‹ Les monastères bénédictins d'ItalieChapitre 64 sur 79 · AMBROISE DE CAMALDULE · texte numérisé non relu

AMBROISE DE CAMALDULE

Quelle qu'ait été pourtant au quinzième siècle la réputation d'Ambroise le Camaldule, son nom, peut-être parce qu'il rappelait celui d'un moine, finit par s éclipser au milieu de l'éclat que répandait la lumineux pléiade dos savants de la Renaissance. Malgré leslouan ges qui lui furent décernées par Jove et Poli tien *, maigri le soin pieux que deux camaldulcs , dom Michel e dom Augustin, apportèrent, l'un à faire un premiei recueil de ses lettres, l'autre à écrire sa vie, la notoried d'Ambroise eut à subir, comme tant d'autres, les atlein tes jalouses du temps et de l'oubli. Le monde ne fut pa seul coupable d'indifférence pour la mémoire d'ui homme qui, en son temps, avait été l'honneur du cloi tre, de l'Église et des lettres. Les religieux de Camal doli, de ce lieu plein des souvenirs du générais d'Ambroise, finirent eux-mêmes par oublier jusqu'à) tombeau de celui qui avait tant fait pour leur ordre. 1 la fin du dix-septième siècle, le Père Mabillon, visitan l'église du Saint-Ermitage, constatait avec une doulou reuse surprise que l'endroit où reposait « le gran< Ambroise, comme il l'appelle, n'était marqué n dune pierre, ni d'une inscription *. » Ce fut pou venger sa mémoire d'un oubli si honteux, que le bénédictins français voulurent élever à Ambroise ui monument digne de lui, en publiant le recueil d ses lettres, et leur correspondance avec Antoine Ma

* Ejus mortem plu ri mis elegiis variisque carminum generibus d< ctissinms quisque illius stcculi déplora vit ; neque poslca defuerunt qi ejus eruditioni plurimum semper tribuerunt. — A ces hommages qu rappelle le biographe d'Ambroise le Camaldule, Paul Jove apporta plu tard son tribut, et il lit placer le portrait du prieur de Camaldoli parn ceux des hommes illustres réunis dans le musée de Gùmc de Médici:

*J. Mabill., Iter ltal> p. 180.

gliabecchi prouve lotit l'intérêt qu'ils y attachaient '.

Cet intérêt était on ne peut mieux fondé. Lorsqu'on étudie, en effet, la volumineuse collection des lettres d'Ambroise le Camaldule, on est d'abord confondu devant le nombre et l'importance des personnages auxquelles elles s'adressent. On n'est pas moins surpris de l'exlrême variété des sujets qu'elles traitent, et de la facilité prodigieuse avec laquelle l'auteur passe des détails les plus compliqués de la vie pratique aux plus hautes questions de politique, de philosophie ou d'érudilion. La première partie de sa correspondance renferme les lettres si intéressantes écrites à Eugène IV, pour l'engager d'abord à veiller au maintien de la discipline monastique, à protéger les communautés camaldules, et à intervenir dans les discussions que ces communautés peuvent avoir avec les évêques ou les seigneurs du voisinage. Ses missions en Autriche et en Hongrie, ses rapports avec l'empereur Sigismond cl sa cour, la description du château deBude n'offrent pas moins d'intérêt que ses confidences ultérieures au sujet des ambassadeurs grecs, de leur souverain Jean Paléologue et des intrigues qui se passent aux conciles de Ferrare et de Florence.

Dans les livres suivants se trouvent les lettres écrites aux princes, aux évêques, aux abbés et aux érudils de son temps concernant une infinité d'objets qui touchent

1 Le tome III de YÀmplissima collectio, publié en 1724 par les Pères Marlcne et Durand, contient la correspondance d'Ambroist» le Camaldule, divisée en vingt livres, et les lettres qui lui ont clé adressées par les érudits de son époque. Outre ce volume, préparé tout entier par le P. Mabillon, un autre recueil encore plus complet de la correspondance du général des camaldules fut publié à Bologne, en 1751), par Laurent Menus, en 2 vol. in-lolio.

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à ses travaux littéraires ou bien à ses fondions de prieur général. Ce n'est pas seulement la correspondance personnelle d'Ambroise qui constitue la valeur du recueil dont nous parlons, car à la fin du volume figurent les harangues qu'il prononça et les lettres que lui adressèrent les personnages les plus considérables et les plus savants de l'époque. En nous donnant des renseignements authentiques sur le mouvement littéraire de ce siècle placé aux confins de deux mondes comme pour tout voir et tout découvrir, les lettres dont nous parlons mettent à jour le caractère souvent peu connu de leurs auteurs. Elles en dévoilent les amitiés et les haines, les espérances et les déceptions, et nous font assister à cette lutte de passions ou d'intérêts qui agitent la sensible mais irritable nature des écrivains. Entre toutes les autres, la correspondance de Philelphe et celle de plusieurs savants d'origine grecque sont surtout remarquables, parce qu'elles nous apprennent comment pensaient et vivaient dans leur patrie adoptive ces savants qui précédèrent Lascaris en Italie, et y furent les premiers et véritables promoteurs de la renaissance des lettres. Quels que soient d'ailleurs le rang, la valeur ou la nationalité des correspondants d'Ambroise le Camaldule, tous s'accordent, sauf de bien rares exceptions, à lui rendre un égal témoignage d'affection, d'estime et de respect. Une si touchante unanimité de sentiments nous a frappé bien plus encore que l'immense appareil d'érudition déployé dans les volumineux in-folios dont nous venons de donner ici une trop courte analyse. C'est pourquoi nous nous sommes arrêté plus volontiers devant la noble et grande figure de ce moine qui, mort il y a plus de

qualre cents ans, est aujourd'hui presque inconnu à notre siècle, et auquel nous avonsvoulu, à l'exemple des bénédictins français, payer le modeste tribut de noire hommage1.

Quand un homme émincnt et justement regretté vient à disparaître, on dirait qu'un souffle de son esprit survit avec sa mémoire pour animer, éclairer, après lui, ceux qui ayant eu le bonheur de le connaître, mettent leur gloire à le choisir comme guide et comme modèle. C'est ce qui se produisit après la mort d'Ambroise le Camaldule. Pendant le cours du quinzième siècle, l'élude des lettres profanes et sacrées continue de fleurir chez les religieux de son ordre, et les réunions académiques dont nous avons parlé précédemment, maintiennent parmi eux le goût des discussions savantes. Sur la nature de ces discussions de curieux détails ont été donnés par Christophe Landino, l'un des principaux membres de l'académie platonicienne de Florence, et qui a rappelé dans un ouvrage spécial les controverses auxquelles prenaient part, de concert avec quelques moines camaldules, les personnages les plus distingués de la Toscane*. Adoptant pour son livre la

1 Voir Pièces justificatives, E.

* L'ouvrage esi intitulé Disputât ionum camaldulensium libri IV ; scilicet de vita activa et contemplai ira liber primus ; De summo bono liber secundm; In P. Virgilii allegorias liber tertio* et qnartus ; Florence, 1480, in-C». Sur la vie et les autres ouvrages de Landino qui mourut en 1504, à Vàge de quatre-vingts ans, Bandini donne d'utiles renseignements dapë son Spécimen litterat. Florent., saîcul. XV.

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forme du dialogue, l'auteur suppose que pour se délasser des chaleurs accablantes de l'été, ses interlocuteurs ont quitté le séjour de la ville, et se sont rencontrés sous les frais et paisibles ombrages qui entourent le monastère de Camaldoli. La conversation s'engage, et au milieu de dissertations d'un goût tout classique sur la vie active et contemplative ou sur le souverain bien, le narrateur s'interrompt pour encadrer son récil d'une vue jetée sur le paysage extérieur dont il décrit le calme et la beauté solennelle. La reproduction de telles scènes, en pareil lieu, finit par opérer sur l'esprit un effet extraordinaire. Il semble qu'on entende un écho lointain de la sagesse antique discourant par l'organe de Platon aux pieds des grands arbres qui ornaient les jardins d'Académus, et mêlant ses leçons aux divins enseignements que plus lard l'apôtre saint Paul allait prêchant aux bords des lacs et à l'ombre des palmiers de la Judée.

A la même époque, la s ience cosmographique faisait aussi un grand progrès par suite des éludes du célèbre Frà Mauro, religieux camaldule du monastère de Saint- Michel de Venise. Compatriote de Marco Polo et plein du souvenir des découvertes et des relations écrites de ce hardi voyageur, Frù Mauro, qui ne sortit point de son étroite cellule, ne put que parcourir en pensée les vastes espaces qu'il devait ensuite si bien décrire dans sa mappemonde. Résumant en lui toutes les connaissances que les géographes anciens et modernes avaient pu recueillir, ce religieux, surnommé avec raison le d'An ville du quinzième siècle, dessina, de 1457 à 1 459, la belle mappemonde longtemps conservée avec un légitime orgueil par les moines de Saint-Michel de Mu-

ET î.fcS ÉcntVAINS Î>E feOS ORDftE. M

rano. En examinant ce curieux monument de la science géographique, que possède aujourd'hui la bibliothèque Marciana de Venise, on est tout surpris d'y trouver l'indication de contrées ou de points géographiques encore inconnus, comme par exemple, le Darfour dans Tintérieur de l'Afrique, et le cap de Bonne- Espérance a son extrémité. La forme même de. cette partie du monde diffère peu, dans l'ensemble, de celle qu elle a en réalité, comme si le moine qui en traça les contours avait devancé, par une lumineuse révélation de la science, les grandes découvertes que le génie explorateur de Vasco de Gama devait bientôt accomplir. Vers la fin du quinzième siècle, Pierre Delfino, général de Tordre des camaldules, y ravive l'amour des études et l'observance exacte de la discipline monastique. Issu d'une noble famille vénitienne, un penchant irrésistible pour la vie religieuse l'avait porté à prendre jeune encore l'habit monastique à Saint-Michel de Murano. Il y remplit tous ses devoirs avec une si parfaite exactitude qu'en 1479, à peine âgé de trente-cinq ans, il fut élu abbé du monastère, puis élevé, l'année suivante, aux fonctions de procureur général. D'une extrême activité d'esprit, il ne cessa de s'occuper de travaux d'érudition, entretint une correspondance fort étendue avec des princes, des seigneurs, des évoques et des religieux de son ordre, et composa une série de harangues qu'il adressa aux huit papes sous le pontificat desquels il remplit la charge de général. Ses nombreuses relations avec les puissances de la terre ne lui firent rien perdre de sa modestie et de sa simplicité. En 1488, la république de Venise ayant à proposer un sujet de l'État pour la dignité de cardinal,

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