CHAPITRE XXIII
Importance des chroniques monastiques. — Lumières qu'elles répandent sur l'histoire ecclésiastique et civile. — Qualités et défauts propres à ce genre de composition. — Cartulaire de l'abbaye de Farfa. — Le moine Grégoire de Catino et l'abbé Hugues. — Éditions successives de la chronique de Farfa. — Principaux événements de l'histoire de ce monastère. — Sa bibliothèque et ses archives. — La chronique de Casauria et les publications qui en ont été données. — Le moine Jean, auteur de cette chronique. — Fondation de Casauria par l'empereur Louis II. — Nombreux privilèges que cetle abbaye reçoit des souverains d'Allemagne et de Sicile. — Origine du monastère de Novalèse et controverse qu'elle a soulevée. — Sa destruction par les Sarrasins. — Abbés qui gouvernent ce monastère. — Le chroniqueur anonyme de Novalèse. — Caractère de son ouvrage. — Etat de l'abbaye depuis le dix-septième siècle jusqu'à nos jours.
Au début de la préface placée en tête de la Chronique de Farfa , qu'il publiait dans son vaste recueil des historiens nationaux de l'Italie, Antoine Muratori porte l'appréciation suivante sur les documents de cetle nature : « 11 me semble inutile d'insister auprès de mes lecteurs, pour leur faire connaître combien les chroniques monastiques peuvent répandre de lumières, nonseulement sur Phisloire ecclésiastique d'un pays, mais encore sur son histoire civile et politique. Colle vérité, quand même je la passerais sous silence, n'en demeurerait pas moins dos plus manifestes aux yeux des éru-
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dits. Elle s'explique par ce fait que depuis longtemps l'ordre de saint Benoit s étant propagé au loin, élail parvenu peu à peu à un si haut degré de richesse et de puissance que les religieux de cet ordre avaient de nombreuses relations d'intérêt avec les princes du siècle cl de l'Église. Leurs abbés étaient donc dans l'obligation de fréquenter par intervalles la cour des pontifes ro mains, des empereurs et des rois, et ils se trouvaient pai suite appelés à donner au gouvernement des uns et de autres l'appui de leurs conseils et de leur secours. » Après ce jugement du savant bibliothécaire du dm de Modéne, nous n'insisterons pas, à notre tour, pou faire ressortir ici, au point de vue spécial de notre su jet, toute l'importance des chroniques bénédictines Déjà nous avons signalé, à l'occasion des abbayes di Mont Cassin, de Subiaco, de Cava et de Monte Yergine quels fonds précieux de renseignements offrent pou l'histoire intérieure ou extérieure de ces communau tés, les recueils composés par les religieux qui 01 vécu dans leur enceinle. Le nombre et la valeur d ces sources historiques n'ont rien qui doive surprenait si Ion se reporte à l'esprit des temps où elles s'offrer si abondamment aux recherches de l'érudition modem Les cloîtres étant alors des foyers d'activité intellectuel! d'où rayonnait et où venait aboutir le mouvement d( idées contemporaines, les moines chroniqueurs étaiei suffisamment renseignés sur les événements du dehors pour les reproduire en parfaite connaissance decaus* et ils montrent parfois une sûreté de jugement que ne trouve pas toujours ailleurs. En outre, un grand < inaltérable principe de moralité ne cesse de présider leurs récits. C'est à la lumière d'une conscience éclairé
ÎROtS CHROMQUÊS BÉNÉDICTINES. 470
par les pures et austères prescriptions de la doctrine évangélique, que les actes de chacun y sont strictement appréciés. Cette fonction morale de l'histoire qui, selon les différents exemples qu'elle présente, fait ici-bas du malheur une expiation, ou du bonheur une récompense, nous semble aussi touchante que salutaire, surtout à une époque où la violence demandait un frein, et la faiblesse une protection toute-puissante. Quant à la vérité des faits exposés par le narrateur, elle est garantie souvent par la manière même dont se composait la chronique qui, au lieu d'être l'œuvre isolée d'un homme, était une sorte de journal monastique où se reflétaient toutes les opinions aussi bien que toutes les lumières. Les annales du temps s'écrivaient donc au grand jour, et parfois un docle aréopage de moines jugeait et sanctionnait de son approbation les récits du chroniqueur, avant qu'ils n'eussent à subir un autre jugement du temps et de la postérité. A côté des qualités particulières distinguant ces sortes de récits, se rencontrent certains défauts qui sont propres à quelques-uns, et que la critique historique doit également signaler. Empreints d'une naïve crédulité, mêlant trop volontiers le merveilleux au réel, ils reproduisent avec une complaisance extrême les traditions locales, les contes populaires et tout ce qui peut contribuer à l'avantage et à la gloire de l'ordre, en laissant, au contraire, dans l'ombre tout ce qui lui serait défavorable. Ajoutons que, si les uns détaillent les faits outre mesure, les autres, marquant seulement une longue série de dates accompagnées d'une simple mention, consignent avec une froide inflexibilité la naissance et la mort des individus, ainsi que les grandes calamités
de l'époque. Aussi, en lisant ces tristes actes de l'état civil du passé, il semble que, dans la pensée du rigide annaliste, les hommes ne soient sur la (erre que pour naître, souffrir et mourir. Malgré ces défauts, qui déparent un certain nombre d'entre elles, les chroniques monastiques n'en tiennent pas moins une place importante dans les annales générales ou particulières des principales nations de l'Europe. Complétées surtout pat l'étude des cartulaires, qui en sont comme les pièces justificatives, elles éclaircissent des faits douteux, font connaître des personnages ignorés jusque-là, et tout en nous révélant un côte saillant des mœurs et des croyances du moyen âge, elles forment une partie considérable de la littérature de cette époque.
Parmi les monastères bénédictins d'Italie, dont lemoines enrichirent par leurs travaux le trésor de l'his toire nationale, il convient de placer au premier ranj l'antique et célèbre abbaye de Far fa. Située dans la Sa bine, à vingt milles au nord de Rome, et ayant jadi possédé de vastes domaines faisant partie du territoin de Tandon duché de Spolète, cette abbaye a rempli w rôle important dans les siècles passés. Elle le devait i ses nombreux privilèges, à ses richesses considérables et au culte rendu à une Madone fort ancienne que de milliers de pèlerins venaient et viennent encore honore) de toutes les provinces de l'Italie. Mais ce qui aujour d'hui nous intéresse surtout dans ce monastère, c'est h collection de ses chartes, l'importance de ses diplôme impériaux, et le recueil de documents historiques » rapportant i\ ses annales dont le principal auteur est 1< moine Grégoire de Catino. Né en 1062, et fils d'un no blc chevalier de la Sabine, habitant le château d<
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Catino, il fui voué, dès l'en Tance, à la vie monastique par son père qui céda en mime temps son domaine aux religieux de Farfa. L'abbé Bérald 1er, sous lequel il avail revêtu l'habit de saint Benoit, s'occupa de lui faire donner une instruction solide, et le religieux lui paya sa dette de reconnaissance en employant plus lard les efforts de sa science et de son zèle à défendre les droits et les privilèges delà communauté. Il y consacra toute sa vie, et dans ce bul il composa tour à tour les ouvrages qui portentson nom.
Pendant l'administration de Bérald II, qui avail succédé à son bienfaiteur, Grégoire de Catino commença l'inventaire et la transcription des bulles, chartes cl privilèges accordés à l'abbaye. Il voulait ainsi les réunir en un seul recueil, dans la crainte que leur dispersion ne les exposûl à être plus facilement détruits par une cause accidentelle. L'abbé Bérald II fit exécuter ce travail important, sous la direction même de Grégoire, qui lui avait soumis son projet. En entreprenant son œuvre, l'auteur du recueil déclare d'abord qu'il ne Ta commencé qu'après avoir mis sa conQance en Dieu qui ne souffre pas de plantes stériles, et en la Vierge Marie dont il veut affermir la maison au moyen d'un double fondement, le droit et l'antiquité. Mais il désire que cette base soit avant tout solide, et c'est pour ce motif qu'il parlera brièvement des origines de l'abbaye, « aimant mieux se taire, dit-il, que d'avancer rien d'inexact et de frivole. En effel, s'il n'est pas permis à des moines d'écouter des mensonges, combien à plus forte raison, doivent-ils éviter d'en produire? »
Dans une seconde préface, Grégoire de Catino, devant ce monceau de chartes sur lequel il s'apprête à
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porter la main, exprime le senlimeot d'inquiétude qu'éprouve tout homme sérieux en face d'une entreprise aussi gramie que difficile. Dénué de secours étrangers, n'ayant Tait d'autres études préparatoires que celles de l'école monastique 011 il a été élevé, et parfois réduit à mendier le parchemin sur lequel il doit écrire, le pauvre moine n'en parvient pas moins à trouver dans le respect même qu'il a pour son sujet, les principes méthodiques à l'aile desquels il pourra conduire son travail à bonne fin. « Telles j*ai su lire et compiendre les chartes, dit-il avec simplicité, telles je me suis el forcé de les copier sans rien ajouter, sans rien omettre, excepté quelques répétitions de mots superflus, m'attachait! â la vérité, à l'utilité des choses, et mettant toute mon industrie, toute ma sagacité à produire un ouvrage parfaitement véridique, où la fraude n'eût aucune part. En outre, au texte de chaque document, j'ai plis soin d'ajouter le nom des témoins comme je les trouvais dans les originaux. Quant à ceux qui étaient elïacés par la vétusté ou rongés par les vers, j'y renonçais, résolu que j étais à ne rien introduire dans un travail si important que je n'eusse clairement déchiffré de mes yeux. Pour terminer, j'ai dressé une table des noms de lieux, en y joignant l'indication des chartes où ils sont mentionnés. » Sur ce plan, et d'après ces régies d'une sage critique, fut composé le célèbre cartulaire, appelé ClerouomialU par son auteur et que les écrivains modernes désignent sous le nom de Rege- A/z/wi '. Cet ouvrage dont le titre indique qu'il a été revu
I* manuscrit nrjjrinji, trauspoiiê autrefois a Taris, a été rendu plus lard, non |w»int à l'abbave de Farfa. mais à la bibliothèque Valicauc, cm il c*t catalogué sous le n- K487.
tROlS CHRONIQUES BÉNÉDICTINES. 4S5
et transcrit par Jean le grammairien, est accompagna d'une pièce de vers rappelant que le moine Grégoire, consacré à Dieu, avec son frère, dans Pïibbaye de Sainte-Marie de Farfa, entreprit son travail gratuitement et dans le seul espoir d'obtenir un jour sa part du bonheur céleste.
• Outre un autre recueil intitulé Largitorius, le même religieux écrivit une chronique qu'il commença en l'année H05, et qu'il offrit à l'abbé Bôrald quatorze années après. Toulefois, non content d'avoir achevé tant de travaux, l'infatigable moine, bien que septuagénaire, voulut entreprendre un nouvel ouvrage qu'il intitula Floriger. Avec la prédilection particulière que montrent 5 revenir sur le passé les hommes qui ont vieilli, Grégoire de Catinoy rappelle ses travaux antérieurs, et dit avec une confiance touchante que ce livre, bien que le moins étendu de ses ouvrages, en sera néanmoins ic plus utile. Soccupant ensuite du présent, il parle de son âge avancé qui le rapproche inévilablement de la tombe, et devant cette redoutable perspective, il ne craint pas d'affirmef que dans ce dernier écrit, comme dans tous les autres, il n'a jamais dit que ce qu'il pensait être la vérité. Comment ne pas croire à la sincérité de ce vieux moine qui, au bord d'une fosse entrouverte, semble ainsi prendre Dieu et les hommes à témoin de l'esprit de bonne foi qui, pendant sa longue carrière, ne cessa de guider ses recherches et d'inspirer son langage?
A ces éléments principaux de l'histoire de Farfa, il convient d'ajouter un ancien manuscrit relatant les premières origines du monastère et les divers opuscules composés par l'abbé Hugues. Le manuscrit, intitulé ConsUMctio farfensis, peut remonter au milieu du neu-
vième siècle, el il est cité dans le Reyestum de Grégoire de Catino comme donnant les plus utiles renseignements sur la fondation primitive de l'abbaye. Quant à l'abbé Hugues, qui écrivait avant le moine Grégoire, il mentionne également ce livre sur la Construction de Farfa, dont le titre, dit-il, peut être opposé à celui de l'opuscule qu'il vient de composer et qu'il intitule Destruction de ce même monastère. Après son premier ouvrage sur la ruine de l'abbaye, qu'il composa vers l'an 1000, il écrivit tour à tour trois autres livres1, dont le dernier était relatif à rétablissement des nouvelles constitutions de Cluny au monastère de Farfa. Si l'on ajoute aux opuscules de cet écrivain la Vie du vénérable Thomas de Maurienne, le second fondateur de l'abbaye, puis les Annales farfemes, détendant de G61 à 1099, et enfin des listes chronologiques d'abbés qui ont gouverné le monastère, ou aura l'ensemble des documents légués à l'histoire par les moines de Farfa.
Des documents de celle nature ne pouvaient échapper aux laborieuses investigations des érudils. En 1641, des extraits de la chronique de Farfa étaient publiés dans le recueil Historix Francorum Scriptores, où le savant historiographe André Duchesne avait cru devoir les insérer comme renfermant un certain nombre de faits eldc pièces diplomatiques qui intéressaient notre histoire nationale. Plus tard, Bernardin de Campello, auteur de V Histoire de Spolète, qu'il fil paraître en 1072, emprunta beaucoup à celle même chronique dont Ma-
Ces trois livres sont intitulés : 1° De diminuiione monasterii ; 1* Querimonium Domni Hugonis abbalis ad Imper a tore m de Castro Tribucce H Bucciano ; » Ordo farftnslt.
TROIS CHROiNIQOES BÉNÉDICTINES. 4W
billon se servit également pour les Annales de son ordre. Dans son Musœim Italicum, J'illustre bénédictin qui avait vu et jugé sur place le manuscrit du Chronicon farfense, dit avec le tact et l'esprit d'érudition qui ne lui font jamais défaut : « Celte chronique est bien digne d'être publiée intégralement, surtout à cause des différents actes publics qui s'y trouvent contenus. » Le vœu exprimé par ic Père Mabillon devait être accompli. Ai* wècle dernier, Muratori, après avoir tenté vainement de se procurer à la bibliothèque du célèbre cardinal Barberini, abbé commendalaire de Farfa, le manuscrit dont André Duchesne avait dû faire usage, finit par en trouver un autre exemplaire entre les mains du Père Eustache Carraciolo, consulteur de Tordre des Clerc9 Réguliers, et religieux aussi instruit qu'obligeant, fie fut sur ce manuscrit fort ancien qui, par l'entremise du savant napolitain Falconi, fut mis à sa disposition aveu une parfaite libéralité, que l'auteur du Remm Italkarum Scriptores, put enrichir cet important recueil de la chronique de Farfa et d'autres fragments historiques concernant ce monastère.
Notre siècle qui à tant de publications légères, inutiles ou dangereuses, peut opposer son infatigable ardeur à rechercher partout les sources primitives de l'histoire, a été loin de négliger, à son tour, les chroniques autrefois composées dans les savantes abbayes de l'ordre bénédictin. Historiens et critiques, érudils et compilateurs, tous ont largement puisé à ce grand courant historique que s'est plu surtout à remonter l'esprit patient et investigateur de l'Allemagne. Les collaborateurs du vaste recueil Monumenta Germante historien, en accordant une part considérable de letir col-
lection aux chroniques monastiques, se sont particulièrement montrés fort généreux pour celles de Farfa. En 1853, le docteur Bethmann, l'un desérudits allemands qui ont le plus activement coopéré à l'œuvre entreprise par M. Pertz, alla explorer avec le plus grand soin les archives du monastère, où il reçut le meilleur accueil de dom Bernard Lerlora, auquel la garde en était alors confiée. Le résultat de ses recherches fut la publication aussi exacte que complète des documents appelés par lui avec raison « les précieuses reliques des annales de Farfa, » et qu'il offrit au monde lettré comme un témoignage de sa reconnaissance envers la communauté et son vénérable chef, l'abbé Angelo Pescetelli.
De son côté, Frédéric Ozanam, pendant sa mission littéraire en ItaKe, avait étudié avec bonheur à la bibliothèque Vaticane, l'ancien cartulairede Farfa, le même qui avait fait autrefois l'admiration de nos bénédictins de Saint-Maur, dans leur visite à ce monastère. Écrit en caractères du onzième siècle, ce volumineux in-folio, contenant le dépouillement des archives de l'abbaye et la copie de ses chartes depuis l'époque des rois lombards, devait exciter l'ardente curiosité de l'auteur des Études (jeitnaniques, car, pour le huitième siècle seulement, il ne renferme pas moins de cent cinquante-cinq diplômes. Tout en exprimant le regret que le temps, cet inexorable temps qui déjà l'entraînait, vers la tombe, ne lui permit pas d'entreprendre la publication de ce cartulaire, Ozanam recueillit néanmoins les préfaces, en partie inédites, et remarquables, comme il le dit lui-même, par l'esprit de critique dont elles font preuve à une époque où l'on n'a voulu
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voir qu'ignorance et crédulité. Après avoir opposé à celte œuvre si consciencieuse d'autres compositions ou l'esprit inculte et capricieux des temps barbares s'amusait à entasser des fables, Ozanam ajoute ces justes réflexions sur le double rôle réservé dans l'avenir aux chroniques et aux cartulaires : a Les archives de Farfa nous font voir l'effort du travail pour sauver les souvenirs. Le temps des récits poétiques et des légendes suspectes est aussi celui qui se passionne pour les privilèges, les chartes, les titres authentiques. Si la tradition règne à la porte des cloîtres, la chronologie se réfugie dans les cartulaires. Un jour viendra où elles se rapprocheront; la chronologie donnera au récit la certitude, la tradition lui donnera le mouvement, la couleur, la vie, et l'histoire renaîtra. »
S'il faut s'en rapporter à l'ancien manuscrit composé sur l'origine du monastère de Farfa, la fondation première doit en être attribuée à un saint personnage, nommé Laurent, qui vint de la Syrie s'établir dans la Sabine vers l'année 420. Après avoir rempli d'abord dans cette province les fonctions épiscopales, il les résigna volontairement pour aller vivre dans la solitude, au fond d'une vallée dite Acutiana. Aidé de ses deux disciples Isaac et Jean, il y bâtit au pied du mont Mutella un monastère qui fut achevé en 430 et placé sous l'invocation de la Vierge Marie. Pris et saccagé par les Lombards au milieu du sixième siècle, ce monastère fut relevé de ses ruines par un prêtre appelé Thomas, originaire de la Maurienne, et qui, à la suite d'un pèlerinage aux Lieux-Saints, s'arrêta dans la Sabine, où, avec l'assistance de Faroald, duc de Spolèle, et du pape Jean VI, il acheva, en ($78, la reconslruclion de Sainte-
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Marie de Farfa. La nouvelle communauté ne tarda point à obtenir de nombreuses donations ainsi que d'importants privilèges, et parmi ses bienfaiteurs il faut placer au premier rang les ducs de Spolète et les rois lom~ bards. Quand la puissance du dernier de ces princes eut succombé, en 774, sous la redoutable épée de Chartemagne, le roi des Franks se plut à confirmer, par un diplôme tout favorable, la possession des biens et privilèges de l'abbaye '. Outre ce document, la chrouique de Farfa cite un placitum ou jugement rendu par Cbarlemagne, pendant un autre voyage qu'il fit au delà des Alpes, en 781 , jugement qui ordonnait la restitution du monastère de Saint-Ange à Ragambald, abbé de Farfa. Un certain nombre d'arrêts du même genre, prononcés en faveur du monastère par les ducs de Spolète, les princes franks et les empereurs germaniques, ont été conservés dans les archives de l'abbaye. Ils nous donnent un curieux tableau des coutumes lombardes aux prises tour à tour avec la loi romaine et les formes judiciaires que les nouveaux conquérants de l'Italie voulaient imposer aux diverses populations de cette contrée. Souvent, parmi ces |#/«ct/a, que nous avons étudiés avec intérêt, il en est qui renferment d éloquentes protestations du faible contre le fort, et où l'homme appartenant au peuple vaincu oppose hardi* ment la loi de sa nation aux exigences injustes et oppressives de la loi qui protège le peuple vainqueur. Du reste, la nouvelle domination des princes franks lut loin délie défavorable aux moines de Farfa. Suivant l'exemple de son père Charlemagne, Louis le. Débonnaire
1 Dudiesne, t. III; p. 0*2. — Alias, Chnm. Furf.
étendit encore leurs immunités, et fit restituer, sous l'abbé Jean, les biens qu'on leur avait enlevés par vio* lence. Plus tard, Charles le Chauve et Charles le Gros confirmèrent tous les privilèges quel'abbaye avait reçus de leurs prédécesseurs.
Pendant le cours des deux siècles suivants, le monastère de Far fa se ressent des vicissitudes et des trou* blés- qu'il a subis, et dont un opuscule de l'abbé Hugues retrace le curieux tableau, surtout en rapportant les débats alors soutenus avec la puissante famille des Crescence. Fiers de la protection des empereurs d'Allemagne qui leur avaient concédé les immunités les plus larges l, les religieux de l'abbaye restèrent soumis à l'autorité impériale jusqu'en Tannée 1125; mais à cette époque, privés de l'appui dont il s'étaient souvent prévalus, ils furent obligés de se soumettre au saintsiège dont ils relevèrent immédiatement. A la fin du treizième siècle, le pape Nicolas IV leur imposa un cardinal comme protecteur et administrateur, et malgré les efforts des derniers abbés réguliers pour relever le monastère, sa prospérité va toujours en décroissant jusqu'à la mort du dernier de ces abbés, arrivée en 1400. Alors l'abbaye fut érigée en cominende, et donnée par Boniface IX à son neveu François Tommacello. Il y appela des moines allemands qui s'y maintinrent jusqu'en 1567, époque. où ils lurent remplacés par des religieux du Mont-Cassin que le cardinal Farnèse y introduisit avec les statuts de la congrégation de Sainte-Justine de Padoue. Durant cette dernière période de F histoire de Farfa, la juridiction de l'abbaye,
1 Voir Pièces justificatives, F.
qui d'abord élait fort étendue, diminue peu à peu, à la suite de longs procès engagés avec les moines do Subiaco et les propriétaires voisins des domaines de l'abbaye. Par le témoignage des Pères Mabillon et Michel Germain qui, au mois de février 1686, vinrent explorer les archives et la bibliothèque de Farfa, nous apprenons quelle était, à cette époque, la situation du monastère. Ils y furent accueillis avec toutes les prévenances possibles par l'abbé régulier dom Séverin d'Àsculo, religieux d'une urbanité et d'une science peu communes, qui leur fit voir les archives, les manuscrits et tous les ouvrages propres à les intéresser. Ce qui captiva particulièrement leur attention, ce fut le ma» nuscrit original de la chronique de l'abbaye, ainsi que le cartulaire dressé par Grégoire de Catino, le plus gros, le plus prodigieux recueil de ce genre qu'ils eussent vu nulle part ailleurs, disent-ils, et pouvant, d'après leur estimation, contenir deux mille pièces.
Depuis cette époque, que de changements se sont produits au monastère de Farfa, comme dans la plupart des autres communautés bénédictines! Le voyageur lettré qui va visiter aujourd'hui cette abbaye, pour explorer ce qui reste des anciennes richesses de ses archives, est toujours certain de trouver le plus obligeant accueil auprès des religieux qui veillent sur ce dépôt autrefois si précieux ; mais, hélas ! que de vides, que de pertes n'a-t-il pas à y constater? Les chartes qui, selon l'affirmation bien compétente de Mabillon et de son compagnon de voyage, étaient jadis plus nombreuses qu'en aucun autre monastère de l'Italie, ont toutes péri ou disparu, à l'exception de quelques-unes qui ne remontent guère au delà du douzième siècle. Du
TROIS CHItONIQUES BÉNÉDICTINE?, «01
reste, l'inventaire actuel établit que dès 1045, un grand nombre de pièces originales fort anciennes avaient disparu, puisque celte date on ne retrouvait déjà plus de bulles pontificales remontant au delà du règne du pape Innocent IV. Quant aux 'diplômes impériaux dont le chiffre dépassait alors soixante-dix, il n'en reste plus que quelques-uns d'OthonH, de Henri IV, de Conrad III et de Frédéric Barbcrousse. Des anciens manuscrits on n'en retrouve maintenant que quarante, dont le plus âgé est du neuvième siècle, et les plus précieux sont les Chroniques de Grégoire de Catino, le Lanjitorius, le Floriger, et un Leclionnaire fort remarquable avec plusieurs Vies de saints. Sauf ces rares débris d'un fonds si riche, tout le reste a servi à grossir les collections de la bibliothèque du Vatican ou de celles du palais Barberini, à Rome.
Quelque pénibles regrets que puisse inspirer la vue de ces épaves échappées aux tempêtes qui ont assailli * les communautés monasticpies, la vieille abbaye de Farfa n'en mérite pas moins la visite de l'antiquaire, de l'historien ou de l'érudit. L'aspect imposant du monastère, ses grands jardins coupés d'allées droites, et plantés de cèdres et d'autres arbres séculaires, ses longs cloîtres déserts qui ne paraissent plus animés que par les personnages des fresques qui en décorent les murailles, tout cela vous inspire des impressions assez semblables à celles qu'on éprouve à la vue des grandeurs solitaires de nos anciennes demeures royales. L'église, divisée en cinq nefs, dont la principale est soutenue par de belles colonnes de granit oriental, est d'une extrême magnificence. Sous les cloîtres, on retrouve encore quelques fragmentsde sculpture antique,
entre autres un bas-relief fort beau, représentant un combat de héros grecs avec les guerrières Amazones. Ce morceau, de la bonne époque de la sculpture grecque, et provenant sans doute des mines de quelque ancien édifice des environs de Far fa, nous donne la preuve que les moines de l'abbaye n'étaient pas inoins empressés de recueillir les monuments de l'art antique que ceux qui pouvaient servir à l'histoire de leur monastère.
Sans avoir la valeur des documents historiques relatifs à l'abbaye de Farfa, la chronique du monastère de Casauria doit tenir néanmoins une place importante dans les annales ecclésiastiques de l'Italie. Se rattachant à l'ordre de Saint-Benoit, et consacré sous Tinvocation de la Sainte-Trinité, cet ancien monastère fat construit, en 8G6, dans une île de la Pescara, sur le territoire de Chieli, ville épiscopale de l'Abruzze Citérieure. En rapportant son origine et sa fondation, l'auteur des Annales Bénédictines dit qu'il n'existait pas autrefois de communauté plus célèbre dans toute la Péninsule. Ce rang élevé, le monastère de Casauria l'obtint de bonne heure, grâce aux domaines considérables et aux importants privilèges qu'il reçut, en partie, de l'empereur Louis H, fils de Lothaire. Fondateur de l'abbaye, ce prince, après lavoir dotée richement, y fit transférer le corps de saint Clément, pape, ce qui fut cause qu'on la désigna primitivement sous le vocable de ce saint pontife. Mais, à la suite des vi-
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cissiludcs inévitables qu'eurent à subir In plupart des communautés monastiques, celle de Casauria déchut peu à peu de sa splendeur passée, et, vers le milieu du dernier siècle, elle était presque abandonnée, car ce qui restait de ses revenus était absorbé par son abbé commendataire.
Si à celle époque le monastère avait perdu sa puissance et ses privilèges, il n'avait pas conservé non plus les titres historiques qui en gardaient le souvenir. Son histoire avait été écrite autrefois, et l'unique exemplaire de ce précieux manuscrit, auquel se trouvaient joints beaucoup de documents, était resté longtemps en dépôt dans les archives de l'abbaye. Mais, ainsi que nous allons le voir, les manuscrits, comme les livres, ont leurs destinées, habeiit sua fata... codices. A la fin du quinzième siècle, quand Charles VIII vint faire son expédition de Naplcs, l'exemplaire de la chronique de Casauria lui fut présenté , comme renfermant un grand nombre de faits qui intéressaient l'histoire des anciens princes franks. Le roi en fut si charmé qu'il fit de ce livre l'un des trophées de sa conquête, et, l'ayant emporté en France, il le donna à la bibliothèque royale où il a été conservé jusqu'à ce jour. Ce fut de ce manuscrit que Duchesne tira YHistoive de la fondation du monastère de Casauria, qu'il publia, en 161 1 , au tome II de son recueil. Dix-huit ans apris, sans faire mention de la publication partielle donnée par l'historiographe de France, Ughelli, dans son Italia sacra, imprimait comme inédit le Chronicon Casauriense, en y ajoutant quelques chartes que Duchesne n'avait pas publiées. A son tour, dom Luc d'Achery fil paraître, au tome V de son Spicilegium, une nouvelle édition de la mémo
chronique, qu'il augmenta de diplômes extraits du carlulaire de l'abbaye. Mais ici ne se termine pas encore Thistoire de l'important manuscrit dont nous retraçons les fortunes diverses. Quand Muratori publia sa grande collection des historiens de sa nation, il voulut y insérer tout ce qui pouvait se rapporter aux annales du monastère de Casauria. Dans ce but, il s'adressa donc au savant Boivin, premier garde de la Bibliothèque du roi, à Paris, pour qu'il voulût bien lui communiquer les pièces et additions nécessaires au complément de la publication projetée. Par l'intermédiaire de Tenvoyé du duc de Modône, la communication du manuscrit fut faite avec tout l'empressement possible, et, à cette occasion, Muratori put rendre hommage une fois de plus à l'extrême obligeance des érudits français, qu'il reconnaît toujours disposés, dès qu'il s'agit de l'intérêt des lettres, à prêter généreusement leurs richesses manuscrites.
Quant à l'auteur peu connu qui, vers Tan H 82, écrivit celle chronique dans le silence du cloitre, sans se douter des destinées réservées à son œuvre, gardonsnous d'omettre ici son nom. C'était un moine du monastère, appelé Jean, fils de Bérard, et qui composa cet ouvrage d'après l'ordre de l'abbé Lconat. Il eut la consolation de le terminer, selon son désir; mais l'exemplaire original, conservé à Paris, n'est pas de la main de l'auteur, qui le fit transcrire par un copiste lettré, nommé Rusticus. Écrite en caractères fort élégants de la fin du douzième siècle, la chronique de Casauria contient une longue série de faits très-importants pour l'histoire du monastère, des listes chronologiques d'empereurs, de rois et de princes, avec une nombreuse collection de
diplômes royaux et de bulles pontificales. Après avoir clé fondée, comme on la vu, par l'empereur Louis H, qui obtint de l'évoque de Chieti la cession de tous ses droits sur le territoire concédé aux moines de Casauria, celte abbaye demeura indépendant de l'autorité épiscopale. Pour rappeler sans doute qu'ils relevaient seulement de l'Empereur, les abbés de Saint-Clément avaient le privilège de porler un sceptre impérial, au lieu de la crosse habituelle, fait caractéristique à une époque où l'on attachait tant d'importance aux symboles extérieurs du pouvoir. Cet usage se maintint fidèlement jusqu'à la fin du onzième siècle, époque où Grimoald qui, le premier, alla demander au souverain pontife confirmation de son litre, reçut en même temps du pape Urbain II la crosse qu'il devait porter à l'avenir, en remplacement du sceptre usité par ses prédécesseurs. Or, afin d'ajouter à ce récit du chroniqueur une confirmation authentique et parlant pour ainsi dire aux yeux, une miniature peinte sur le manuscrit représente, en effet, le pontife donnant le bâton pastoral à Griinoald, avec celle légende fort significative, si l'on se reporte au temps de la fameuse querelle des investiturcs :
CJESARIS OR SCEPTRVM BVCVLVM TIBI PORRIGO DEXTRVM ; QUO BENE SIS FRETVS PLVS C.CSME DAT T1BI PETRVS.
Le premier livre du Chvônicon Casauriense renferme de curieux détails sur la fondation du monastère, l'expédition de Louis H dans l'Italie méridionale, les vertus militaires de ce prince, et le zèle pieux qu'il témoigna en faisant transférer les reliques de saint Clément à l'abbaye. Ces détails sont complétés par deux monu-
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menls intéressants do la poésie cl de l'art au moyen âge. L'un est le poème consacré à la glorification du fonda leur de Casauria, et l'autre toute une série de représentations figurées sur les portes en bronze de l'église du monastère. Après avoir d'abord célébré en prose les qualités et les actes du bienfaiteur de sa maison, le moine Jean croit devoir, eu hexamètres latins, entonner un chant d'épopée, et il commence par invoquer la Musc pour quelle l'accompagne sur les traces de son héros1. 11 raconte ensuite comme l'Empereur ayant appris que les peuples qui occupaient la Sicile et la Ca labre refusaient de se soumettre à l'autorité de Rome, rassembla ses comtes et ses barons et marcha incontinent vers les provinces qui réclamaient sa présence. Arrivé sur les bonis de la Pescara, il est ravi d'admiration à l'aspect de File charmante qui en divise le cours, et comme frappé d'une inspiration soudaine, il s'écria : « Élevons ici un monastère où retentissent jour et nuit les louanges de Dieu, et où régnent en ménic temps la piété, la justice! » Les désirs de l'Empereur ne tardent pas à être accomplis. L'ile et le domaine qui en dépend sont achetés au seigneur qui en était le propriétaire, et un monastère s'élève comme par enchantement dans ce lieu où le prince fait transférer bientôt les reliques de saint Clément, pape" et martyr. C'est à la description détaillée de cette translation que la Gn du poëme, aussi bien que la dernière partie du premier livre de la chronique, est consacrée par l'auteur. Ici, pour les différents actes d'une cérémonie religieuse si importante, si populaire au neuvième siècle, la sculpture vient en aide à la poésie, et le bronze
* Voir Pièces justificatives. 6.
TROIS ClinOMQUES BÉNÉDICTINES. 407
des portes de l'ancienne basilique de Casauria ajoute un vif et puissant relief au style imagé du chroniqueur. Ciselées avec art et richement incrustées d'or, ces portes sont comme tout un chapitre d'histoire incisé dans l'airain, et l'indestructible solidité du métal semble s'y êlre communiquée à des personnages et à des événements qui datent de dix siècles. Dans le cintre supérieur, quatre figures, plus grandes que les autres, dominent toute la scène, et, au milieu, le pape saint Clément reçoit de l'abbé Léonat la royale demeure où son corps doit reposer en paix. Au-dessous, sur le linteau transversal, on voit d'abord la représentation de la ville de Rome, et à côté le pape Adrien II remettant la châsse contenant les reliques à l'empereur Louis II, qui s'incline avec respect pour recevoir le précieux dépôt. Dans le compartiment suivant, le prince, aidé d'un seigneur de sa cour, place lui-môme la châsse sur le dos d'un palefroi, et deux moines viennent au-devant des reliques qui plus loin sont offertes à l'église du monastère par l'empereur auquel l'artiste prêle ces paroles :
MARTÏKIS EXniII CLhMKMIS SCSCIPE CORrVS, INSULA FISCAR1.E TARADIïI FLORIDYS HORTVS.
Le second livre de la Chronique énumère complaisamment tous les avantages dont jouit le monastère et son nom, Casa aurea, la maison d'or, est bien justifié par la beauté du site, la fertilité du sol et le nombre considérable de bourgs, églises et domaines placés sous la dépendance de l'abbaye. Le troisième livre, où commencent les fragments publiés par dom Luc d'Achcry, indique selon l'ordre chronologique lesévé-
nemcnts relatifs à l'histoire de Casauria. On y trome des privilèges accordés par Louis H et par l'empereur Othon le Grand qui, en 969, concède à l'abbé Adam le droit d'élever des églises et des forteresses sur les domaines du monastère. A l'époque de leur couronnement à Rome, Othon II, Henri II et Conrad II confirment les immunités données par leurs prédécesseurs. Plu* tard, en 1075, le pape Grégoire VII adresse à l'abbé Trasimond un diplôme enjoignant à tout seigneur, normand ou autre, de respecter les domaines de Casauria et de ne troubler les religieux dans la possession d'aucun de leurs domaines. Plusieurs privilèges que concédèrent ensuite les papes et les princes normands de Sicile, sont encore rapportés dans la chronique de Casauria, dont l'édition publiée par le Père d'Achery s'arrête à Tannée 1182.
Quant à la partie ajoutée par Muratori, d'après le manuscrit conservé à Paris, elle reprend, à partir de 830, le récit d'événements propres à éclairer l'histoire du monastère ou celle des églises et des domaines qui en dépendent. On y trouve également un certain nombre de pièces diplomatiques intéressantes, dont plusieurs se rattachent à la fin du douzième siècle, tic qui vient donner encore, dans le manuscrit original, une valeur toute particulière à ces pièces, c'est que beaucoup de diplômes sont accompagnés delà représentation des sceaux et de la figure, soit du prince régnant, soit des abbés contemporains. Dessinées au trait et enluminées de diverses couleurs, ces images, qui accusent un art encore primitif, sont curieuses à étudier pour les ornements royaux, les vêtements monastiques, les meubles et même les monuments qui s'y trouvent représen-
TROIS CHUOMQUES BENEDICTINES. 490
lés. Sur la dernière page du manuscrit on trouve enfin, après tant de célébrités historiques, la simple et modeste représentation de celui qui composa cet important recueil. Humblement incliné devant le pape saint Clément qui, du haut de son trône, parait l'encourager, frère Jean, fils de Bérard, présente au pontife le livre dont il est l'auteur, en lui adressant la dédicace suivante :
Clcmens ob lumen scriptum tibi toile volumen , Hac ut scriptura tua sint in lumine jura : Scriptis noscantur, quœ sunt tua jura leganlur. Sit liber gratus quem servulus est operatus, Cui tu sis clcmens, proprio de nomine Clcmens ; Perpetuis annis fratris memor esto Johannis.
Comme les deux abbayes dont nous venons de parler dans ce chapitre, le monastère de Novalèse eut autrefois une grande célébrité. Situé au pied du mont Cenis, dans l'ancienne vallée Segusina, qui fut désignée ensuite sous le nom de Novalèse, ce monastère a une origine fort ancienne ; mais l'époque précise de sa fondation a été fort discutée et fixée bien différemment parles érudits. Quelques écrivains, notamment tîghelli, veulent la faire remonter jusqu'aux dernières années de la vie de saint Benoit, c'est-à-dire avant l'année 545. Moins libéral en fait d'ancienneté, et surtout plus sévère sous le rapport de la critique historique, l'auteur des Annales bénédictines croit devoir rapporter au coinincuccmenl du huitième siècle la fondation de l'abbaye de Novalèse. A l'appui de son opinion, le Père Mabillon
500 TROIS CHRONIQUES UÉNÉDICTIXES.
cite, dans son traité de la Diplomatique, le testament d'Abbon, fondateur du monastère, testament qui date de l'année 759. Celte pièce importante que son caractère, sa forme et la confirmation dont elle a été l'objet de la part de Charlemagne doivent faire regarder comme bien authentique, suffit à combattre victorieusement les fables émises sur l'origine antérieure de cette communauté '.
Le premier abbé de Saint-Pierre de Novalèse fut le vénérable Godon, et il eut pour successeurs Abbon, Joseph, Guillaume etGérard qui gouvernèrent avec sagesse la nouvelle communauté. Viennent ensuite l'abbé Asenarius qui figure, en cette qualité, à rassemblée d'Atlig.iy tenue en 705, et Witgard qui fut tout à la fois abbé du monastère cl évèque du diocèse de Mauricnnc. Après Witgard, le bienheureux Frodoin, qui florissait vers 775, fut chargé de l'administration de l'abbaye. Pendant son gouvernement, Charlemagne qui traversait les Alpes pour aller combattre le roi Didier, s'arrêta au monastère de Novalèse, et, sur la demande de Frodoin, il confirma le testament d'Abbon en faveur de la communauté. Le chroniqueur se complaît aussi à raconter comment le très-glorieux roi des Franks offrit à l'abbé de Novalèse l'un de ses fils, nommé Hugues, pour qu'il l'initiât, dès sa jeunesse, aux devoirs de la vie monastique. C'était peut-être le même personnage que par mesure politique Louis le Débonnaire, en prenant l'héritage paternel, fil raser et enfermer dans ce monastère dont llugufcs obtint le gouvernement après l'abbé Amblulfe, successeur de Frodoin.
1 J. Mabill. De liediplom., p. 511.
Issu d'une riche et noble famille, Amblulfe, selon un usage fréquenl à celte époque, avait élé, dès l'enfance, consacré à saint Benoît par son père Widilon. La formule de cette consécration, qui nous a été conservée par la chronique locale, est sans contredit la plus ancienne de toutes celles qui soient connues. Pendant le neuvième siècle, la communauté de Novalèse continue de fleurir, et les moines qui, de la France et de l'Italie, y affluent en grand nombre, s'occupent activement de la transcription des manuscrits ou de la composition d'ouvrages ascétiques. Cette salutaire impulsion leur est surtout donnée par saint Eldrad qui, originaire- de la Provence, vint se retirer, après avoir visité les monastères d'Aquitaine et d'Espagne, dans la solitude de Novalèse1. Trois cents moines y vivaient alors réunis sous la loi d'une sévère discipline, et plus tard, Eldrad fut appelé à les gouverner en recevant la succession de l'abbé Hugues. Pendant trente ans qu'il occupa le siège abbatial, il ne cessa de veiller sur la nombreuse communauté dont il avait la direction, et mourut en odeur de sainteté. Après sa mort qui eut lieu sous le règne de l'empereur Louis II, le monastère fut gouverné successivement par les abbés Eirard et Dondivert, sous l'administration duquel cette riche et puissante abbaye fut envahie et saccagée par les Sarrasins.
A la suite de cruels ravages exercés dans le royaume de Bourgogne et le midi de la France, ces hordes barbares s'étaient établies à Fraxinet, et de là répandaient la terreur et la dévaslation dans tous les pays d'alenfour. Craignant avec raison que son monastère ne fût attaqué par ces infidèles, l'abbé de Novalèse n'y laissa
1 S. Eldrad i viia. ap. Rolland.
502 lUOlS CHRONIQUES RKN ÉDICTINLS.
que deux moines auxquels il en confia la garde, el se retira ensuile avec toute sa communauté à Turin, dans l'église de Saint-André et de Saint-Clément qui relevait de sa juridiction. Conformément à ses tristes prévisions, les Sarrasins ne lardèrent pas, en elTct, à se jeler sur l'abbaye. Après avoir égorgé les deux moines dans le sanctuaire même sur lequel ils avaient voulu fidèlement veiller jusqu'à leur dernier soupir, ils pillèrent toute la maison, et en parlant livrèrent aux flammes le cloître cl l'église. A la nouvelle de ce désaslre, l'abbé Dondivert résolut de construire un monastère à Turin, près de l'Église où il s'était réfugié, et y mit en dépôt tous les vases sacrés ainsi que les livres d'office et les manuscrits composant la bibliothèque de Novalèse. Par une étrange fatalité, cette précieuse bibliothèque ne tarda pas à être délimite dans un incendie qu'avaient allumé des prisonniers sarrasins, et tout périt, à l'exception de cinquante volumes que put sauver le moine Riculfe, préposé de l'église de Saint-André el de Saint-Clément. Perte bien regrettable, si Ton se représente l'importance et la richesse de celle collection, l'une des plus célèbres de l'époque, et à laquelle avaient activement travaillé tant de moines copistes, non moins renommés pour leur instruction que pour leur talent calligraphique.
Sous l'un des successeurs de Dondivert qui, au milieu de pénibles vicissitudes, exerça les fonctions abbatiales pendant quarante-deux ans, le monastère de Saint-Pierre de llreme ' fut, en 900, donné aux religieux
1 Rrenirtensc monasterium, S. rrlrodicatuin.iinlioctrsiTiciiiciisi.— Rivme, npprh* liremetum au moyen â£<\ est un bourp de la province de Pavie, situé dans l'arrondissement de la Lomel line, près du confluent de la Sesia et du IV».
TROIS CHRONIQUES IÎÊNÉDICTINES. 503
de Novalèse par un riche seigneur appelé Adalbert. Comblés de ses bienfaits, les moines qui étaient venus s'établir à Brème, reçurent, en outre, sous l'abbé Gézon, un témoignage tout particulier de la bienveillance de l'empereur Othon le Grand. Comme leur communauté avait eu à souffrir d'une ordonnance rendue par Lothaire, roi d'Italie, le prince allemand fit déchirer et brûler cette pièce devant toute sa cour, et la remplaça, par un diplôme tout favorable aux intérêts du monastère. Le même abbé Gézon reçut aussi les vœux du moine anonyme que le désir de faire connaître la célébrité de l'abbaye de Novalèse porta plus tard à en écrire les annales. Né d'une famille noble, sur le territoire de Ver. ceil, ce moine fit sa profession à Saint-Pierre de Brème, et alla ensuite passer plusieurs années à Novalèse, en compagnie d'un de ses parents, nommé Bruningon. La vue de cette maison longtemps abandonnée, et qui commençait à peine à se relever de ses ruines, lui inspira un vif et puissant intérêt. En errant au milieu de ces débris que sa pensée se plaisait à ranimer, il forma le dessein de reconstruire l'histoire de celte abbaye autrefois si florissante, et à laquelle il s'était attaché, comme on s'attache à toute grandeur déchue. Il composa donc la chronique de Novalèse qu'il rédigea en cinq livres, à la suite desquels il fit transcrire par un copiste les diplômes omis dans les précédentes parties de son ouvrage.
Celte chronique ne parait pas avoir été terminée, selon le plan conçu par l'auteur, car son dernier livre renferme un grand nombre de documents et de matériaux rassemblés pour être mis en œuvre; mais la mort ne lui laissa pas le temps d'achever ce travail.
f.Ol TROIS CHRONIQUES BÉNÉDICTINES.
Les sources où il avait puisé ses renseignements étaient les tradilions populaires, les récits des contemporains, les diplômes sauvés de la destruction de l'abbaye, et le poème composé au dixième siècle sur les faits et gestes de Walthairc. L'œuvre du chroniqueur anonyme de Novalèse qui écrivait au milieu du onzième siècle, se ressent des défauts communs à ce genre de composition. La méthode et l'unité y manquent; Tordre chronologique n'y est pas suivi, et l'auteur reproduit avec une extrême crédulité tout ce qu'il a entendu raconter sur l'histoire de l'abbaye. Malgré les récits fabuleux et invraisemblables qu'il renferme le Chronicon JYora/tcensé n'en offre pas moins un sujet d'étude à la critique historique qui sait y faire la part de la fiction et celle de la vérité. N'est-il pas utile, en outre, au point de vue particulier de l'histoire littéraire, de pénétrer dans les replis les plus intimes de l'esprit si complexe du moyen ûge, et de connaître sous tous les aspects sa foi naïve, son penchant pour le merveilleux, et sa crédule mais charmante ignorance?
Que les simples récits du chroniqueur, môme ceux qui pourraient faire sourire, ne soient donc point bannis par nous du vaste domaine de la science historique, surtout quand ils rappellent ce que pensait, ce que croyait, il y a tantôt mille ans, la jeune société chrétienne. L'intérêt qui s'attache à ces vieilles traditions du foyer domestique est si puissant que tel écrivain du dernier siècle, qui en plaisantait comme philosophe, leur donnait, comme poète, les plus aimables regrets. En effet, alors même qu'elle est mêlée de fictions, qui en sont les formes accessoires, et dont il est toujours possible de la dégager, la poésie est vraie au fond, en tant qu'exprès-
TROIS ClIUONIQUES BÉNÉDICTINES. 505
sion naturelle et parfaitement sincère de l'imagination humaine. Aussi est-ce avec une juste appréciation du sujet que l'auteur de Y Histoire de la civilisation en France opposait cette éloquente réponse aux attaques alors dirigées contre une partie de la littérature du moyen âge : « Toute cette longue époque, dit-il, toute cette vieille histoire, où Ion ne voyait naguère qu'absurdité et barbarie, redevient pour nous riche en grands souvenirs, en belles aventures, en événements, en sentiments auxquels nous portons un vif intérêt. C'est un domaino rendu à ce besoin d'émotions, de sympathie, que rien, grâce à Dieu, ne saurait étoulfer dans notre nature. L'imagination joue un rôle immense dans la vie des hommes et des peuples... Le présent seul, le présent sans passion, le présent, calme et régulier, ne suffit pas à l'âme humaine ; elle s'y sent à l'étroit et pauvre; elle veut plus d'étendue, plus de variété. De là l'importance et le charme du passé, des traditions nationales, de toute cette partie de la vie des peuples où l'imagination erre et se joue librement au milieu d'un espace bien plus vaste que la vie actuelle. Les peuples peuvent un moment, sous l'empire dune crise violente, renier leur passé, le maudire môme; ils ne sauraient l'oublier, ni s'en détacher longtemps et absolument1. »
Selon ces principes d'une saine et large critique, la chronique anonyme de Novalèse peut être, àr cause de la situation même de ce monastère, consultée avec fruit par ceux qui veulent étudier dans toutes leurs sources originales l'histoire de l'Italie et celle de la France. Placé aux contins des deux pays et sur le passage le plus fréquenté qui, en tout temps, ait donné accès de 1 M. Uuizot, Ilist. delà civilis.en France, t. III, p. 234.
V« TftOI> CBROMQUES BÊ>ÈbICTISES
lune dans l'autre contrée, Saint-Pierre de Novalése a vu défiler devant ses hautes murailles la plupart de* armées qui, durant une si longue suite de siècles, se donnèrent rendez-vous au delà des Alpes. C'est pour ces motifs que comprenant le double intérêt présenté par la chronique de Xovalèsc, André Duchesne et Muratori en publièrent tour à tour des parties plus ou inoins étendues. Mais la publication de Muratori, bien que la plus considérable, étant loin d'être satisfaisante* parce que plusieurs litres manquaient à l'exemplaire manuscrit dont il avait fait usage, les éditeurs du Monunuruta Germanix ont jugé convenable d'en donner une meilleure et plus complote édition. Un intérêt d'une autre nature et inspiré par un sentiment de patriotisme éclairé, devait porter l'un des savants collaborateurs du recueil des Monuments historiques du Piémont à publier une chronique qui se rapportait aux annales particulières du pays. C'est ce qui a déterminé M. Combetti à éditer dans ce beau recueil le Chronïcon dont nous nous occupons ici, en faisant précéder le texte, dune préface indiquant de la part de l'auteur une étude aussi consciencieuse qu'inteili^enle du manuscrit original.
Ouoi qu'il écrive au onzième siècle, à l'époque i»ù saint llomuald et saint Bruno, Pierre Damien et llildebrand furent la gloire du cloitreet de l'Église, le bon moine de Xovalèse n'en donne pas moins de vifs regrets aux temps qui ne sont plus, et dans lesquels il retrouve et célèbre l'âge d'or du monachisme. C'est surtout au commencement de son deuxième livre que, faisant l'éloge d*un passé qu'il semble de beaucoup préférer au présent, il rappelle sons les traits les plus
vrais, les plus frappants, ce qu'étaient plusieurs siècles auparavant les mœurs intérieures d'un monastère. Puis, après avoir minutieusement décrit Tordre parfait avec lequel les moines, divisés en décuries, accomplissaient alors tous leurs exercices, il conclut en disant : « C'est ainsi qu'en cet heureux âge, la discipline florissait dans le monastère. L'hospitalité y était largement pratiquée ; la charité y brillait d'un pur éclat ; l'aumône y prodiguait ses dons, et la prière y montait sans cesse vers Dieu, pour l'invoquer en faveur des vivants aussi bien que des morts. » Dans ce tableau d'un idéal que l'auteur proposait comme modèle aux moines ses contemporains, et que, de son temps déjà, il était contraint daller emprunter aux perspectives lointaines du passé, ne parcourt-on pas le cycle invariable des observances monastiques, telles qu'elles étaient pratiquées au neuvième siècle? Et à celui qui nous Ta tracé avec tant d'amour et de sincérité, comment ne pardonnerait-on pas des erreurs -et des récits de faits maintenant inadmissibles, mais auxquels on ajoutait alors la foi la plus entière ?
Durant un long espace de temps, l'abbaye de Novalèse, qui était redevenue très-florissante, fut habitée par des moines delà congrégation du Mont-Cassin, qui desservaient en môme temps l'hospice que la charité chrétienne avait, dès le neuvième siècle, fondé sur le mont Cenis. Plus lard ils y eurent pour successeurs des religieux feuillants qui, à partir du dix-septième siècle, établirent en Italie diverses communautés, sous le nom deréformés de saint Bernard1. Ces religieux ont conti-
1 Un religieux feuillant de celte congrégation, riom Louis Rocbex, est I auteur «l'un ouvrage publié à Cbambéry en 1^70. et intitulé : Im
nué d'occuper le monastère de Novalèse jusqu'aux premières années de notre siècle; mais ils y furent remplacés ensuite par des moines de la congrégation du mont Cassin qui n'y formèrent d'ailleurs qu'une communauté peu nombreuse. De nos jours, ils ont ressenti, comme tant d'autres, les effets de la mesure radicale qui a supprimé les congrégations monastiques dans l'ex-royaume de Piémont. Il y a fort peu de temps encore que le dernier bénédictin qui y était resté pour garder fidèlement son cloitre et ses autels, a été contraint, après d'inutiles protestations, d'abandonner cette maison qu'il aimait, et de venir se retirer à l'abbaye de Saint-Paul hors des Murs1. Le coup a été d'autant plus douloureux qu'à diverses époques le monastère avait reçu des preuves de la bienveillance et de la libéralité des souverains de la famille royale de Savoie. Souvent même, par un sentiment de piété, des princes de cette famille s'étaient rendus à Novalèse, pour se mêler aux pèlerins qui chaque année, au mois d'août, font l'ascension du Rocdamelone, dans le but d'aller entendre la messe à la chapelle dite la Cà d'Asti. Cette chapelle, ainsi appelée par ce que Boniface de Trilico, de la maison des Rovère d'Asti, la fit construire pour satisfaire à un vœu, s'élève à une hauteur extrême sur le pic majestueux qui, voisin du mont Cenis, do-
Gloire de l'abbaye et valli'e de la Xovalêse. Cet ouvrage, divisé peu méthodiquement et dépourvu de critique, renferme une série de dissertations sur l'histoire du monastère et celle du pays. Le lexte. d'une érudition indigeste, est entremêlé de citations et de documents originaux.
1 Depuis cette époque la maison et les liions du monastère de Novalèse, qu'on avait placés sous le séquestre, ont été vendus par ordre du gouvernement italien.
THOIS CHRONIQUES BENEDICTINES. 509
mine le village et le monastère de Novalèse, ainsi que les vallées de Viu et de Suse. Elle est touchante et en même temps grandiose la cérémonie religieuse célébrée, comme entre le ciel et la terre, dans le modeste oratoire où un tronc d'arbre grossièrement taillé sert d'autel pour le sacrifice. De ce prodigieux sommet, le petit édifice chrétien, bâti non loin du lieu où les Romains avaient dédié un temple à Jupiter, semble témoigner de l'éternelle victoire remportée par la croix sur le vieux polythéisme.
Quand le voyageur passant de France en Italie, descendait naguère dans ces beaux pays subalpins où tout s'unit pour le charmer et le retenir, il visitait volontiers quelques-uns des monastères célèbres qui, pendant de longs siècles, s'étaient ouverts pourtant d'autres venus avant lui. Ces maisons hospitalières, placées comme autant de stations sur sa route, lui annonçaient bien, tous son véritable aspect, la contrée demeurée le centre du monde catholique. Mais après avoir survécu jusqu'en ces derniers temps à toutes les révolutions, elles ne subsistent plus au delà des Alpes qu'afin d'y rappeler que le souffle de l'esprit moderne a passé sur l'Italie comme sur la plupart des Etats de l'Europe. A la vue de ces abbayes aujourd'hui abandonnés, et dont le morne profil tranche avec l'air joyeux des vallées alpestres, si fraîches, si verdoyantes, une double impression saisit Famé émue par cet étrange contraste. Ici, des monuments qui croulent avec les institutions pour lesquelles ils furent élevés, institutions autrefois pleines de vie, mais, hélas! périssables comme tout ce qui est humain. Là, les œuvres de la nature, parées de leur inaltérable jeunessse, et conservant, au milieu de transformations
I périodiques, le caractère d'immutabilité qu'elles tien-
nent de Dieu, leur auteur. Ce caractère ressort surtout dans les pays de montagnes, où tout est resté simple el
I grand, parce que la main de l'homme y fait inoins sentit
son action que défient des masses inaccessibles de granit. Aussi, tandis qu'au pied de ces montagnes, le* édifices bâtis par les générations passées tombent chaque jour en ruine, le torrent continue de bondir sur leurs lianes, l'aigle, de planer sur leurs cimes, et k pic solitaire ne cesse de répandre sur la vallée son ombre immense, image de l'ombre que projettent dam riiisloire les grandes communautés monastiques donl l'ancienne splendeur n'est plus qu'un souvenir.