de droit canon. Plus lard, lorsqu'ils ont acquis les années et l'expérience quelles donnent, ils sont occupés à l'administration du diocèse, de sorte qu'il leur reste peu de temps à consacrera des travaux personnels faits en vue d être publiés. Plus volontiers et plus utilement, selon eux, pour les besoins obligatoires du ministère évangélique, ils se livrent depuis longtemps à la prédication, et, de nos jours, quelquesuns se sont distingués par leurs sermons et leurs panégyriques, notamment l'ancien prieur dom Bcrnardo Gaetani, cl le prieur actuel le R. P. Morcaldi. A l'époque de noire voyage la communauté de Cava, qui est unie à la congrégation du Monl-Cassin, était composée de trente religieux profès, et elle était gouvernée par le R. P. dom Luigi Maiïneola. H a eu pour successeur le R. P. Granata, remplacé lui-même par Pabbé actuel, le R. P. dom Mauro Ruggiero, administrateur habile qui s'applique activement comme, son prédéces-

seur, à faire achever les travaux de restauration et d'embellissement commencés dans diverses parlies du monastère l. Quant à la bibliothèque, depuis de longues années déjà, la garde en est confiée à dom Guillaume de Corné, fils d'un ancien général français au service du roi de Naples, et qui, n'ayant jamais vu la France, paraît d'autant plus heureux de pouvoir, à l'occasion, s'entretenir avec des compatriotes du pays dont sa famille est originaire.

Le jour de notre départ étant enfin arrivé, par une belle matinée nous dimes adieu à l'abbaye. Si quelque compensation pouvait adoucir nos regrets en quittant cette maison hospitalière, c'était l'éclat splendide que le ciel, la verdure et les tièdes émanations du printemps répandaient sur le chemin que nous allions parcourir. Jamais, depuis notre séjour dans l'Italie méridionale, nos yeux n'avaient été si pleinement inondés des flots de cette lumière éthérée, transparente, dont les tableaux des plus habiles paysagistes ne donnent qu'une imparfaite image. Le soleil était déjà assez haut dans le ciel pour éclairer complètement la partie la plus large de la vallée, en même temps que les crêtes les plus élevées du montFenestra ; mais sur les larges flancs et les parties inférieures de la montagne, on voyait se prolonger encore de grandes ombres qui contrastaient avec la lumineuse auréole dont sa tète était alors couronnée. La solitaire grandeur de ce paysage sur lequel

1 Depuis ma visite au monastère de la Trinité, l'église de l'abbaye a été ornée de peintures à fresque, exécutées par M. Morani, de Rome. Elles représentent les laits principaux de la vie de saint Benoit, de saint Maur, de saint Placide et des premiers abbés du monastère. Ces travaux d'art ont coûté des sommes considérables, et c'est à des dépenses de cette nature que les moines ont eu le bon esprit de consacrer la meilleure part de leurs revenus.

le printemps répandait sa fraîcheur, son silence et ses parfums, me rappelait que plus d'une fois dans ces mômes lieux Salvator Rosa et Nicolas Poussin étaient venus chercher de fécondes inspirations. Après avoir traversé le Selano, qui seul par son bruyant murmure animait cette vallée si pleine de calme et de recueillement, je voulus, avant de franchir le premier détour de la route, jeter un dernier regard sur l'abbaye.

La maison tout entière était encore plongée dans un demi-jour vaporeux qui l'enveloppait comme d'un voile aux plis longs et flottants, jet semblait me la faire voir indicée et priant au pied de la montagne. Comme les religieux étaient alors réunis au chœur pour l'office du matin, par intervalles une brise légère apportait jusqu'à mon oreille les dernières notes d'un verset de psaume chanté sur un modèlent et solennel. À quelque distance du monastère, un vieux moine, que sans doute son âge et ses infirmités avaient fait dispenser d'assister à l'office, marchait péniblement appuyé sur un bâton, et bénissait en passant une jeune fille dont les chèvres, suspendues à un rocher voisin, broutaient les feuilles d'un cytise aux fleurs jaunes. Un peu plus bas, un pâtre revêtu d'un costume pittoresque était assis sur le tronc d'un arbre et regardait couler le Selano, tandis que les génisses qu'il conduisait venaient boire à leau du torrent. Au moment où mes regards embrassaient une dernière fois l'ensemble de celte scène dont j'avais peine à me détacher, la pensée que je ne reverrais probablement jamais ce gracieux désert de Cava traversa mon esprit et y répandit un nuage de tristesse. Mais en levant les yeux vers l'église de l'abbaye dont la masse était encore à demi-cachée dans l'ombre, je vis la croix

qui la surmonte, s'illuminer tout à coup d'un brillant rayon de soleil. Pour moi, ce rayon de soleil semblait vraiment apparaître comme un symbole d'espérance. J acceptai cette consolation inattendue dont mon cœur avait besoin, et tournant mes pas du côté opposé au monastère, je me décidai enfin à poursuivre ma route vers Salerne.

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