SCÈNE IV
Les Mêmes, Le BARON GAILLARD, DANTE FERRARO.
(Le baron apparaît sous la porte suivi, de Ferraro et (Tune multitude de gens qui restent dans la coulisse.)
POSTEL. — Tiens I un monôme I (Madame Bouju se précipite sur la porte quelle ferme avec l'iolence. Seuls le baron et Ferraro pénètrent dans la loge. Clameurs de mécontentement an dehors.)
MADAME BOUJU, furicuse, au baron. — Monsieur le baron, vous me ferez mettre à la porte.
LE BARON. — Eh bieni je vous mettrai concierge dans le petit hôtel où je vais installer Manette.
MADAME BOUJU. — C'cst unc plaisanterie, monsieur le baron, vous savez bien que mademoiselle n'en veut pas.
LE BARON, interloqué. — Gomment I Est-ce qu'elle a d'autres propositions... plus avantageuses?... De qui?... (7^ met son monocle, regarde Ferraro et Poslel. Postel a également mis son monocle. Désignant Postel.) Ce n'est pas de monsieur?...
POSTEL. — Pourquoi pas?...
LE BARON. — Mais VOUS n'êtes pas émancipé?
POSTEL. — Je lai toujours été monsieur,
LE BARON. — Ça se voit! (Se rapprochant de madame Boujou.) Voyons, madame Bouju, dites-moi la vérité, ce n'est pas ce gamin-là, qui... (Av>ec horreur,) Ahl
MADAME BOUJU. — Je n'en sais rien, monsieur le baron, j'habille mademoiselle... Je ne la déshabille pas... (Elle montre Ferraro . ) C'est vous qui m'avez amené ce monsieur-là.
LE BARON. — Moi, je ne le connais pas... ça doit être un intrus... mettez-le à la porte.
MADAME BOUJU, à Ferraro. — Qu'est-ce que vous voulez, monsieur?
FERRARO. — Si, si!
MADAME BOUJU. — Vous avcz rcudezvous avec mademoiselle Manette?
FERRARO. — Si, si!
MADAME BOUJU. — Daus sa loge?
FERRARO. — Si!
MADAME BOUJU. — Voulez-vous me donner votre carte?
LE BARON, à Ferraro. — La charta...
FERRARO. — Ah! si! (Il tire sa carte de sa poche et la tend au baron.)
LE BARON, lisant. — Dante Ferraro.
posTEL. — C'est un marchand de nouilles.
LE BARON. — Italiano?
FERRARO. — Si, sil
LE BARON. — Je lui demande s'il est Italien.
POSTEL. — Vous parlez ce jargon-là, vous?
LE BARON. — C'est-à-dire, j'ai eu une maîtresse d'Italien... (Derrière sa main, se penchant vers Postel.) C'est moi qui ai lancé la petite Allali I
POSTEL. — De l'Eden?
LE BARON. — Je l'ai prise dans la ratière. Mais on se fatigue des danseuses...
POSTEL. — Vous voulez dire que c'est fatigant.
LE BARON. — J'aime mieux une fille comme Manette. Tenez, voilà une maîtresse qui vaudrait son pesant d'orl... toujours gaie, toujours en train... une verve de gamin.
POSTEL. — Ah! moi, je ne vois pas ce qu'on lui trouve de bien à cette femme-là. Elle est laide... Elle n'a pas de gorge...
D'ailleurs, peu importe aujourd'hui, on ne regarde pas la femme. La question n'est pas là, la question est de savoir si oui ou non une femme vous classe... si elle est cotée, alors, on peut y aller... c'est ennuyeux quelquefois... mais, enfin, on n'est pas sur la terre pour s'amuser.
LE BARON. — Vous allcz bien, vous!...
Moi qui croyais être dans le mouvement. Je vais vous demander des conseils. Quel dommage que Manette ne soit pas là pour nous présenter l'un à l'autre... Vous devez me connaître de nom « le baron Gaillard »?...
posTEL. — Gaillard... des sommiers militaires... une bonne affaire, hein?...
LE BARON. — J'ai vécu gaiement... Et vous, comment vous appelez -vous?
POSTEL. — Louis Postel.
LE BARON. — Le fils de Postel et Pochon, les banquiers?
POSTEL. — De Postel, tout seul...
LE BARON. — Ahl si je le connais, votre pèrel Mais nous avons fait un tas de farces ensemble.
POSTEL. — Ça se peut bien.
LE BARON. — Ah mon amil quel charmant viveur votre père a été. Je vois que vous chassez de race. Vous ferez peut-être aussi bien que lui, mais pas mieux... croyezmoi... pas mieux!...
POSTEL. — On fera son possible.
LE BARON. — Vous uc l'avcz jamais vu dans un souper votre père? Au fait, non, vous étiez trop jeune. Eh bien I un appétit, mon ami, de l'esprit... de la fusée et du fond... Je me rappelle quand il était avec la petite Aline... vous avez connu la petite Aline?...
POSTEL. — JVous crois... on en a assez parlé à la maison.
LE BARON. — C'était son beau moment...
Il pendait des crémaillères... Il enlevait les maîtresses de ses camarades... Ah! le cher ami I... Il va bien, au moins?
POSTEL. — Il se défend.
LE BARON. — Je suis euchauté de l'apprendre et d'avoir rencontré son fils... Vous lui ferez mes amitiés, n'est-ce pas?
LA LOGE DE LA DIYETTE 27o
POSTEL. — Je n'y manquerai pas... quand je l'verrai 1 (La 'porte s ouvre brusquement.)