CHAPITRE II
toute l’étendue du mal et provoqué la résolution d’y porter remède.
La cause primitive du mal est une erreur faite au début ; la géographie est une science d’observation qui doit prendre rang parmi les sciences physiques et naturelles, comme sa sœur la géologie. En Allemagne, en Suisse, en Angleterre, la vraie science géographique, la base de toute étude sérieuse de la surface de la terre, ce qu’on appelle ici géographie physique, topographie, physique du globe, fait l’objet d’un enseignement développé, donné par les professeurs de sciences naturelles.
Sur ce fond acquis, les professeurs d'histoire n’ont qu'à indiquer rapidement les changements de limites politiques, à suivre les événements militaires, à raconter les migrations des peuples et les progrès des sociétés humaines. Ils sont là dans leur vrai domaine. Sur d’excellentes cartes, dont tous les traits physiques, tracés par des hommes spéciaux, et bien étudiés d’avance par les élèves, sont la représentation exacte des accidents du sol , ils ajoutent et effacent tour à tour les signes éphémères de la domination et des établissements de l’homme.
En France, au contraire, la géographie étant regardée comme un simple appendice de l’histoire, son enseignement se trouve entièrement confié à des professeurs de lettres, qui ne peuvent enseigner avec fruit ce à quoi leurs études ne les ont pas préparés. Ees deux parties fondamentales du cours, la topographie et la physique du globe, se trouvent entièrement supprimées : la description du sol est remplacée par une longue nomenclature de noms propres, que les élèves ne rattachent à aucune idée, à aucun fait. Les cartes mises sous leurs yeux, sans explication, ne sont pour eux que des tableaux mnémoniques, où les noms à retenir sont plus commodément disposés que sur
UNE SCIENCE MÉCONNUE
une liste. La composition faite ou l’examen achevé, l’élève ne peut qu’oublier le résultat d’un effort de mémoire qui ne laisse dans l’esprit aucune trace, puisqu’il ne s’y rattache aucune observation ni aucun jugement.
Ce résultat se produit sans qu’on puisse en accuser les professeurs, souvent éminents, qui, surchargés de cet enseignement, sont les premiers à en exprimer le regret. Supposons qu’on eût un jour l’idée de confier l’enseignement du grec aux professeurs de sciences physiques, sous prétexte que c’est surtout pour l’intelligence des mots techniques de ces sciences que la connaissance du grec est nécessaire : faudrait-il leur faire un crime de l’abaissement du niveau des études qui suivrait nécessairement cette mesure ?
La décadence actuelle de l’enseignement de la géographie en France est une énormité dont il n’y a dans l’éducation qu’un second exemple, qui lui fait parfaitement pendant, l’enseignement habituel de la musique dite instrumentale. Lui aussi n’est jamais précédé de l’étude du solfège, la science préalable et nécessaire; lui aussi ne consiste le plus souvent qu’en un effort de mémoire, où l'intelligence n’est pas appliquée, et qui ne laisse aucun fait, aucun jugement acquis, après l’oubli du résultat immédiat. La musique imprimée , comme la carte géographique, ne parle qu’à l’œil et ne dit rien à l’esprit ; les professeurs peuvent être des artistes exécutants de grand mérite, d’excellents professeurs de rhétorique musicale; mais leurs études ne les ont préparés qu’à former le goût, à appliquer le sentiment variable des nuances sur un fond de principes scientifiques acquis avant leurs leçons. Enfin, ce qui complète la ressemblance, l’étude du piano ou du violon, comme celle de la géographie, emploie le plus souvent, pendant toute la durée de l’éducation, un effrayant total d’heures