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CHAPITRE XIX

UiNE EXCURSION À MONTE VERGINE

Roule du monastère de Gava à Salerne. — Aspect et monuments de cette ville. — Sa cathédrale réédiflée par le duc Robert Guiscard. — Chapelle de Jean de Procida ; tombeau du pape Grégoire VII. — Beaux environs d'Avellino. — Arrivée à Loretto, infirmerie de Monte Vergine. — L'abbé dom Raimondo Morales. — L'histoire du Mont- Vierge mêlée, au moyen âge, à la vie légendaire de Virgile. — Voyages et institutions monastiques de saint Guillaume de Verceil. — Développement et situation prospère de la Congrégation de Monte Verginc — Église de l'abbaye ; sépultures qu'elle renferme. — Chapelles de Manfred et des princes de Tarente. — Départ de Monte Vergine. — Ruines du monastère de Real Val le fondé par Charles d'Anjou. — Souvenir d'une élégie de Gœthe. — Visite à Pompéi. — Un ancien soldat du roi Joachim Murât. — Le Rinaldo et la baie de Naples.

Si de Cava à Vielri le sile rappelle souvent la fraîcheur et la grâce d'une vallée des Alpes transportée sous le ciel de Naples, de Vielri à Salerne le pays qu'on parcourt présente un aspect tout différent. Peu à peu la vallée ombreuse et verdoyante fait place à une vaste campagne couverte, selon la saison, de riches moissons de blé ou de maïs dont les tiges agitées par la brise de mer fléchissent sous le poids de leurs grappes. A me-

sure qu'on s'avance, les grandes lignes formées par la chaîne des Apennins s'étendent indéfiniment d'un côté, et de l'autre, la Méditerranée, que Ton découvre de distance en distance, étale son immense nappe bleue, en élevant sur les grèves où elle vient expirer sa voix molle et dolente. Après avoir suivi les capricieuses ondulations du littoral, la roule tourne tout à coup; alors entre le promontoire de Minerve et le fleuve Silarus, sur le penchant d'une haute montagne s'avançant jusqu'au bord de la mer, on aperçoit l'antique cité deSalerne.

Autrefois métropole des Picentins, puis colonie romaine, cette ville, aujourd'hui chef-lieu de la principauté Citérieure, a passé par bien des vicissitudes depuis sa soumission aux princes lombards et normands. En se rappelant ce qu'elle fut dans le passé, le voyageur qui la visite ne peut guère reconnaître la cité à la fois maritime et savante, qui fut au moyen âge si célèbre par l'étendue de son commerce et l'enseignement de son école. Mais si Salerne est maintenant déchue, elle peut cependant revendiquer encore une partie des avantages que Guillaume de Fouille se plaît à lui donner dans son poème sur la conquête normande1. En effet, n'a-t-elle pas toujours en partage la douceur du climat, la fertilité du sol, l'abondance de ses fruits et de ses eaux? Quant à l'honnêteté de ses habitants, je suis tout disposé à la reconnaître, aussi bien que la beauté de ses femmes que vante également le

* Urbs Latii non est hac dulciosior urbe; Fr u gibus, arboribus, vinoque redundat et unda : Non ibi poraa, nuces, non pulchra palatia desunt ; Non species muliebris abest, probitasque virorum.

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bon Guillaume de Pouille. Comme le jour où je m'arrêtai à Salerne élait précisément un jour de marché, j'eus l'occasion de constater avec quelle pureté le type grec s'est conservé parmi la population féminine des environs de Vietri et d'Amalfi. La plupart de ces contadines, drapées dans des vêtemenls de couleurs éclatantes, la tête couverte d'un capulet rouge ou d'un voile tissé en fil d'aloës, portaient avec une grâce nonchalante des corbeilles de fleurs et de fruits. En les voyant passer près de moi, il me semblait reconnaître les figures antiques que j'avais vues au musée de Naples ou dans les peintures de Pompéi ; car chez ces femmes, la beauté des formes, l'harmonie des mouvements et l'irréprochable rectitude des lignes du visage, tout rappelle les traits caractéristiques de cette race modèle qui peupla jadis les colonies de la Grande-Grèce. Toutefois, le type arabe vient çà et là se mêler au type hellénique, et quelques-unes de ces belles paysannes, par la couleur du teint, la forme particulière et l'éclat sauvage de leurs yeux, font involontairement songer au long séjour des Sarrasins dans ces mêmes provinces *.

Les ruines du château féodal qui domine la ville sont, avec les belles colonnes romaines que Ton voit à l'archevêché, des vestiges assez imposants qui rappellent, comme la population elle-même, la double antiquité de Salerne. Mais de tous ses monuments, son dôme est celui qui, par le mélange des éléments dont il se compose, représente le mieux les diverses domi-

1 C'est surtout sur le territoire d'Atrani que le type arabe se rencontre le plus fréquemment, et, dans toute la province, la population de ce pays est encore regardée comme étant demi-sarrasine, soit par les traits, soit par sa prononciation particulière.

nations que cette ville subit tour h tour. En effet, dans l'atrium quadrilatère qui sert d'entrée à cette église, l'antiquité grecque et latine nous apparaît d'abord avec les colonnes provenant en partie des temples de Pœstum, et les sarcophages romains changés en tombes chrétiennes. Si Ton pénètre ensuite dans l'intérieur de l'édifice, on y retrouve la double combinaison du style byzantin et du style normand, auxquels viennent s'unir quelques réminiscences de l'architecture sarrasine, mal dissimulées plus tard par des restaurations modernes. Siège de l'un des plus anciens évéchés de l'Italie, érigée en métropole dès le dixième siècle, cette cathédrale fut reconstruite en 1080 par les soins et aux frais de Robert Guiscard, qui la dédia i\ l'apôtre saint Matthieu, selon l'inscription gravée audessus de la grande porte de bronze s'ouvrant sur la nef centrale :

A DVCE ROBERTO DONAR1S APOSTOLE TEMPLO : PRO MERITIS REGNO DONETVR IPSE SVPERKO.

La façade principale de l'église est précédée, comme nous l'avons vu, d'un portique ou atrium, et l'espace qu'il renferme, autrefois rempli de terre apportée de Jérusalem, servit longtemps de lieu de sépulture aux nobles salernitains. Parmi les nombreux monuments qui ornent ce campo santo de Salerne, on remarque plusieurs sarcophages païens dont les bas-reliefs indiquent une bonne époque, lien est un surtout d'un style assez pur et représentant le combat des Centaures et des Lapithes, dont la singulière inscription m'a frappé, car elle établit comme un droit, au nom du jurisconsulte qui y repose, l'inviolabilité du tombeau qu'il s'est

choisi !. Par un rapprochement qui n'est pas rare en Italie, les armoiries du défunt et la date de 1427, gravées sur ce sarcophage, font un étrange contraste avec l'épisode mythologique qu'y sculpta la main d'un artiste grec.

Ce qui m'attirait surtout vers la cathédrale de Salerne, c'était le désir de visiter le tombeau de Grégoire VII, que renferme cette église. On sait que ce grand pontife, après avoir été contraint de quitter Rome sous la protection des lances normandes, vint, après un court séjour au Mont-Cassin, chercher à Salerne un asile qui pour lui devait être le dernier. La protection assurée qu'il trouvait auprès de Robert Guiscard, mais plus encore l'affectueux dévouement que lui portait l'archevêque Alfano, déterminèrent sans doute le pape à choisir cette ville de préférence à toute autre. La correspondance religieuse et littéraire échangée entre Grégoire VII et l'archevêque de Salerne, outre l'intérêt particulier qu'elle offre, montre assez quelle libre et douce intimité rapprochait ces deux hommes élevés l'un et l'autre sous le cloître bénédictin. Parmi les pièces de cette correspondance, j'avais relu, la veille même de mon départ de Cava, la lettre si belle que le pontife écrivit à Alfano pour le féliciter d'avoir retrouvé les reliques de l'apôtre saint Matthieu : précieuse découverte qui, selon les termes de la lettre, donnait l'espoir qu'après tant d'orages, l'Église du Christ devait bientôt

1 Nous donnons ici cette inscription telle que nous l'ayons transcrite : nie jacet corpus sapientis Tim jcdicis

•KNEDICTI ROTUNDI DE 8ALERSO JURISPERITt QUI OMIT ANNO DOM. MCGCCXIVII,

DIE VIII MEXSIS KOVEIIBRIS, VI INDICT. QI70D TCMDLDM FUIT SIBI CONCESSUM

NEC rOTFIT ALTERI CONCEDI ET IN E0 NON DEBET ALIUS SEPELIRf .

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