CHAPITRE II
même examiner ce qui se fait chez les autres nations, et de le prendre de haut aussi bien avec leurs institutions qu’avec leurs langues. Cette ignorance volontaire est en ce moment le défaut le plus dangereux et le plus grave du caractère français. C’est elle, entretenue par les mensonges des journaux et des historiens révolutionnaires, qui a fini par nous infuser dans le sang celte forme grotesquement naïve d’orgueil patriotique connue sous le nom de chauvinisme, dont le soldat français a porté le type dans toute l’Europe. Les temps ne sont plus où Chauvin, gâté par la victoire, trouvait partout une sympathique indulgence; aujourd’hui, il faut avoir le courage de l’avouer, pour s’en guérir, le chauvinisme français est l’objet îles moqueries du monde entier.
Hélas! oui, Chauvin n'a jamais été fort en géographie; il s’en rapportait à ses officiers, qui l’avaient plus ou moins apprise à Saint-Cyr: il croyait bonnement que sa langue et son pays étaient seuls dignes d’être au monde, et qu'il n’y avait ailleurs que îles paysans et des patois.
Voici un trait que je liens d'un témoin oculaire. Lors de I occupation de Home, un groupe de soldats français voulait acheter des fruits à des femmes du peuple sur un marché; comme on avait du mal à >c comprendre, un des troupiers impalirnlé s’écria : « Comment! voilà quinze jours que nous sommes ici, H vous ne savez pas encore le français ! »
Ceci n’est que plaisant : mais ce qui est loin d’être plaisant, c’est que nos voisins et nos ennemis ne se privent pas de citer en grand nombre des traits analogues, recueillis pendant la dernière guerre de la bouche de Chauvins, civils et militaires, beaucoup plus élevés en grade, tristes souvenirs! Et cependant il faut avoir le courage de n’en pas détourner les yeux, car le chauvi-
UNE SCIENCE MECONNUE
nisme, qui est déjà un mal chez ceux qui sont dirigés, devient un fléau chez ceux qui dirigent. L’histoire pourra l’accuser d’avoir été pour une terrible part dans nos récentes catastrophes.
Depuis longtemps déjà, du reste, notre commerce , notre marine et nos colonies avaient particulièrement à souffrir de l’ignorance et de l’indifférence générales pour tout ce qui regarde les pays étrangers, et en premier lieu pour l’étude de la géographie.
Il n’est que temps d’y remédier, si nous voulons vivre, et nous croyons remplir un devoir patriotique en dénonçant la principale cause de la déconsidération qui s’est attachée jusqu’ici , en France, à la géographie; celte cause est certainement la mauvaise organisation de son enseignement classique. Ce n’est pas qu’on n’y consacre un temps suffisant; il y a des classes régulières pour cet objet, depuis la dixième jusqu’au baccalauréat : on se trouve avoir, à la fin de ses études, dépensé un total effrayant d’heures pour arriver au piètre résultat que chacun connaît. C’est la méthode qui est vicieuse : on a fait de la géographie, science d’observation, science de faits, s’il en fut jamais, une simple nomenclature, une liste de mots plus ou moins barbares.
C’est ainsi qu’on avait dépopularisé l’histoire naturelle, il y a quelque trente ans. Aujourd’hui d’intelligents programmes en ont fait l’étude des merveilles de la vie, tellement attrayante, que les gardiens des antiques traditions universitaires tremblent qu’elle ne fasse tort aux vers latins et au thème grec. Peut-être y en a-t-il qui regrettent le temps où son enseignement ne consistait qu’à donner des noms gréco-baroco- latins à des bêtes et à des plantes.
Pour ce qui est de la géographie, voici l’aveu que faisait