CHAPITRE V
Nous avons donc vu en quoi consistait le système d’une monnaie bloquée, les mesures prises par les divers pays et les causes qui avaient amené beaucoup de pays à adopter ce système.
L’excuse que ces pays ont donné à ce qui correspond au fond à une faillite obligatoire et collective vis-à-vis des créanciers étrangers, est que les circonstances les y ont contraints.
Le Dr. Kienboek, président de la Banque Nationale d’Autriche dit : |
« Quand la confiance renaîtra, ces mesures deviendront peu à peu superflues, »
Mais pour que la confiance renaisse, il faut qu’un pays offre certaines garanties, non seulement aux étrangers, mais encore aux nationaux, car pour un pays, la fuite des capitaux de ces derniers est beaucoup plus grave. On peut en effet, évaluer à peu près le montant des capitaux étrangers investis dans un pays, et un fond d’égalisation des changes peut réussir dans ce cas à surveiller la monnaie et à éviter une baisse catastrophique. L’Angleterre en a donné un exemple très représentatif. Mais devant la sortie des richesses nationales on est impuissant. On ne peut les évaluer et comme des éléments psychologiques sont à la base de la panique qui s’engendre,
LES MOYENS DE SORTIR DU BLOCAGE 165 il n’y à guère que la fermeture de l'issue, c’est-à-dire des frontières, par le blocage de la monnaie qui puisse arrêter cette évasion.
On à vu aussi des revirements de l'opinion publique. Ainsi, en France, en juillet 1926, quand Poincaré prit le pouvoir, la Livre qui était à 240, descendit aussi rapidement qu’elle était montée, car la confiance des nationaux était ressuscitée et la spéculation internationale retourna immédiatement ses positions. De même en Italie, un discours de Mussolini le 18 août 1926, fit renaître la confiance, et le cours du Dollar passa de 31,605 à 23,200 le 1er octobre 1926. Mais ce n’est pas toujours possible de changer l'opinion d’un peuple et de lui faire reprendre confiance dans l’avenir de
son pays et de sa monnaie en particulier.
Nous allons étudier maintenant ce qu’un pays peut faire pour débloquer sa monnaie, puis nous verrons ce qui a déjà été fait dans quelques pays à cet égard, en Argentine, en Autriche, au Brésil.
Le facteur de confiance en une monnaie ayant une grande importance, il faudra donc que le Gouvernement s'applique à choisir le meilleur moment. Il est nécessaire que l’on croit à la force du Gouvernement et à sa stabilité, dont il faudra prendre un moment éloigné de troubles, d’agitations électorales ou internationales.
L'équilibre budgétaire doit être acquis et donner une impression de sécurité. On sait qu’une menace de déficit qui se traduit souvent par une aggravation des impôts est une cause d'évasion des capitaux devant une fiscalité excessive.
Il faut en plus, qu’une fois les frontières rouvertes, les prix n’aient pas à subir de trop grandes fluctuations. Donc, avant de débloquer, il faudra s’assurer que les prix intérieurs correspondent bien au niveau des cours mondiaux, sinon il sera prudent de faire le réajustement par une dévaluation de
la monnaie (le cas d’une revalorisation semble difficilement L4 . 4 ed # . ’ n: ;
envisageable, car dans une économie fèrmée, les prix s élèvent
et ont tendance à demeurer, dans une mesure plus ou moins
grande, au-dessus du niveau mondial).
Naturellement la question ne peut être posée que dans le cas d’une balance des comptes au moins en équilibre, car autrement l’on est tout de suite amené à laisser sortir l'or pour combler le déficit et il faut encore une encaisse-or suffisante pour servir de volant, c’est-à-dire pour compenser au jour le jour l'excédent possible des dettes extérieures à régler
sur les créances exigibles.
Il sera prudent de choisir le moment d’après les fluctuations saisonnières. En effet, dans presque tous les pays, qu'ils vendent ou qu’ils achètent des articles agricoles, il y a des mois où les entrées ou les sorties de devises sont plus considérables. Il vaut mieux choisir un moment où normalement les devises sont excédentaires pour disposer plus aisément d’une masse de manœuvre au cas où un début de panique se manifesterait.
Enfin, il faudra procéder progressivement. Comme l’on peut évaluer assez facilement les créances étrangères, un bon système consistera à les libérer tout d’abord. On sait à peu près exactement où cela risque d'entraîner, donc on voit très vite si cela conduit à des ventes massives et risquant de deve- : nir catastrophiques.
Pour les nationaux, on peut leur rendre la liberté, soit en élevant progressivement les montants autorisés d'achats de devises, soit en demandant des justifications (commerciales, touristiques ou autres) et en étant de plus en plus libéral. Ainsi par exemple, en Belgique, toutes les restrictions sur le commerce des devises furent levées le 1er mai 1935, seul l’achat d’or restant interdit aux ressortissants.
L'Argentine a procédé un peu différemment. Elle a choisi
Son moment, son déficit budgétaire était réduit, sa balance commerciale était excédentaire de 220 millions en 1933 et de 330 en 1934. Elle à agi ensuite progressivement.
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Elle à créé un fond de devises étrangères sur le modèle du fond d’égalisation des changes anglais en le dotant de la différence des achats et des ventes de change qui se trouva être de plus de 62,5 millions de pesos à la fin de 1933, malgré certains prélèvements distribués aux exportateurs comme prime. Elle à conclu de plus, un certain nombre d'emprunts extérieurs en Livres, Dollars ou en autres monnaies. Le processus de ces emprunts, appelés de décongélation, est assez curieux. Les débiteurs se libèrent en obligations à 4% libellées dans la monnaie originale de la créance et pour son montant total. Ces « fundings » sont émis pour cinq ans. Cela
revient à obliger les créanciers à investir à long terme des crédits qu’ils avaient souvent consenti à court terme. Mais cela leur permet de récupérer immédiatement leur avoir. Celui-ci rapporte un intérêt normal et ces titres sont négociables, le cours suivra le sort de l’Argentine et le facteur de
confiance s'y montrera souvent prépondérant.
Le marché officiel a été, de plus, dévalué d'environ 20 % pour ramener son cours à la parité du marché libre qui est plus représentatif des tendances, et, grâce à son fond de devises, elle a maintenant le peso stable entre des limites assez larges pour ne pas risquer d’épuiser ou de gonfler par trop
son stock.
Au début de décembre 1933, elle a libéré tous les avoirs étrangers. Elle a maintenu l'obligation pour les nationaux d’avoir un permis de change octroyé moyennant des justifications et, pour les importations, le permis doit être demandé préalablement à la signature du contrat, en montrant le projet.
Les importations qui n’ont pas obtenu le permis de change
sont payées au cours du marché libre, supérieur d'à peine 494 à la fin de 1935 sur les cours officiels.
Depuis 1935, la monnaie est constituée par des billets gagés sur l'or. La proportion des réserves métalliques de la Banque Centrale, aux billets et aux engagements à vue, est fixée à 259, L'or n’est pas mis en circulation, mais la banque est tenue de le vendre et de l'acheter par lingots de 400 onces au cours officiel de 18 pesos par Livre sterling pour l'achat, et 18,75 pour la vente. L'institut d'émission a également le droit de racheter ses billets en devises étrangères, mais à un cours qui ne doit en aucun cas excéder 2 % en plus ou moins de la parité théorique. Au cours de l’année 1935, on supprima la commission de contrôle des changes et du Fond en devises étrangères, dont les fonctions furent reprises par la Banque Centrale. Le Peso s’est maintenu d’autant plus stable que la récolte de céréales de 1934 s’est mieux vendue par suite de la sécheresse qui a détruit une partie de la récolte de l'Amérique du Nord.
A l'heure actuelle, il ne reste guère de contrôle des opérations de change, on continue à surveiller les importations, mais surtout dans le but de permettre le développement des nouvelles cultures et industries que le pays a créées pour contrebalancer les effets d’une spécialisation trop poussée, le prix des céréales dominant toute l’économie du pays. Les étrangers sont payés normalement en devises et sans retard.
L’Autriche a suivi une autre voie.
Elle à décidé que les achats de monnaie étrangère auraient
lieu au cours officiel, mais augmenté d’une prime variable et elle a admis cette tolérance progressivement d’après les buts.
En janvier 1933, la prime de 20 % environ ne jouait que pour le tourisme.
En avril 1933, la prime portée à 28%, est étendue à tous les paiements effectués à l’intérieur de l'Autriche.
Pour les étrangers, en décembre 1933, les avoirs
en compte peuvent être rapatriés librement à raison de 1.000 Schillings par mois.
En décembre 1934, les crédits étrangers se trouvent entièrement libérés, soit grâce à la tolérance apportée cidessus, soit par le Austrian Standstill Agreement qui trans- forma les crédits à court terme en investissements à longue durée et à petit intérêt, 4% eu égard au taux de leur octroi (8 à F2).
En janvier 1935, toutes les dettes privées résultant de n'importe quel motif (importations ou autres) envers les étrangers sont réglées au cours officiel augmenté de la prime qui est fixée deux fois par semaine.
L'Autriche procéda à une conversion de ses emprunts extérieurs à commencer par celui de la Société des Nations de 1925, puis des emprunts des provinces et des communes, et
permit progressivement le transfert.des intérêts, si bien qu’au 26 juin 1935, on supprima toutes les restrictions aux transferts.
Depuis la fin de 1935, les marchandises sont réglées librement (taux officiel plus prime). Les avoirs étrangers sont libres. Les nationaux ont la liberté d'achat de devises jusqu’à 200 Schillings. Au-delà, ils doivent demander une autorisation avec preuve à l’appui (reconnaissance de dette, tourisme).
La dévaluation du Schilling n’a pas été reconnue légalement, car seul le parlement aurait le droit de la consacrer par une loi, et il n’y a plus de parlement en Autriche. Mais pratiquement, la dévaluation est acquise et la prime depuis avril 1933, est stabilisée à 28 %, ce qui revient à dire que, depuis cette date, le Schilling est dévalué de 28 %.
Le taux de l’escompte a été diminué de 10 % en 1931, de 4% en 1935. Les dépôts dans les banques augmentent. La
Banque Nationale a pu acheter pour 104 millions de Schillings d’or et de devises dans l’année 1935, ce qui donne une couverture plus grande et une assurance de stabilité. Donc, il semble bien qu'ici aussi, le déblocage a pu se faire et qu'aucune panique ne se soit manifestée et que la monnaie ne court plus de risques.
Pour le Brésil, les mesures de blocage et de déblocage alternent suivant les disponibilités en devises. Il semble que les dirigeants condamnent ce système, mais veulent aller trop vite et avant d’avoir en possession assez de devises pour contenter toutes les demandes. Aussi, après avoir décrété un moratoire des transferts, à la fin de 1931 (du 10 octobre au 31 décembre 1931), ils ont essayé de libérer les comptes étrangers. Mais en juillet 1932, ils ont dû proclamer un nouveau moratoire.
Le 1er juin 1934, on annula toutes les restrictions sur les comptes-courants et comptes titres d'étrangers. Le cours du marché libre et du marché officiel tendirent à se rappro”
cher de 17 à 10 % d'écart.
Par suite de la mévente du café, les restrictions des im- - portations furent plus sévères et grâce à leur diminution, la balance commerciale fut légèrement favorable en 1934.
Mais la réduction de l'exportation du café se poursuivant, par suite de concurrence, et une mauvaise récolte du coton diminuant encore les rentrées de devises, le 19 juin 1935, de nouveau toutes les opérations de change furent soumises à une autorisation. Pour les étrangers, le montant de leurs avoirs (comptes-courants, titres, coupons, etc...) était rapatriable sous justification de leur qualité d’étranger. Pour les nationaux, les devises ne sont accordées que pour des buts commerciaux et au vu des factures.
Le Brésil peut être considéré comme le type des pays qui veulent se débloquer inconsidérément, et sans attendre
d’avoir en mains tous les atouts nécessaires. À côté de cela, sa politique économique paraît être très étudiée. Le Brésil a souffert de la crise par suite de la mévente du café, considéré <omme un produit de luxe et concurrencé brusquement depuis 1929 et 1930, alors qu'il détenait auparavant le quasi monopole.
Le café ne représente plus en 1935 que la moitié des exportations du Brésil. Par contre, les envois de fruits, d’oranges, de cacao, de sucre et de coton augmentent chaque année. --Le développement d’usines de textiles, de fonderies, de transformations et d'industries diverses permet de réduire dans une notable mesure les importations de cotonnades et d’objets fabriqués de plus du tiers sur 1931.
Le Brésil se montrera ainsi plus apte à résister à une mauvaise année pour la vente du café, mais avant de débloquer, il faut qu’il constitue un stock assez important de devises et qu’il procède très progressivement.
L'exemple de l'Argentine et de l’Autriche montre qu'il est possible de sortir du blocage, mais celui du Brésil montre que ce n’est pas facile. Avant de le pratiquer, il faut que le pays qui veut se débloquer réunisse bien toutes les conditions ” nécessaires et ne s'engage dans cette voie que petit à petit’ sous peine d’être obligé de revenir en arrière.