LES PLANÈTES
Les planètes sont-elles toutes habitées?
Telle est la question que j’ai posée un jour à un excellent esprit qui veut bien venir parfois se manifester à moi, et qui est dans la quatrième sphère : c’est par conséquent un esprit épuré et supérieur. Voici la réponse qu’il m’a donnée :
« Il y a un nombre innombrable de planètes; toutes sont habitées par des êtres ayant un corps et une âme, mais tous ces hommes diffèrent dans les formes physiques :
ils ne se ressemblent pas plus entre eux
qu’un grain de sable ne ressemble à un autre grain de sable; et cependant tous ont des bras, des mains, des jambes et des pieds; tous ont une tête et un cerveau, c’est-à-dire un foyer d’activité intellectuelle. Tous ont des bons et des mauvais instincts, une force de libre arbitre qui les rend maîtres de suivre leurs bons instincts ou de s’abandonner à leurs mauvais; ils ont aussi une prescience qui leur indique ce qui est bien et ce qui est mal. Tous sont d’origine divine et d’essence immortelle.
« Vos écrivains matérialistes, qui se croient plus habiles que les croyants en insinuant que l’homme n’est qu’un rejeton perfectionné de la famille animale, sont en ceci moins avancés que le dernier des sauvages, qui sent en lui un instinct secret qui lui dit qu’il est d’une essence tout autre que la bête, même la plus intelligente. L’animal a une âme, mais cette âme n’est qu’impressionnable; elle n’est ni rationnelle ni éternelle. Cette âme est en effet de môme essence que
l’âme humaine, seulement c’est une faible lueur qui n’a point assez de force pour survivre dès qu’elle est séparée de son enveloppe terrestre. Je ne saurais mieux vous comparer cette âme qu’à la goutte d’eau que la rame du pécheur détache du tout mer.
Jetée sur les planches de la barque, elle brille au soleil; elle est eau, elle est mer; mais bientôt l’air et le soleil la dessèchent : elle a vécu; tout est fini pour elle. Eh bien, l’âme animale est une parcelle qui se détache de ce tout qui est l’âme de l’univers, l’âme du Dieu suprême et infini. Cette parcelle va animer un corps et elle devient une âme; elle donne à cette matière des instincts et une sorte d’intelligence. Mais lorsque l’enveloppe se dissout par la mort, elle n’a point assez de force, point assez d’individualité pour se reconstituer en un être : elle se dissout et s’évapore dans l’espace.
« Mais l’homme, c’est-à-dire l’être que Dieu a créé pour peupler l’infini et lui servir de compagnon dans l’éternité des siècles,
celui-là a une àme ralionnelle et éternelle; la parcelle qui lui est octroyée dès sa première incarnation est assez forte, assez puissante pour qu’elle puisse, alors qu’arrive la décomposition de sa première enveloppe • humaine, ne point se dissoudre; elle se constitue dans la première sphère, dite humaine, et elle devient un être fluidique; puis elle va se réincarner, se perfectionner, s’épurer par des incarnations successives, et elle arrive, après un travail de plusieurs siècles, quelquefois des centaines de siècles, à devenir un être pur, un être céleste, et alors la vie spirituelle commence pour elle.
« Quelle que soit la forme du corps et le degré plus ou moins grand de progrès obtenu, l’âmehumaine, dans toutes les planètes, est de même essence divine et éternelle.
<( Mais non-seulement les corps des habi tants des diverses planètes sont différents comme forme et comme aspect, mais encore la matière qui forme ces corps n’est point semblable : elle varie pour chaque planète.
« Lorsque les astronomes de la terre insinuent que telle planète ne saurait être habitée, vu sa position astronomique, ils raisonnent en se basant sur les besoins de la nature humaine terrestre ; mais il faut que vous sachiez que les planètes ont toutes une matière fondamentale à elles particulière, et le corps de leurs habitants est fait avec une matière qui répond à la position astronomique et à la matière fondamentale de la planète pour laquelle ils sont créés. Ainsi les plus rapprochés des centres lumineux, nommés par vous autres soleils, ont des corps faits avec une matière qui a besoin pour vivre de cet éclat et de cette chaleur; enfin, toute planète a des corps humains adaptés à sa constitution : les soleils eux-mêmes ont des habitants.
« Si vous vous demandiez : Comment peuvent-ils vivre dans ces centres incandescents? Je vous répondrais: L’homme de la terre meurt asphyxié dans l’eau, tandis que le poisson meurt asphyxié lorsqu’il est retiré
de l’eau, qui est son élément constitutif. Ceci est une comparaison vulgaire, mais elle rend bien ma pensée.
« La planète Jupiter, ou du moins celle ainsi nommée par vos astronomes, est habitée par des hommes ayant une taille deux fois plus haute que celle des Terriens; mais la matière qui forme leurs corps ne ressemble et n’est d’aucune essence de matière connue sur votre globe.
« Les habitants de la planète Mars sont faits, eux aussi, d’une matière particulière à ce monde.
« La planète Jupiter, que je viens de nommer, me remet en mémoire une petite histoire qui vous prouvera que les savants de toutes les planètes peuvent parfois se tromper :
« Un jour, un fort savant astronome de <( ta planète Jupiter, après avoir essayé un « instrument nouvellement inventé, décou- « vrit la planète Terre. Il convoqua bien
« vile tous ses doctes confrères. Voilà tout « le corps savant braquant la lunette sur f: votre globe, et tous, d’un commun ac- « cord, de déclarer que ce n’était point « une planète, mais un fragment détaché de « Jupiter lui-même, et à l’unisson ils conclu- « rent que cet aérolithe ne saurait être ha- « bité, vu sa situation astronomique. »
« Ces savants personnages sont bien loin de se douter des millions innombrables d’hommes qui grouillent sur la Terre et de tout le bruit qu’ils font; ils seraient pétrifiés de surprise si on leur disait que non-seulement la Terre a des habitants, mais qu’encore la généralité de ces hommes se figure que les Terriens sont les seuls humains de la création, et qu’ils pensent orgueilleusement que tout l’univers a été fait pour le plaisir de leurs yeux et dans la seule fin de donner une belle voûte à leur planète.
« Si les formes des traits des divers planétaires varient à l’infini, le principe du
sang n’est point le inèiiie, les vues sont différentes, Ainsi les habitants de Mars ont une vue ne pouvant pas braver les rayons du jour : ils dorment pendant les heures où les soleils les éclairent; la nuit venue, ils s’éveillent et vont vaquer à leurs affaires.
« l^es hommes de la planète Mercure ont, au contraire, une vue faite pour braver les rayons du soleil. Cette vue est très-perçante : elle perçoit à de grandes distances; elle est une fois et demie plus puissante que la vue des Terriens.
« Il en est de même pour l’ouïe : elle est plus ou moins grande chez les divers planétaires. Ainsi les habitants de la planète Vénus ont une ouïe si perçante qu’ils pourraient presque percevoir le bruit du canon s il était tiré sur la planète voisine. Le volume de leur voix est aussi plus fort : ils peuvent, avec la voix que je nommerai eictm, s’appeler à des distances de plusieurs milles; mais leur voix de conversation est douce et agréable.
« Maintenant, naadarne, si vous me demandiez de vous citer au hasard les usages d’une de ces planètes, je serais très-embarrassé de choisir dans ce nombre incalculable; du reste, je n’ai point eu encore le temps de les visiter toutes. Cependant, si vous le désirez, je choisirai les deux globes qui sont à l’opposé de cette grande échelle de gradation où rùmc va se constituer, puis progresser et s’épurer de façon à devenir un être spirituel.
<1 L’Isolée commence cette échelle, c’est l’a de l’axe; la merveilleuse est l’a: et la terre le Z.
« C’est dans la planète Isolée que vont les âmes nouvellementxréées, celles qui sont à l’état d’embryon. Là, ce souffle divin, ce germe d’âme, essaye de se constituer; le fluide céleste prend forme dans le moule humain, il se concentre et devient uiie sorte d’individualité. Cette âme, ou plutôt le péresprit de cette âme, subit encore plusieurs incarnations, après lesquelles il sent son
identité; il commence à comprendre vaguement qu’il a en lui deux natures bien distinctes. Lorsque je vous ai dit, dans le chapitre Incarnations, que le péresprit venait s’incarner deux ou trois fois sur la Terre, je n’ai point prétendu dire qu’il n’ait point déj<à subi d’autres incarnations avant de venir sur le globe terrestre. C’est sur la Terre où les péresprits atteignent les plus hauts degrés d’épuration. Après leur dernière épreuve sur cette planète, ils vont achever le travail du progrès dans les diverses sphères célestes.
« Mais revenons aux habitants de la planète nommée Isolée.
Si leurs âmes sont à peine des embryons d’âmes, les corps qui les renferment sont taillés fort grossièrement ; je pourrais les comparer à ces ébauches informes que l’artiste pétrit avant de créer son idéal.
« Les Isoléens sont peu élevés de stature et complètement velus. La figure chez eux est large, plate; les traits à peine dessinés
et peu saillants ; les yeux sont ternes, sans étincelles, sans rayonnement de l’âme. Us ont des gros pieds, des mains ridiculement petites; ils sont laids, très-laids : ils représentent l’essai premier fait par le grand ouvrier divin.
« Ils vivent à peu près de la même manière que la faune de leur planète. Ils se nourrissent de racines crues, de végétaux et de fruits; ils mangent aussi des petits oiseaux crus : ils se contentent d’arracher les plumes de ces bétes et de les saupoudrer avec une espèce de piment qu’ils obtiennent en broyant les fleurs desséchées d’un de leurs arbustes.
« Lorsque la saison devient inclémente, les Isoléens se creusent des excavations dans leurs montagnes, presque toutes de formation argileuse, et ils passent dans ces trous les mois hivernaux. Pour charmer leurs* loisirs, ils font de lamusiqueetils s’occupent a fabriquer des instruments de musique. Chose curieuse à constater, ces hommes encore à
is
l’élat barbare, ne soupçonnant aucun art, aucune science, sont pourtant des musiciens excellents ; ils poussent l’art du chant et celui de la musique à un degré de perfection qui n’est pas atteint par les Terriens.
Leur génie musical est prodigieux; il n est point accordé à quelques élus, mais à tous.
Ils n’ont point de musique notée : chacun composé, improvise. Trente musiciens réunis exécutent d’inspiration un choeur qui transporterait d’admiration vos plus grands dilettanii.
« Mais leur genre dans le chant et dans la musique diffèrent du votre ils s appliquent surtout à l’imitation des mille voix de la nature, depuis le doux frémissement de la brise agitant le feuillage jusqu’au coup strident de la foudre. Souvent ils se réunissent une centaine pour s’adonner au charme de kl mélodie ; quelques-uns commencent à imiter les voix plaintives de la nature lorsque l’orage se fait pressentir; des musiciens, au moyen d’ingénieuses petites flûtes et d’une
foule d’instruments, la plupart faits en roseaux, se mettent à imiter les cris d’effroi que pousse l’oiseau en regagnant son nid, celui plus perçant et plus effrayé delà faune sauvage. L’orchestre augmente petit à petit de force : on devine que le vent de l’orage souffle avec violence, on croit entendre les branches des arbres s’entre-choquer et gémir; puis la tempête arrive, le grondement du tonnerre, l’éclat du coup de foudre, tout est rendu admirablement. Enfin l’orchestre joue piano et pianissimo. Quelques voix joyeuses se font entendre; elles imitent les bruits insaisissables de la nature lorsqu’à la tempête succède le beau temps, que les arbres secouent les gouttes d’eau restées sur leur feuillage, que les oiseaux volent de branche en branche en lançant dans l’air des notes joyeuses. C’est superbe : on croirait assister à ce sublime spectacle.
« Comme mœurs, il n’y a rien d’intéressant à dire sur les Isoléens, qui n’ont aucune espèce de législation ; ils n’ont pas de mariage.
mais chacun se choisit une compagne, qui partage sa vie errante.
« Ils sont divisés en milliers de tribus; toutes sont commandées par des chefs dont la seule mission consiste à se mettre à la tête de la tribu en cas de guerre.
« Les guerres que se font les Isoléens ne sont jamais que le résultat d’une jalousie venue par l’occupation par une d’elles d’une partie du sol plus fertile que les autres.
Leurs armes sont peu meurtrières : elles se composent de massues faites avec des morceaux de bois et d’espèces de javelots lançant des cailloux. Leur seule tactique militaire consiste à surprendre son ennemi par ruse ou par trahison.
« Ils n’ont aucune religion, mais ils ont une idée vague d’un Dieu suprême maître de.
la terre et du ciel; ils lui rendent hommage en se prosternant la face contre le sol, au lever et au coucher du soleil.
« Ils ont voulu élever des monuments allégoriques qui représentassent ce Dieu, et
voici tout ce qu’ils ont trouvé de plus ingénieux : ils entassent sur le haut d’une montagne de l’isole (terre de leur planète); ils mettent à côté de ce monticule artificiel des espèces de girouettes, puis ils font un demicercle formé avec des minéraux de leur planète, qui ont des teintes rouges, bleues et jaunes. La terre est censée indiquer que Dieu est maître de la planète; les girouettes, qu’il est maître du vent, et ce demi-cercle, qu’il est encore souverain de la voûte étoilée.
Vous le voyez, c’est primitif.
« La planète Isolée est située dans l’axe qui forme la dixième circonférence du cercle éthéré ; la Terre est placée dans la deuxième circonférence.
« Le volume de cette planète est dix fois moindre que celui de la Terre; elle ne compte guère plus de dix millions d’habitants. Aussi la plus grande partie est-elle encore inconnue d’eux.
« Ils n’ont su dompter ni les mers ni les fleuves, pas même les rivières : l’eau leur
apparaît comme un obstacle infranchissable.
« Le sol de ce petit globe est fait de matière ayant des couleurs fort voyantes : les montagnes ont des couches vertes, rouges, bleues et jaunes. Sa flore est tellement parfumée que toute la planète en est embaumée ; cela lui donne l’apparence de la vaste parfumerie des planétaires.
« La faune y est bizarre et étrange ; elle est encore, elle aussi, à l’état d’ébauche informe. Les Isoléens n’ont soumis aucuns animaux, et pourtant ils ont des petites bêtes fortes et agiles, qu’ils nomment gigalios, qui feraient d’excellents coursiers.
« A présent, quittons ces sauvages et occupons-nous de la belle planète merveilleuse et de ses habitants.
<1 Cette planète est, comme je vous l’ai dit, celle qui est la plus avancée, après la Terre, comme épuration et constitution de l’être spirituel ; plusieurs sciences humaines y sont poussées plus loin qu’elles ne le sont sur le globe terrestre.
<( Elle est dix fois plus grande que la Terre; son sol est une des plus grandes merveilles de la création, et c’est ce qui Ta fait nommer la Merveilleuse.
« Elle est située bien au delà de la sphère que peut atteindre la vue de vos astronomes alors qu’elle est aidée par le meilleur des instruments ; mais on l’aperçoit des planètes que vous appelez Jupiter et Mars.
M Elle est entourée par une couche d’air très-tempéré. Je dois vous dire que chaque planète a trois couches d’air qui la maintiennent comme prisonnière dans l’espace : la première est composée de l’air respirable et vivifiant pour ses habitants; la seconde est une couche d’air plus lourd, celle-là est destinée à maintenir la première, à l’empêcher de s’évaporer dans l’infini ; la mission de la troisième est de maintenir les deux autres.
« La première couche ainsi concentrée, retenue prisonnière, se livre à un mouvement perpétuel de rotation, comme pour chercher une issue échappatoire. Ce mouvement se
communique au globe qu’entoure l’air de celte couche, et la planète suit ce mouvement et tourne sur son axe.
« La Terre a aussi ces trois couches d’air.
Dès que la première est dépassée, l’homme commence à se sentir mal à Taise ; si un aérostat pouvait atteindre le milieu de la seconde couche, les humains qui le monteraient seraient asphyxiés; la troisième couche leur serait encore plus fatale. Mais admettons un instant (chose impossible) qu’un homme de la terre puisse s’élever enballon au-dessus de ces troiscouches, voici ce qu’il trouverait au delà: d’abord une région atmosphérique fortement chargée d’iode, de carbone et de vapeurs lourdes ; il se croirait dans un amas de nuages dégageant de l’électricité. Ces nuages ont des teintes rosées; ils prennent mille formes bizarres. Ceci est la sphère destinée aux esprits fluidiques ; les couches d’air qui forment cette région sont appropriées à l’essence de ces êtres fluidiques; il y a dans l’infini des milliers de couches d’air qui
toutes sont formées d'éléments différents.
Cet air paraîtrait asphyxiant aux mortels; mais, pour me servir d’une expression vulgaire qui rend bien ma pensée, les esprits se trouvent dans ces sphères aussi bien que les poissons dans l’eau. L’humain verrait des êtres ayant un corps qui, pour être fluidique, n’en a pas moins une forme et une individualité, car tous ont conservé l’ombre de leur corps humain; il s’apercevrait que l'activité et le progrès sont des lois générales, car ces êtres sont bien loin de rester inactifs.
« Cette sphère est la première de celles dites humaines.
« En la quittant, il aurait à parcourir différentes couches d’air variant toutes de principe et de propriété, et il arriverait dans la région des esprits désincarnés. Dans cette sphère, ce qu’on appelle sur votre globe la Terre est remplacée par une sorte de fluide lourd que je comparerai à une épaisse vapeur; ce fluide a beaucoup de propriétés.
entre autres celle de se condenser, et, selon les caprices des désincarnés, il revêt toutes les formes, il leur sert de meubles de repos, de moyen de transport; il leur offre même une sorte de nourriture céleste. Vous décrire celte région... je le voudrais bien, mais de quels mots, de quels termes pourrais-je me servir? Votre langage humain n’est approprié qu’aux choses de la terre ; il n’a plus aucun sens lorsqu’on cherche à l’employer pour parler des choses des mondes célestes.
Pourtant laissez-moi vous dire que les désincarnés ont une vie active et spirituelle qui a quelque ressemblance avec celle des humains; ils sont soumis à une loi, ils ont des juges suprêmes, qui sont des esprits venus d’une sphère supérieure pour régir celle-là; ils ont une vie sociale et même une vie sentimentale. La faculté principale de l’àme, c’est l’amour; je devrais dire que l’amour est son essence même, car l’âme vient de Dieu, qui est l’amour sans fin et sans commencement.
« Si les désincarnés reviennent à de rares intervalles sur la terre, ce n’est que pour y remplir une mission divine ; ce labeur leur sert à expier leurs fautes et leur est compté par le juge suprême.
« L’esprit de John King, que vous avez vu, est un désincarné. En punition de ses fautes, il lui a été donné la mission d’aider à la propagation du spiritisme. Vous ne sauriez croire la peine physique et la peine morale qu’il éprouve pour arriver à se montrer aux vivants. Je ne puis vous expliquer par quel procédé il parvient à franchir l’espace, à traverser les murs et à se reconstituer sous les yeux des spectateurs un corps tout à fait humain. Mais si un jour vous obtenez, vous aussi, le don d’évoquer un être désincarné, vous vous apercevrez que pour se reconstituer il vous empruntera presque toute votre force vitale, qu’il prendra même un peu de votre individualité, car il se fera vous ressemblant vaguement ; enfin il se mettra si bien dans votre enveloppe et même
dans votre âme, que parfois vous en arriverez à vous demander : « Mais qui suis-je^ « un être humain ou un désincarné? »
« L’homme qui serait parvenu jusque chez ces êtres y aurait des surprises sans nombre. Pour quitter ces régions et arriver à la Merveilleuse, il aurait encore à traverser les trois couches atmosphériques qui emprisonnent cette planète. Celle qui lui sert d’air vivifiant est fortement saturée de sel carbonique et d’azote; le Terrien trouverait cet air non respirable, et, en effet, il lui serait fatal. Par contre, il convient très-bien î\ la nature humaine des Merveilleux. Ce que vous nommez chair sur la Terre est chez eux composé d’éléments de principes bien différents; elle est d’un blanc un peu gris; leur sang est rouge, il forme des grosses veines qui marbrent la peau de ces humains. Leur stature est deux fois plus élevée que la stature des hommes de la Terre; leurs traits diffèrent aussi des vôtres. Pour vous faire leur portrait, je me sens assez embarrassé.
Je vais cependant essayer de vous en faire une légère esquisse. Ils ont, comme les Terriens, des jambes, des pieds, des bras, des mains; mais tout cela est de forme différente. Le point le plus caractéristique est celui-ci : les Merveilleux ont deux figures, une devant, l’autre derrière la tête, qu’ils ont énorme et attachée aux épaules par un cou gras et court. Ces deux faces ont des oreilles communes qui forment l’x; elles sont séparées sur le sommet de la tête par une touffe non de cheveux, mais d’une espèce de petite toison rouge rappelant la mousse terrestre. Cette toison descend en pointe de chaque côté jusqu’à l’oreille, et elle s’élève audessus de leurs deux fronts. Ce que présente de plus étrange cette conformation de tête avec deux figures, c’est qu’une seule de ces faces est active, ses yeux voient; les yeux de l’autre ne voient pas , mais ils reçoivent 1 image des objets et ils répercutent cette image aux yeux actifs, qui alors voient ce qui est directement devant eux et perçoivent
par voie de répercussion ce qui est derrière eux. Fermez les yeux actifs, et l’être humain devient aveugle, les yeux passifs n ayant point une vue directe. Le nez de la face active sent le parfum de la fleur qu’on lui présente. Si au même instant on présente une fleur au nez passif, il transmet le parfum à l’autre nez, qui éprouve alors une double sensation d’odorat. Bouchez le nez actif, l’individu ne perçoit plus aucune senteur.
Qu’on donne un baiser sur la bouche de la face inactive, l’autre en ressent la douce émotion; qu’on embrasse en même temps les deux bouches, l’active éprouve la sensation de deux baisers reçus. Tous leurs sens sont ainsi en double, l’un ayant le pouvoir de ressentir en double, l’autre ayant la mission de transmettre sans éprouver la sensation reçue.
« Les ([uatre yeux sont souvent pareils, quelquefois dissemblables; mais les yeux passifs n’ont point l’expression , ils ressemblent aux yeux sans vie du portrait.
<( Le Merveilleux qui se fait portraicturer se fait prendre de profil ou bien il fait placer l’une h côté de l’autre, sur le métal, ses deux faces.’ Un portrait n’est complet chez eux qu’à cette condition. Us ont donné à la figure passive un nom qui n’aurait aucun sens pour vous, mais dont la pensée traduite serait fac-similé.
(( Sur cette petite toison qui couronne le sommet de leurs deux figures, les femmes placent une étoffe couverte de pierreries, qui se termine en ruban étroit. Ce ruban se divise en deux mentonnières au-dessous de l’o’^eille, et elles s’en attachent deux bouts sous chaque menton.
« Les hommes remplacent cette étoffe par de la fourrure en hiver et par un cuir jaune en été. Ils portent pour costume une longue robe flottante relevée de chaque côté à la hauteur des genoux. Les femmes portent la môme robe, mais de couleur plus claire et plus richement ornementée.
« Les Merveilleux sont très-ouverts aux
sciences humaines ; ils ont fait des découvertes que les Terriens ne feront peut-être jamais. Ainsi ils ont trouvé depuis plus de deux siècles l’art de naviguer dans les airs. — Leurs postes se font par cette voie aérienne; — ils dirigent leurs ballons aussi facilement que vos marins dirigent leurs vaisseaux. — Ces aérostats ont la forme de petits navires; ils ont ancres, machines à vapeur, hélices, voiles, gouvernail; un appareil en forme de roue cylindrique a mission d’aspirer Tair, qu’il rejette sur les deux côtés et fait le vide devant le ballon, qui s’engouffre avec une rapidité vertigineuse dans ce chemin frayé. (J’écris ce que l’esprit dicte sans y rien comprendre! )
« Les Merveilleux obtiennent l’air nécessaire au gonflement du ballon, non par le gaz, mais par un procédé chimique.
« Sur la terre, dans les régions éthérées et sur mer, ils ont une foule de moyens de Iranspv. ', tous rapides et ingénieux : les chars qui servent de voiture aux particu-
liers sont poussés par une petite machine à vapeur; ces machines sont ingénument arrangées de façon à ce qu’on puisse les tourner, retourner, et arrêter sans danger.
« Ils possèdent dans leur planète un minerai qui contient un principe rappelant par ses facultés l’aimant terrestre, mais dans des proportions énormes. Cet aimant leur sert encore à un système de transport rapide.
Les routes aimantées ont de loin en loin, dans le milieu, un poteau mobile fait en aimant et qu’un bras de fer frappe constamment. Les chars destinés à être attirés'sont faits en une matière qui subit plus fortement l’influence de l’aimant. On les lance sur la voie; ils roulent comme aspirés jusqu’au poteau le plus rapproché. Alors le poteau est détourné et les chars continuent leur course, aspirés par le poteau suivant; ils franchissent ainsi des distances fabuleuses avec une promptitude incroyable. On peut dire que les Merveilleux ont supprimé les distances.
.( Les forces électriques se trouvent à dose bien plus forte dans celte planète : combinée et développée, elle est employée pour une foule de choses.
« La Merveilleuse a des mers immenses, des fleuves plus larges encore que ceux de l’Amérique: fleuves et mers sont sillonnés par des embarcations de toutes sortes et qui se distinguent par des formes étranges et surtout par leur solidité à résister aux colères des flots. Il me faudrait un volume pour vous expliquer les découvertes scientifiques et surtout chimiques qu’ont faites les innombrables savants de la planète Merveilleuse; mais il me faudrait comme instrument, pour que mon travail fût bon, le cerveau d un savant chimiste : l’esprit et le médium, pour pouvoir bien se comprendre, doivent parler la même langue. Qu’il vous suffise de savoir qu’ils ont découvert toutes les forces, toutes les essences des matières des minéraux, de leurs plantes, de leurs arbres, et qu’ils ont trouvé les moyens de les utiliser en les ap-
propriaBt aux besoins de l’espèce humaine.
Ils sont même arrivés, par un procédé chimique, à fabriquer des corps, je pourrais dire des êtres ; ils leur donnent des formes étranges, bizarres; ils donnent à ces êtres une vie factice qui, suivant leur plus ou moins bonne fabrication, vivent quelques jours ou quelques heures. Des agents chimiques, de l’électricité savamment combinée et de la matière sont les éléments employés pour créer ces êtres artificiels.
« L’art de la peinture est cultivé avec succès par ces planétaires, qui emploient un autre procédé que vous autres : ils se servent, en guise de toile, d’un métal préparé ad hoc. Ce métal, sous l’action de tel ou tel corrosif, prendra diverses teintes et couleurs, le peintre applique ce corrosif sur les des sins qu’il a indiqués à la craie, et il a un tableau brillamment colorié, et que rien ne peut détériorer.
« La sculpture est un art en grande mode et très-répandu chez eux ; la seule chose qui
la distingue de la vôtre, c’est qu’elle est considérée comme un art idéal : les sujets sont toujours pris dans les fantaisies de l’imagination, et jamais dans la réalité.
« Ainsi, ils représentent des êtres fantastiques dont le type est créé par leur imagination ; ils sculptent un faune également de fantaisie, et l’artiste qui arrive à représenter le groupe le plus bizarre, le plus monstrueux, le plus invraisemblable, passe pour l’artiste le plus éminent. Copier simplement la nature, même en l’idéalisant, leur paraîtrait une chose indigne du grand art. Toutes leurs œuvres de sculpture sont taillées dans des blocs d’une pierre verdâtre, dans des blocs d’une pierre d’un blanc laiteux, et enfin dans ceux d’une pierre qui a des teintes rosées.
Souvent ils font des groupes où ces trois pierre de couleurs différentes sont mélangées avec un goût parfait et qui sont d’un joli effet. C’est au moyen d’un acide qui mord dans la pierre qu’ils font les contours fins et moelleux ; il leur sert aussi à tailler les blocs
à ébaucher; l’arlîste dessine à la craie, sur un bloc, le dessin qu’il veut faire, ensuite il mouille de cet acide les lignes du dessin; une légère rainure se forme, il la remplit de cet acide qui fait lentement, mais sûrement, son action, et l’ébauche se trouve ainsi faite.
« L’art de travailler le bois, les métaux; celui de travailler toutes les diverses pierres qu’ils'ont, est poussé par eux à un grand degré de perfection.
« Ils ont des monuments qui, sur la Terre, seraient trouvés peut-être un peu trop chargés en couleur, mais qui cependant sont d’un style qui ne manque pas de grandiose.
« Les temples, par exemple, ne sont que mosaïques au dedans et au dehors ; ces mosaïques sont des œuvres d’art, et représentent toutes l’histoire religieuse et politique des Merveilleux.
« Us ont réalisé un problème que n’ont pas pu résoudre encore les Terriens, celui de faire des maisons qui réunissent tout ce que l’homme peut souhaiter comme confort
et agrément. Un homme, là-haut, pourrait naître, vivre et mourir dans sa maison, sans que sa santé en souffrît; mort, il n’est point chassé du domicile de ses pères : sa place y a été réservée et il restera entouré de ses parents.
« Ces maisons, qui n’ont jamais plus d’un étage, couvrent un espace de cinq ou six mille mètres carrés; certains palais occupent plus de vingt mille mètres. Les toits sont en terrasse et servent dejardin ; dans l’intérieur il y a salle de réception, salle à manger, chambre à coucher, salle de bain, infirmerie bien isolée des autres appartements; jardin d’été, jardin d’hiver, remises pour les animaux domestiques, et enfin un cimetière : ce cimetière n’est autre chose qu’une immense salle en mosaïque. Dans le milieu se trouve un bassin entouré de fleurs ; des sièges sont rangés au tour, car la famille aime à se réunir dans ces sanctuaire du repos éternel.
Tout autour, sur plusieurs rangées, et souvent superposés les uns sur les autres, sont
les corps des membres de la famille décédés; il y a des salles contenant jusqu’à sept ou huit cents cadavres, car il y a là réunies nombre de générations. Cescorps sont placés dans des cercueils faits d’une façon aussi simple que solide : on prend une pierre de la grandeur du mort, on la fouille dans le milieu de façon à faire une excavation pouvant contenir le cadavre auquel on enlève les intestins, puis on coule sur lui du verre en fusion : il est ainsi recouvert d’une couche de verre qui le conserve parfaitement, et à travers cette glace on aperçoit son visage.
Ce procédé est ingénieux en ce qu’il empêche toute émanation, qu’il conserve le corps, et ce mode a cela de bon qu’il enlève à la mort beaucoup de son côté douloureux. La famille conserve celui qu’elle a aimé; le moribond se dit qu’il ne sera pas enseveli loin des siens, dans un funèbre cimetière.
« Le caractère effrayant de la mort est même supprimé, les femmes et les enfants viennent se promener sans crainte et
sans répulsion dans ces salles mortuaires.
« Si vous désirez quelques mots des institutionspolitiques et socialesdesMerveilleux, je vous dirai que leur planète est divisée en onze royaumes, qui chacun compte de trente à quarante millions d’habitants. Tous sont gouvernés par un chef suprême appelé Primat, qui a un pouvoir illimité, et même droit de vie et de mort sur ses sujets ; mais il est pourtant soumis lui-même à un autre pouvoir illimité aussi, appelé pouvoir Surhumain , c’est-à-dire divin, et ce pouvoir est entre les mains du clergé.. Les prêtres ne peuvent pas intervenir dans les affaires de l’État, dans les affaires humaines, tant que le Primat use avec sagesse, justice et intelligence de son pouvoir; mais dès qu’il en mésuse, fait inutilement de l’arbitraire, commet des actes de cruauté, ou encore se montre incapable, le Conseil divin se rassemble, l’appelle à son tribunal, le juge et le déclare déchu de son rang de Primat. Chose singulière et bonne à noter, l’histoire de la Merveilleuse ne
mentionne pas un seul Primat s’étant révolté contre cet arrêt : il l’accepte sans murmurer, et le peuple accepte de même le nouveau Primat proclamé par le clergé.
«Les Primats vivent dans des palais splendides et entourés de nombreux courtisans.
« Là-haut aussi on a inventé les boucheries humaines. Les guerres y sont terriblement meurtrières : les ballons servent à aller jeter sur l’armée ennemie des petites boîtes contenant un feu grégeois et des boules incendiaires contenant un liquide enflammé, qui n’est autre que du pétrole. Des armées entières sont ainèi détruites par le feu. Ils ne connaissent pas la poudre ; mais ils ont des canons lançant des blocs de pierre à une très-grande distance.
« Joignez à cela des lances, des massues, des armes tranchantes, des flèches, et vous verrez qu’ils ont de nombreux moyens de tuer leurs semblables.
« La moyenne de la vie chez les Merveilleux est de cent à cent vingt ans.
« Comme religion, il y a plusieurs sectes; mais tous croient à un Dieu, être unique, suprême et immortel.
« Dans une secte, on retrouve la croyance de la métempsycose ; — dans une autre se trouve cette singulière théorie : que l’Enfer est sur la Terre et que l’àme du méchant expie en passant après la mort dans le corps d’un animal dont il a les instincts vils et bas. Après la mort de cette bête, l’âme pardonnée va alors dans le paradis, qu’ils placent dans des planètes qu’ils aperçoivent de leurs observatoires, et qui sont les planètes Ara , Ornés, Lio et Pramée.
« Comme je vous l’ai dit, tous adorent le vrai Dieu; mais ils n’ont point eu encore des prophètes divins, et ils connaissent moins bien les grandes et sublimes vérités éternelles que les humains de la Terre, qui ont eu le divin Jésus pour prophète initiateur.
« Ils ont une grande quantité de symboles de cette divinité, et, les ignorant, ont fini par adorer les symboles eux-mêmes.
« Leurs cérémonies religieuses rappellent celles du paganisme sur la Terre; ils y mêlent du chant, de la danse, des chœurs de bacchantes et des sacrifices de diverses bêtes consacrées. Les sectaires de la religion qui croient que l’àme du méchant passe dans un corps animal font un grand nombre de sacrifices de bêtes malfaisantes ; ils pensent finir ainsi plus vite l’épreuve de Tàme humaine emprisonnée dans cette.odieuse enveloppe*
« Comme littérature scientifique et historique, les Merveilleux ont des trésors, car depuis plus de mille ans ils connaissent uYi procédé qui rappelle votre art de l’imprimerie. Ils ont des caractères représentant non une lettre, mais un mot; si bien qu’un seul signe suffit pour écrire le mot le plus long de leur vocable.
« La littérature romanesque et la sentimentale sont inconnues chez eux; cela tient à ceci : La femme, chez eux, n’est entourée d’aucun prestige romanesque et idéal. Elle est traitée comme le sont les hommes ; enfin.
pour le Merveilleux, la femme n’est qu’un être comme lui, de sexe différent. Les Merveilleuses n’ont, du reste, ni ce charme, ni ce je ne sais quoi de séduisant qu’ont les êtres du sexe féminin dans beaucoup d’autres planètes. Ce que l’homme estime chez elle, c’est la force physique et l’ordre de la ménagère ; ils ne sont pas polygames, mais ils ont un système de divorce qui leur permet de rompre facilement l’union contractée.
« Voilà, Madame, un aperçu très-incomplet, J’en conviens, de la planète qui, après la Terre, est la plus avancée comme progrès de l’âme.
Jérémie. »