L'HYMNE AU SOLEIL
(Le Coq, dans ‘ Chantecler.''}
EDMOND ROSTAND
Je ne chante jamais que lorsque mes huit griffes Ont trouvé, sarclant l'herbe et chassant les cailloux. La place où je parviens jusqu'au tuf noir et doux ! Alors, mis en contact avec la bonne terre, Je chante !... et c'est déjà la moitié du mystère, Faisane, la moitié du secret de mon chant.
Qui n'est pas de ces chants qu'on chante en les cherchant, Mais qu'on reçoit du sol natal, commeune sève! , Et l'heure où cette sève, en moi, surtout, s'élève, L'heure où j'ai du génie, enfin, où j'en suis sûr, C’est l'heure où l'aube hésite au bord du ciel obscur. Alors, plein d’un frisson de feuilles et de tiges Qui se prolonge jusqu’au bout de mes rémiges, Je me sens nécessaire, et j'accentue encor Ma cambrure de trompe et ma courbe de cor :
La Terre parle en moi comme dans une conque ; Et je deviens, cessant d’être un oiseau quelconque, Le porte-voix en quelque sorte officiel Par quoi le cri du sol s'échappe vers le ciel !
Et ce cri qui monte de la Terre, Ce cri, c’est un tel cri d'amour pour la lumière, C’est un si furieux et grondant cri d'amour Pour cette chose d’or qui s'appelle le Jour, Et que tout veut ravoir : le pin sur ses écorces, Les sentiers soulevés par des racines torses Sur leurs mousses, l’avoine en ses brins délicats Et les moindres cailloux dans leurs moindres micas ; C'est tellement le cri de tout ce qui regrette Sa couleur, son reflet, sa flamme, son aigrette, Ou sa perle ; le cri suppliant par lequel Le pré mouillé demande un petit arc-en-ciel À chaque pointe verte, et la forêt mendie Au bout de chaque allée obscure ui inrendie ; Ce cri, qui vers l’azur monte en me :ravcrsant,
C'est tellement le cri de tout ce qui se sent Comme mis en disgrâce au fond d'un vague abîme, Et puni de soleil sans savoir pour quel crime ;
Le cri de froid, le cri de peur, le cri d'ennui
De tout ce que désarme ou désæuvre la Nuit :
De la rose tremblant, dans le noir, toute seule :
Du foin qui veut sécher pour aller dans la meule : Des outils oubliés dehors par les faucheurs,
Et qui vont se rouiller dans l'herbe : des blancheurs Qui sont lasses de ne pas être éblouissantes :
C'est tellement le cri des bêtes innocentes
Qui n'ont pas à cacher les choses qu'elles font,
Et du ruisseau qui veut être vu jusqu'au fond ;
Et même —- car ton œuvre, Ô Nuit ! te désavoue De la laque qui veut miroiter, de la boue
Qui veut redevenir de la terre en séchant ‘
C'est tellement le cri magnifique du champ
Qui veut sentir pousser son orge ou ses épeautres :
De l'arbre, ayant des fleurs, qui veut en avoir d'autres :
Du raisin vert qui veut avoir un côté brun s
Du pont tremblant qui veut sentir passer quelqu'un, Et remuer encor doucement sur ses planches
Les ombres des o eaux dans les ombres des branches ; De tout ce qui voudrait chanter, quitter le deuil, Revivre, resservir, être une berge, un seuil,
Un banc tiède, une pierre heureuse d'être chaude Pour la main qui s'appuie ou la fourmi qui rôde : Enfin, c'est tellement le cri, vers la clarté,
De toute la Beauté, de toute la Santé,
Et de tout ce qui veut, au soleil, dans la joie,
faire son œuvre en la voyant, pour qu'on la voie : Et, lorsque monte en moi ce vaste appel au jour, J'agrandis tellement toute mon âme pour
Qu'étant plus spacieuse elle soit plus sonore,
Et que le large cri s'y élargisse encore :
Avant de le jeter, c'est si pieuseinent
Que je retiens ce cri dans mon âme, un moment : Puis, quand, pour l'en chasser enfin, je la contracte. Je suis si convaincu que j'accomplis un acte : J'ai tellement la foi que mon cocorico
rien:
Fera crouler la Nuit comme une Jéricho...”
. Et, sonnant d'avance sa victoire, Mon chant jaillit si net, si fier, si péremptoire, Que l'horizon, saisi d’un rose tremblement, M'obéit !
. Je chante! Vainement Misit, pour transiger, m’offre le crépuscule ; Je chante! Et tout à coup...
Je recule,
Ébloui de me voir moi-même tout vermeil, Et d’avoir, moi, le coq, fait lever le soleil !