LÉ MAÎTRE D'ÉCOLE
ANTOINE MATHIVET.
Chapeau bas, citoyens, c'est le maître d'école : L'admirable ouvrier qu'on paye d'une obole,
Le modeste savant dont l'incessant labeur
Prépare à la patrie un avenir meilleur,
L'homme qui, sans jamais se lasser ni maudire,
Nous apprend à penser en nous montrant à lire.
Le dévouement obscur et qu'on n'applaudit pas : C'est le maître d'école ; admirez, chapeau bas ! Quand je regarde en moi mes premières années,
Jour après jour, sans bruit, comme des fleurs fanées, Mais non pas sans parfum, s'effeuillant sous mes doigts, J'abaisse la paupière et toutes je les vois :
Les courts moments de joie et les chagrins d'une heure, Les instants où l'on rit et les jours où l'on pleure.
Ma mémoire les compte, et mon âme, à son tour, Dans ce passé lointain revit avec amour ;
Je revois, entourés d'une même auréole,
Le logis paternel et la maison d'école ;
Ici c'était mon cœur, là c'était ma raison,
Que formait non sans peine une sage leçon :
Aussi, dans le respect profond qui la pénètre,
Mon âme unit toujours mon père et mon cher maître !
L'allée où je passais les matins et les soirs,
La classe, le préau, les bancs, les tableaux noirs, Le pupitre du maître et les cartes en face :
Celle de France, avec la Lorraine et l'Alsace ! La cour, le jardinet, le grand arbre, mes jeux : Tout passe devant moi quand je ferme les veux, Et mon maître d'école est là, debout. Il cause, Il nous enseigne en tout et l'effet et la cause. J'entends sa voix vibrante, et, timide écolier, J'ai peur, comme jadis, et cache mon cahier
Où se trahit trop bien ma coupable paresse ;
Il parle des anciens, de Rome et de la Grèce
Et l'écho de sa voix vient redire à mon cœur
Les viriles leçons de cet homme d'honneur.
Mais c'est quand il parlait de notre chère France Qu'il avait des accents d'une grande éloquentce,
Sans être un orateur ; mais c'était sa fierté,
Sa gloire, de nous faire aimer la liberté.
Il avait de ces mots où l'âme vibre et crie,
Et mettait dans nos cœurs l'amour de la patrie ! Homme de foi toujours. ‘ujours homme de bien, Comme il était croyant, il était citoyen !
Quel labeur que le sien! Jamais de lassitude !
Quand il quittait la chaire, il reprenait l'étude,
Son rêve était d'instruire en distrayant l'esprit.
Il voulait qu'aux leçons chaque élève comprit,
Et voir les yeux venir au secours des oreilles.
Bien souvent dans la nuit il prolongeait ses veilles… Qui dira les liens qui l'unissaient à nous ?
Comme tous nous l'aimions, comme il nous aimait tous ! Quand nous disions adieu pour toujours à l'école,
11 nous encourageait encor d'une parole,
Et pour lui nous étions, ouvriers ou commis,
Hier ses écoliers, aujourd'hui ses amis !
Hélas ! il a manqué trop tôt à bien des Âmes !
Trop tôt la mort l'a pris. Combien nous le pleurâmes ! Le coup inattendu qui le mit au tombeau,
Pour frapper sûrement, l'atteignit au cerveau :
11 tomba foudroyé!... Maintenant, quand je passe, Pensif, devant l'école, un snuvenir me glace,
Je détourne les yeux, mais j'entends une voix
Qui redit « mon cœur les leçons d'autrefois.
Mon cher instituteur revit dans son ouvrage,
Son exemple me dit : ‘* Va, ne perds point courage ! Dans la lutte où chacun doit faire son devoir,
Les hommes ne sont rien, c'est le but qu’il faut voir!" Ah! que n’écoutons-nous cette leçon dernière !
Que n’abandonnons-nous une fangeuse ornière ! Sachons au moins, quand. meurt un soldat du progrès, Payer à sa mémoire un tribut de regrets !
Sachons nous incliner quand il nous parle encore ! Sachons pleurer ces morts dont le deuil nous honorc !
Disons, quand nous voyons passer sur le chemin Cet homme qui conduit nos enfants par la main, Humble savant qui joint l'exemple à la parole :
Chapeau bas, citoyens, c'est le maître d'école ! *’