SCÈNE XVI MANETTE, SAUVAL
MANETTE. — La vollà bien la gloire!
(Elle va à sa toilette.) Voyons, est-ce que je vais enlever mon rouge et mon noir, ou me débarbouillerai-je à la maison? Quelle heure est-il?
SAUVAL. — Onze heures et demie.
MANETTE. — J'attcuds ma voiture jusqu'à minuit moins le quart. Voulez- vous m'aider à mettre mon manteau?
S AU VAL. — Bien vite... voilà.
MANETTE. — Aïe I prenez garde à mes cheveux.. (Elle s'assied presque au milieu de la scène.) Et maintenant, mon sac... mon petit sac...
SAUVAL. — Où cela
MANETTE. — Siir la toilette... Et mon paquet de lettres. . . (Minaudant.) mes lettres d'amoureux je les garde toutes... nal...et je les relis quelquefois... quand il pleut, mes lettres d'amour. (Il vient s'asseoir à côté d'elle.)
SAUVAL. — Posez donc votre masque.
MANETTE. — Qucl masque?
SAUVAL. — Celui que vous vous mettez toute la journée sur la figure et qui, moi, ne me trompe pas.
MANETTE. — Vrai, j'ai l'air d'un carnaval?
SAUVAL. -- Voyons.
MANETTE. — C'cst pour mou nez que vous dites ça? Ahl il n'est pas grec, mon nez... tenez, quand je parle, il remue comme mon doigt.
SAUVAL. — Vous n'entendez pas comme avec moi votre blague sonne faux?
MANETTE. — Vous êtes drôle!
s AU VAL. — Peut-on espérer que cette porte va rester fermée dix minutes sans s'ouvrir? Peut-on vous parler sérieusement une seconde, de tout près?
MANETTE. — Ça dépend de ce que vous voulez me dire...
SAUVAL. — Des choses que j'ai depuis longtemps dans le cœur.
MANETTE. — Vous avcz douc uu CŒur, Sauvai?
SAUVAL. — Vous aussi. Pourquoi vous donnez-vous tant de peine pour nous faire croire que l'ironie vous a fanée.
MANETTE, sérieusement. — Eh! mon ami, mais avec quoi voulez-vous que je me défende? Si ma blague ne me protégeait pas, qu'est-ce que je deviendrais, mon Dieu !
SAUVAL. — Au moins, dépouillez-la avec ceux qui ne vous attaquent pas et veulent vous aimer telle que vous êtes.
MANETTE. — A quoi bou? Vous serez bien avancé quand vous aurez découvert que je mens, que je ne suis pas la rieuse quand
même qui de l'heur, du malheur, ne veut voir que la drôlerie. Pourquoi voulez-vous savoir que j'ai une âme d'angoissée qu'une mauvaise parole dans mon dos, moins que cela, un matin gris, me cause plus de chagrin que les compliments ne m'ont jamais donné de plaisir. Non, mon ami, ne cherchez pas à m'ôter mon masque, comme vous dites. Si le public a été si indulgent pour Manette, c'est qu'elle ne se fâche jamais, parce qu'elle est décidée à trouver la vie amusante et à faire croire qu'elle le croit. La gaieté voyez-vous c'est la suprême politesse.
SAUVAL. — Laissons là le public, c'est (]e nous deux que je veux vous parler.
MANETTE. — Jc VOUS écOUtC...
SArvAL. — Écoutez donc que je vous aime... pas comme eux tous... Ils veulent toucher à votre jupe, à vos bras, glisser un regard dans votre corsage. Moi, à travers votre grâce de femme moderne, c'est vous même que je chéris.
MANETTE. — Ditcs-moi au moins, ce n'est pas un cfTet de comédie que vous essayez là?
S AU VAL. — Ahl si vous saviez comme on la rencontre rarement la femme qui peut être la compagne de notre vie quotidienne et de notre vie divine, notre vie d'art, la femme dont la voix n'est jamais en dissonance avec notre pensée intérieure, mais en qui le goût est un instinct, un don d'en haut... Vous comprendriez qu'on plie les genoux devant elle quand on la rencontre et qu'on lui dise : vous êtes la bonne muse et l'adorée.
MANETTE. — Mou ami, je vous arrête là. Prenez garde de me dire une de ces [)aroles que les femmes n'oublient jamais et qui les font souffrir toute leur vie.
s AU VAL. — Manette...
MANETTE. — Si c'cst vrai que vous avez pour moi un peu d'affection, vous ne devez pas être égoïste.
SAUVAL. — C'est bien pour vous que je vous aime...
MANETTE. — Alors, faites ce que je vous demande. Soyez près de moi un ami.
SAUVAL. — Manette...
324 LA LOGt; DE LA DIVhTÏE
MANETTE. — Uii aiîii tendre qui se fiera à moi pour ne pas oublier cette confidence, mais qui ne me le rappellera jamais.
SAUVAL. — Et pourquoi, mon Dieu I...
MANETTE. — Il faut obéif si c'est vrai que je vous suis chère. C'est fou, mais c'est ainsi pourtant. Manette la railleuse, la gouailleuse, a le cœur trop tremblant pour aimer. Est-ce mon châtiment d'avoir trop ri, ou bien est-ce que je serais de ces enfants dont une de mes chansons dit qu'ils seront toujours toujours tristes, parce qu'au temps où ils dormaient dans la ceinture de leur mère, un rayon de lune les a touchés.
CHANSON
Ça ne durera pas.
(Air nouveau.)
Au doux temps de mon enfance Quand arrivait l'jour des prix, Mes parents faisaient surpris :
« Ris donc, voici la vacance! »
Mais moi, je m'disais tout bas :
« Ça n'dur'ra pas! »
LA LOGE DE LA DIVEÎTE oZO
J'disuis i'dimanche à mon père Quand il m'emm'nait avec lui :
« C'est toi que je veux pour mari, J'te donn' ma vie tout entière... »
Mais lui répondait tout bas :
« Ça n'dur'ra pas! »
Quand rev'nait le mois dMaric, Avec ma mèr' j'allais l'soir Porter des fleurs au rposoir, Et mon âme était ravie...
Pourtant je m'disais tout bas :
« Ça n'dur'ra pas ! »
Un jour, IL m'a dit : « Je t'aime!... » Avant de fermer les yeux, Au-d'ssus d'moi j'ai vu les cieux...
Pourtant à cett' minut' même, Mon cœur me disait tout bas :
« Ça n'dur'ra pas !.. . »
Maintenant, je suis divette Mon cœur est resté tremblant, Si rpublic qu'est un amant IN'allait plus vouloir d'Yvette?...
J'y songe, et j'me dis tout bas :
a Ca n'dur'ra pas ! »
Voilà mon ami. Cette heure-là est peutêtre proche. Alors, je n'aurai plus besoin
326 LA LOGE DE LA blVETJE
de rire. Et ce sera votre minute à vous. Voulez- vous 111 'attendre jusque-là?
s AU VAL. — Oui, Manette, j'attendrai.
(Bruit de mirlitons au dehors.)
MANETTE, redevenant subitement gaie, — Qu'est-ce que c'est? un orphéon?