E. MANUEL
à Dans u1 village, au bord du chemin, sur un banc,
Grave sous sa pelisse et son haut bonnet blanc,
Une vieille, qui rêve au soleil, est assise ; ' Auprès d'elle, une enfant l'examine, indécise, Et semble ruminer, au fond de son cerveau, Quelque dessein profond, téméraire et nouveau. Elle vire alentour, se consulte, s'arrête, Hésite encore ; enfin, hochant sa jeune tête, Elle avance, et, d'un air assuré, bravement, La tirant par la manche et par le vêtement :
‘Grand’mère, lève-toi ! — Que me veux-tu, petite ? ‘’ Dit l’aïeule, ‘‘et pourquoi me lever ? — Aflons, vite ! '' Reprit l'enfant, ‘‘ je veux t’emmener ; il est tard ! La vieille sur l’enfant fixa son clair regard, A ‘Où veux-tu me conduire ?... — A l'école !
-— À l’école? — Oui. C'est dit. Tous les jours. — Es-tu folle ? Que veux-tu que j’y fasse, à mon âge? On dirait Que je tombe en enfance, et l’on se moquerait ! Veux-tu qu'à mes dépens chacun s’en vienne rire ? ‘’ Mais l'enfant : ‘* Non, suis-moi. Je veux t'apprendre à lire! Je sais déjà, grand’mère, et ce n’est pas bien long. Je le veux. Viens. L'école est tout près. Pourquoi done Les vieux n’y vont-ils pas, puisque c'est pour apprendre ? *’ La femme regarda l'enfant sans la comprendre. Celle-ci tiraillait l’aïeule par le bras :
‘* On épelle d’abord les lettres... tu verras, Sur de grands tableaux noirs pendus à la muraille ;
w Puis... — Mais je ne ferai, mon enfant, rien qui vaille, La mémoire me manque et je n'ai plus mes veux. | Tu ne songes donc pas qu'ils se font déjà vieux !
Pour tricoter tes bas, j'ai besoin de lunettes,
Et mes conceptions ne sont plus assez nettes ! Ce qu’on dit aujourd’hui, je l'oublierai demain. — Je ne t'ai jamais vu de livre dans la main,
Grand'mère ! Sur ton banc, sans rien faire et rien dire, Tu restes tout le jour, tristement. 11 faut lire !
Le livre que je lis, comme à moi, te plaira ;
Et, si tu veux dormir, cela t'endormira !
Tu pourras suivre aussi la messe, le dimanche,
Dans le vieux paroïissien que j'ai vu sur la planche,
Et, quand on lira haut, toi, tu liras tout bas.
Enfin, c'est mon idée, et l'on ne rira pas!"
Et l'enfant, obstinée à sa sainte chimère,
Sans vouloir de raisons, répétait : ‘‘ Viens, grand'mère ! Et, tandis qu'une main l’attirait, l’autre main Montrait, d'un geste ardent et sacré, le chemin !
O naïve ferveur! volonté magnanime !
0, des devoirs nouveaux, pressentiment sublime !
Oui, quand l'hon. ne a besoin de ces enseignements, Les plus humbles d'esprit s'éveillent instruments : Toute main peut semer la graine salutaire ;
Et parfois l'on entend sortir — touchant mystère ! — Comme du ver luisant monte à nous la clarté,
Des lèvres des petits la grande vérité.