‹ Les Monologues Lassalle [microforme]Chapitre 188 sur 230 · PAUL CROISET · texte numérisé non relu

PAUL CROISET

Farine ons à

Moi, j'ai fait la conpagne au deuxième zouave.

J'étais très jeune alors, et je me croyais brave ! Enfant, je n'avais eu qu'un rêve : aller au feu! L'uniforme, un plaisir !... la baïonnette, un jeu! Aussi, lorsqu'il fallut courir à la frontière,

Je fus pris d'une ardeur immense pour la guerre.

De mes vœux j'’appelais l'ennemi, convaincu

Qu'un soldat n’est soldat qu'autant qu'il s'est battu.

Non loin de Châteaudun campait ma compagnie, Et tout joyeux, malgré le froid, malgré la pluie, Nous chantions en faisant la soupe, dans le bois. Mais quand on signala, pour la première fois,

Les Prussiens, quand sonna l'heure de la bataille, Mon entrain s'éteignit, ainsi qu'un feu de paille.

AD ee re tend ete ne 9

Le capitaine prend ses dispositions, Et contre l'ennemi lance deux sections

La mienne se trouvait être première en lign:

On s’avance en rampant. Le lieutenant fait signe De s'arrêter. Derrière une haie abrités,

Nous entendions le plomb siffler à nos côtés ;

Mais tirer nous était tout à fait impossible :

Un grand chêne était là, qui nous masquait la cible, À vingt pas en avant. La troupe interrogeait

Des yeux le lieutenant qui, stupide, songeait…

DOUTE TENNERN

Tout à coup, au milieu d’un silence de glace, Il se tourna vers nous, et dit d’une voix basse :

‘*Cet arbre, mes amis, est un obstacie au tir, Ë I1 faut le renverser. Qui de vous veut sortir Des rangs, et le jeter à terre à coups de pioche ?...

Un zouave aussitôt du licutenant s'approche, Mon voisin, le premier homme du premier rang :

C'était un indigène, un Arabe pur sang,

Aux dents blanches riant sous un masque d'ébène, Un de ces Mohamed, la pipe toujours pleine,

Qui ne savent parler que par bono besef,

Soumis comme des chiens, et tutoyant leur chef,

Et n'ayant, dans leur sombre et farouche vaillance, De français que le cœur qui brûle pour la France

‘Moi, mettre l'arbre à bas ! '’ dit-il en ricanant.

‘Bonne chance !’’ reprit, ému, le lieutenant, ‘*A présent, mes amis, regardez bien : s'il cède, Son voisin dans le rang aussitôt lui succède,

Ensuite le suivant, s'il a le même sort.''

Je me sentis vâlir, et pâlir comme un mort.

L'homme jette son sac au vent, prer:d une hache, Fait un bond vers le chêne, et se met à la tâche.

A demi protégé par la grosseur du tronc,

Il entame le bois d'un coup adroit et prompt. Pendant que, d'une part, on l'acclame, on l’admire,

Les ennemis déjà l’ont pris pour point de mire. Mais il sait se jeter à temps sur le côté :

Cinq cents coups l'ont visé... Pas un seul n'a porté L'écorce en éclats vole, à la fois sous les balles

Qui ronflest tout autour, ainsi que des rafales,

Et sous l'effort constant du démon qui brandit

Sa hache et qui s'acharne après l'arbre maudit...

Semblable au condamné qui voit sa dernière heure, Je reste là, tremblant, en attendant qu'il meure, Sentant battre mon cœur et mon sang se glacer, Car je songe : ‘‘ C'est moi qui vais le remplacer ! ‘’

Soudain, avec un cri, l'arbre chancelle et tombe. Mais une balle atteint le héros qui succombe! Alors je me trouvai d'un grand poids soulagé,

Et, jugeant que le ciel seul m'avait protégé, Devant ce coimpagnon qui râlait sur la terre,

Moi, vulgaire égoïste, au cœur dur comme pierre. Involontairement je remerciai Dieu.

Et notre lieutenant dit : ‘* Commencez le feu ! '’

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