LA GORGONE
M. Pinder, du reste, a parlé de ces monnaies (1); il y reconnaît le poids attique et solonien : c’est une autorité de plus qu'il faut joindre à celles que j'ai déjà citées.
Je reviens à cette singulière découverte faite dans le duché de Posen. Levezow pensait que le commerce de la iner Noire avec les contrées sauvages du Nord expliquait la présence des monnaies d'OIbia dans l'intérieur
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du continent. Comme pour nous ces prétendues monnaies d’Olbia sont d' Athènes, l'explication est peu satisfaisante, d’autant plus que le commerce devait plutôt se servir de drachmes et de didrarhmes que d’oboles, petites divisions destinées aux transactions intérieures dans chaque ville ou dans chaque Etat. Je me suis demandé si les barbares qui avaient suivi Xerxès et dévasté l' Afrique, si les Scythes qui étaient appelés par la république pour aider les magistrats chargés de la police n'avaient point rapporté avec eux dans leur patrie cet humble trésor, si quelque moderne, amateur d’antiquités, n’avait point perdu cette petite collection dans le duché de Posen. Je ne saurais rien démêler avec certitude à travers tant d’obscurité; mais peu de trouvailles sont plus piquantes, plus propres à exciter les réflexions.
M. le duc de F.uynes possède deux tétradrachnies archaïques avec le lion et la Gorgone : ils pèsent tous les deux 16 grammes Hy centigrammes. Dans la meme collection , j’ai encore observé deux beaux didrachmes; celui qui porte une chouette pèse 8 grammes 4a centigrammes; celui qui porte la roue, 8 grammes 55 centigrammes. Malgré l’excellent état de ces pièces, on voit que toujours les monnaies du siècle de Pisistrate sont moins pesantes que les monnaies du siècle de Périclès.
LES T ET R A DR A CHME S D’AS Cl E> STYLE.
L'expulsion des Pisistratides, suivie de tant d’agitations, fut-ellesuivieégalement d'une réforme dans les types monétaires? La république voulut-elle avoir ses emblèmes propres, et, répudiant ceux qu'avaient adoptés les tyrans, commença-t-elle à frapper des pièces à l'etligie de Minerve? L'histoire ne répond point à ces questions. Il ne faut point oublier toutefois que Pisistrate professait un culte particulier pour Minerve, et qu’il lui avait dû île reconquérir le pouvoir. Il avait été chassé d’Athènes; il imagina de faire vêtir une grande et belle femme à la manière des idoles de Minerve, et de la faire monter sur un char, le peuple crut voir la déesse, se prosterna, et reçut le maître qu'elle lui ramenait. Il ne serait donc pas impossible que l'on eût commencé sous les Pisistratides à graver l'image de leur protectrice sur les monnaies; mais je suis beaucoup plus porté à croire que la république adopta un nouveau type par un esprit naturel de réaction. On a vu au chapitre précédent que les pièces avec la tête de Minerve sont d’un poids un peu plus fort que les pièces publiées par Cousinéry et par la’vezovv. Les mines du Lauriuni, si prospères au temps de Théinistocle, rendaient facile cette augmentation , que commandait, du reste, le rapide essor de la marine et du commerce attiques.
Une remarque qui ne doit point nous échapper, c’est que les tétradraclunes avec la Minerve n’ont point le même caractère que les tétradrachnies avec la Gorgone et la tète de lion '.leur seule ressemblance, c’est de ne plus avoir le simple carré crenx , qui ne manque sur aucune des autres pièces archaïques. Par conséquent, on commença sur les tétradrachmes, c'est-à-dire sur une surface de métal plus étendue, à appliquer un double sujet. On ne saurait non plus se dissimuler que l’as[)eet des tétradrachmes avec la Minerve a quelque chose de plus grossier que l'aspect des monnaies qui n ont que îles symboles avec un carré creux pour revers. Eaut-il
croire pour cela qu’ils soient plus anciens? Faut-il penser que les progrès de l'art se ralentirent pendant les crises politiques qui déchirèrent Athènes jusqu’à l’administration de Cimon? les Pisistratides avaient-ils appelé des graveurs étrangers, comme ils appelèrent les philosophes et les |>oétes? Je ni abstiens à cet égard de toute allirmalion; mais je ne crois point inutile de rappeler que l’art archaïque a toujours mieux traité les objets, les animaux et les monstres, soit qu’il eût plus de liberté, soit qu’il s’attachât davantage a copier la nature morte ou à développer les tvjies fantastiques transmis par la tradition. On observe de même que les enfants dessinent avec une prédilection marquée des chimères et des animaux. Les sculpteurs d’Argos et de Sicyone excellaient à faire des quadriges avant de savoir faire de belles statues, et le bas-relief de Séliuonte qui porte quatre chevaux de face parait être d’une main bien plus exercée que les lias reliefs voisins qui représentent Hercule et Persée. I a Gorgone a pu également être traitée avec plus d’habileté, puisque c’était un tyjie familier dès longtemps à toutes les branches de l’art. Au contraire, une ligure de femme, isolée, sujet unique, exigeant de la finesse et une étude spéciale, c’était pour un artiste des écoles archaïques chose nouvelle et difficile. Aussi voyons-nous les plus anciennes monnaies, dans les diverses \ illes grecques, offrir surtout des animaux et des symboles : les images des divinités n’apparaissent que plus tard. De sorte qu’une série de sujets semblables nous paraîtra justement avoir dû précéder chez les Athéniens la série monétaire qu’inaugure le type de Minerve.
Sans pouvoir fixer de date précise, je n’hésite pas à placer avant les guerres médùpies les coins les plus primitifs (t). la* chouette est iléjà bien mieux rendue, ainsi que je le disais plus haut, qu’elle ne l’était sur les monnaies des Pisistratides. I,es gros yeux ronds, le bec pointu , la couronne de plumes hérissées, les ailes marquées par de longs traits, le corps émaillé d’un grainetis, tous les caractères qui se perfectionneront au siècle suivant sont déjà indiqués nettement et comme arrêtes. la-s lettres sont d’ancienne forme et superposées. La pousse d'olivier commence à paraître avec ses deux feuilles et sa baie. Telle elle demeurera plus tard ; seulement elle remontera tout à fait dans l’angle du carré creux. L’absence deccs feuilles sur
(i La légende ABK eal par foi* rétrograde »ur ]<* plut «Deia» Coin». Cf. RckM, N, p. 209.
' LUS TET R A l> fl A CH M ES 0 ANCIEN STYJ.E.
SS
certains tétradraehmes n’est point un détail indifférent. Puisque, dès le principe, elle ne fut point adoptée, quel événement en amena l’introduction ? L'on sait qu’après la prise de l’Acropole par Xerxès, l’olivier sacré, planté dans l’enceinte de l’Ererhthéion, avait brûlé avec le temple. L’arbre poussa en une seule nuit une tige haute d’une coudée(i), présage de la splendeur promise à une ville qui allait renaître de ses cendres. Si la monnaie que je fais reproduire ici ne parait point aussi récente que la prise d’Athènes par les Perses, la dispute de Minerve et de Neptune suffit à expliquer, à toutes les époques, la pousse d’olivier sur les monnaies d’Athènes.
La grossièreté des types, les yeux globuleux, l’expression maladroite, les profils voisins de la caricature, n’échappent à personne. Assurément les graveurs qui ont exécuté ces coins étaient fort au-dessous des sculpteurs athéniens, leurs coutcnqmrains, et je suis convaincu que les statues d Harmodius et d’Aristogiton par Anténor offraient un tout autre mérite; cependant il ne faut jamais oublier, lorsqu’on parcourt les anciennes époques, combien le visage humain est une étude difficile pour un art qui n’est pas encore savant et libre. Le bas-relief d’Aristoclès, trouvé dans les environs de Marathon, nous présente une figure plus douce, mais encore
(IJ Hérodote, Vit!, Si. '
LES MONNAIES DATIIfcNKS.
bien primitive. La gravure, d’ailleurs, de ces monnaies ne manque point de finesse : les ornements du cimier sont minutieusement rendus et les boucles de la chevelure rappellent les chevelures en métal enroulé qu’on adaptait aux anciennes statues. Sur le tétradrachme où parait la feuille d'olivier, le système d'exécution est tout différent : on voit commencer les rangs de perles qui plus tard deviendront l'interprétation conventionnelle de la chevelure de Minerve, le tétradrachme dont la face est dessinée en dernier lieu offre un caractère d’archaïsme plus doux, qui a excité la défiance de M. deProkesch. Il a vn dans les tétradrachmes de ce genre un jeu d'une époque plus avancée, un effort d’imitation qui affecte un style simple et naïf. J’avoue que je n’ai point d’opinion arrêtée sur ce point. Les Grecs ont conservé si longtemps les traditions peu à peu améliorées des monnaies archaïques, qu'il est difficile de s’expliquer un saut brusque en arrière et un pastiche à la façon du siècle d'Adrien. I,es tétradrachmes qui ont produit sur M. de Prokesch cette impression marquent peut-être uniquement les essais, les progrès d’un graveur plus habile qui vivait au commencement du cinquième siècle.
Après les guerres médiques, la pros|iérité d’Athènes atteint rapidement son plus haut point, et l’émission des monnaies devient considérable. A aucune époque on n’a dû frapper plus de tétradrachmes que pendant tout le siècle de Périclès; et cependant aucune époque n’est plus stérile en innovations, en types et en documents monétaires. Ia‘ coin attique, définitivement arrêté, se reproduit sans cesse et subit à peine une transformation lente qui correspond au progrès général de l’art. Nous avons vu aux premières pages de cet essai comment s’explique la monotonie des exemplaires des beaux siècles. Il y a cependant des nuances dans le développement des types, et ces nuances passent insensiblement de l'archaïsme à la perfection.
Au temps de Thémistocle et de Cituon se placeraient les tétradrachmes oit la tête de Minerve prend un noble et sérieux caractère : les traits sont toujours durs, d'une énergie mâle et qui n’a pu encore traduire la grâce d’une jeune vierge. Mais la grandeur est empreinte autant que la science sur ce visage plein de style; la largeur du menton, la vaste proportion de l'arcade du. sourcil, le front droit et qui forme avec le nez une ligne continue, annoncent déjà le grand siècle. ’ Ces monnaies sont aux monnaies de Périclès ce que les sculptures du Théséion sont aux sculptures du Parthénon.