CHAPITRE II
laborieusement employées, mais absolument perdues : il ne reste que le regret d’avoir fait fausse route.
L’état précaire de l’enseignement de la géographie et la nécessité d’inventer des moyens factices pour rendre possible l’effort de mémoire qu'il exige, nous expliquent la situation déplorable dans laquelle est tombé le matériel le plus nécessaire de cet enseignement, savoir les cartes géographiques. Elles devraient être la représentation fidèle des pays à étudier. En France, sous prétexte de les simplifier, on a pris l’habitude de les rendre inexactes.
Nous avons tout particulièrement le droit et le devoir de critiquer, dans cet ouvrage, les cartes usitées pour renseignement en France ; car les erreurs et les omissions portent surtout sur le sujet que nous traitons. Au moment même où nous écrivons, nous savons que des efforts courageux se font autour de nous pour renouveler le matériel d’enseignement, géographique français et le mettre au niveau de celui des nations voisines; mais, en attendant ce renouvellement, l’idée que se font des montagnes et des chaînes de montagnes ceux qui n’en ont jamais vu que dans les Atlas en vogue, ne peut être que tout à fait fausse.
Pour nous dispenser de développer ce point, que nos lecteurs veuillent bien comparer aux cartes qui accompagnent ce livre celles qui étaient, jusqu’en 1870, usitées dans les classes françaises. Qu’ils comparent la position, la forme , la largeur, la hauteur apparente des mêmes montagnes indiquées dans les unes et dans les autres. Au lieu de masses largement étayées, des replis inattendus, des pentes inégales, des plateaux découpés, des molles ondulations de plaines, qu’indiquent fidèlement, d’après les documents les plus exacts, nos cartes gravées par les
UNE SCIENCE MÉCONNUE 55
habiles artistes de la maison Erhard, on trouvera, le plus souvent, les continents divisés en compartiments par des sortes de bordures barbelées d’une largeur uniforme, et désignées sous le nom de lignes de partage des eaux; c’est l’application du fameux système des bassins.
Une personne qui n’est jamais sortie des plaines, à la vue de ces cartes, se figurera les montagnes séparant les plaines comme si dans une grande place, celle du Carrousel, par exemple, on séparait par une bande de trottoir les pentes douces qui conduisent l’eau de pluie dans les divers ruisseaux, comme ceci :
Quant à la forme de ces bandes, c’est-à-dire de ces chaînes de montagnes, ressemble -t- elle à des toits placés bout à bout ou à des mottes de beurre collées l’une à l’autre en file? l’esprit hésite ; mais pour sûr, un pic isolé ne peut que ressembler à un pain de sucre, et un volcan à un abat-jour.
Puisque nous parlons du système des bassins, dont l’introduction dans l’enseignement a certainement été un progrès, c’est le moment d’en donner notre avis.
Le système d’enseignement de la géographie par bassins est dû à Philippe Buache, membre de l’ancienne Académie des sciences, mort en 1773. Il a été surtout popularisé en France, au commencement de ce siècle, par l’influence du savant géomètre Lacroix; de nos jours, son plus illustre champion est M. Th. Lavallée.
Voici l’aveu que fait, au sujet de cette méthode, un des géographes contemporains qui s’en sont le plus intelligemment servis, M. L. Dussieux ( Géographie générale, p. 18).