CHAPITRE IV
Ces fentes gigantesques, partageant en deux une masse montagneuse, et ne laissant entre leurs parois qu’un espace très-étroit, comparativement à leur immense hauteur, sont assez communes, et constituent une des beautés naturelles les plus visitées dans les pays de montagnes. 11 peut s’en présenter, produites par écartement ou écroulement , au travers d’une crête montagneuse, comme la brèche de Ro-
land et les cluses du Jura; mais les plus belles et les plus curieuses sont formées à travers ces contre-forts qui barrent les vallées, et alors elles donnent ordinairement passage à un cours d’eau qui en remplit toute la largeur, en sorte que les routes qu’on y fait passer doivent être taillées
dans la paroi rocheuse.
Quand elles sont à la fois longues et profondes, on les appelle des gorges. Il y en a trois très-célèbres en Suisse,
qui comptent parmi les principales curiosités de ce beau pays. C’est d’abord la Via-Mala (frontispice), que traverse la route de Suisse en Italie, par le Splugen. La crevasse qui porte ce nom a une lieue de long, et 500 m de profondeur. Le Rhin en occupe le fond; la route est suspendue aux parois rocheuses; au pont du milieu, que représente la gravure, le Rhin passe sous l’arche unique qui traverse la crevasse à 130 m au-dessous de sa voûte: deux fois la hauteur des tours de Notre-Dame! Une pierre lâchée met cinq secondes à tomber jusqu’à l’eau, et le sommet des rochers domine le pont d’une hauteur trois fois plus grande que cette énorme profondeur.
Dans la même région des Alpes, à 50 kilom. plus au nord, est la gorge de la Tamina, d’où sortent les eaux thermales de Pfeffers (fîg. au cliap. x). De Ragatz aux Bains, c’est déjà une tranchée étroite et profonde, dont la largeur est à peine suffisante pour donner passage à la rivière et à la route ; mais au delà des Bains, ce n’est plus qu’une immense crevasse dans la montagne, dont les parois se dressent à 200 ou 250 m de hauteur, laissant à peine arriver la lumière du jour. En un point même, elles se touchent, et un chemin passe au-dessus de ce pont naturel , sans que le voyageur puisse se douter qu’il a un abîme sous les pieds.
Dans le Valais, tout près de la célèbre cascade de Pissevache, est la gorge du Trient (fîg. 05), autre crevasse profonde de plus de 100 m, dont le fond est entièrement occupé par la rivière qui lui donne son nom. Les Valaisans ont eu l’idée de suspendre aux parois à pic une solide galerie de bois qui permet d’y pénétrer jusqu’à près d’un kilomètre de l’entrée, et d’en admirer les grandioses horreurs.
Ces sortes de crevasses ne sont pas rares dans les montagnes, donnant une issue à des cours d’eau qui sortent
ainsi de leur bassin naturel ; mais elles sont généralement inaccessibles, et leur ouverture béante, seule ouverte, est redoutée à juste titre comme un objet d’effroi. Sur le chemin du glacier de Rosenlaui, on en lranchit une sui un pont; l’œil n’en peut apercevoir le fond; mais on se fait une idée de sa profondeur em y jetant une grosse pierre,
Fig. Go. — Entrée de la gorge du Trient.
qui disparaît dans l’ombre, et qu’on entend, rejetée d’une paroi à l’autre, plonger enfin dans l’eau, environ six secondes après l’instant où on l’a lâchée. Au pied du mont Gervin, dans le val Tournanche, on vient d’explorer et de rendre accessible une crevasse de ce genre, le gouffre de Busserailles, qui sera bientôt célèbre.
LES FORMES DES MONTAGNES
Il y a , dans les Pyrénées et dans quelques chaînes calcaires, de hautes vallées presque circulaires, à parois escarpées de tous côtés en forme de gradins horizontaux, que les géologues appellent cirques, mais que les gens du pays désignent du nom expressif d 'ouïes ou marmites. Le plus célèbre des cirques des Pyrénées est le cirque de Gavarnie (fig. 66), qui a 400 m de profondeur, 3600 de tour,
Fig. 66. — Cirque et cascade de Gavarnie.
trois étages de murs perpendiculaires , et sur chaque étage des gradins innombrables sur lesquels bondissent des centaines de cascades. La plus grande de ces cascades, qui a 422 m de haut, est la plus élevée de l’Europe. Le site est dominé par les plus belles cimes neigeuses des Pyrénées, le Marboré et le mont Perdu (voir page 110).
Le cirque de Troumouse oud’Héas(fîg. 67) est plus grand et plus remarquable encore que celui de Gavarnie : il est cependant moins célèbre, parce qu’il n’a pas de cascade