CHAPITRE II
rêves plus séduisants. Elle charme les enfants, enthousiasme les jeunes gens, et passionne les hommes faits. Qui n’a pas, dans son enfance, suivi fiévreusement les émouvantes aventures des légendaires Robinsons, et, plus tard . les exploits plus réels des Cook, des Parry, des Dumont d’Urville, des Schlagintweit, des d’Abbadie, des Livingstone? Quel jeune homme intelligent n’a pas connu la jouissance de rêver des heures entières , les yeux fixés sur une carte, voyageant en esprit à la suite de ces héros? N’est-ce pas le même puissant intérêt qui suscite ces vocations si ardentes des marins et des colonisateurs, qui fait trouver à leur genre d’existence, si affreux pour qui le considère de sang-froid, un attrait, un charme, qui restent inexplicables pour les sédentaires et les ignorants?
Dans la conquête du monde, celte grande œuvre que l’homme poursuit sans cesse, la géographie n’esl-elle pas la première et la plus nécessaire de toutes les armes?
En Allemagne et en Angleterre, les jeunes générations qui se succèdent dans les écoles en emportent des notions géographiques exactes et complètes, soigneusement exposées et précieusement recueillies ; parmi ces peuples colonisateurs, l’enseignement de celte science est une question d’honneur national, et les voyages sont regardés comme le complément nécessaire de toute éducation libérale.
Les Anglais, dans la belle saison, transportent l’Angleterre dans le monde entier, et encombrent tellement les hôtels et les chemins de fer, qu’un spirituel écrivain. Xavier Marinier, prétend qu’en été il n’y a plus d’Anglais en Angleterre, et qu’il suffirait de quatre hommes et un caporal pour aller, au mois d’août, faire la conquête ou plutôt l’occupation de leurs pénates désertés.
Les Allemands, qui ont mieux compris encore la valeur de ce genre d’instruction, vont non pas se promener, mais
UNE SCIENCE MÉCONNUE
travailler en pays étranger; on les trouve dans tons les grands centres d’Europe, les plus studieux et les plus avancés, parlant toutes les langues, approfondissant toutes les études, occupant toutes les places abandonnées ou redoutées, se préoccupant davantage, à l’inverse de ce qui se passe en France, d’être que de paraître.
Tout le monde sait comment l’Angleterre, en un demisiècle, a conquis là mer, accaparé le commerce et colonisé le monde entier, ne laissant que ses restes aux autres nations.
En ce même demi -siècle, l’Allemagne, dont le patriotisme était né sous le coup de fouet de notre invasion , s’esl relevée, réunie, et, pour arriver* à nous vaincre par les armes, a résolu d’abord de nous vaincre par l’éducation et l’instruction. En attendant, du surplus de sa population, elle avait peuplé, enrichi, on peut dire germanisé les Etats-Unis d’Amérique. Sa jeunesse avait envahi silencieusement , dans l’ancien comme dans le nouveau monde , les rangs les plus distingués dans l’industrie comme dans les lettres, dans les sciences comme dans les beaux-arts.
Nous avons été vaincus, comme l’avait été l’Autriche, par « le maître d’école prussien » , tout autant que par les universités allemandes. Gardant la mémoire d’Iéna et de Leipsick, nos ennemis ont su travailler plus d’un demi -siècle pour arriver à coup sûr à Frœchwiller et à Sedan. 11 y a bientôt quarante ans que, prévoyant comment l’Allemagne arriverait à sa revanche , l’un des génies qui la lui ont préparée, Goethe, nous avait flétris de ce mot dédaigneux : « Les Français! un peuple qui porte des moustaches, et ne sait pas la géographie! »
Ni la géographie, ni bien d’autres choses, hélas! C’est chez nous une sorte d’amour-propre, de ne pas vouloir