‹ Les montagnesChapitre 204 sur 313 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

de Quito, et les destructions presque instantanées de villes ensevelies dans la boue, comme il est arrivé à l’éruption du Gelungung, de l’ile de Java, en 1823, et à celle de l’Ararat, en 1840.

C’est à la fin de cette fureur, de ce paroxysme de l’éruption gazeuse, que se produit l’éjection des laves. Celte abondance de cendres et de scories, rejetées avec la vapeur d’eau, nous montre que celle-ci était dissoute sous une énorme pression dans la roche fondue, et qu’elle en sortait sous forme de bulles gazeuses, dont l’expansion subite pulvérisait leurs enveloppes liquides, emportées par le courant.

Le phénomène produit alors nous est très-bien représenté en petit quand on débouche une bouteille de bière mousseuse ou de vin de Champagne. Nous avons d’abord l’expulsion du bouchon, qui nous représente l’explosion initiale; puis, pendant une à deux secondes, un dégagement violent de gaz mêlé de fines gouttelettes liquides, qui nous représente la projection de la vapeur entraînant cendres et scories; enfin la montée de la mousse: c’est celle-ci qui nous représente la sorlie des laves.

En effet, lorsque le dégagement de vapeur n’est plus assez violent pour pulvériser et disséminer la substance pierreuse en fusion, il peut au moins la gonfler d’innombrables bulles, qui, en augmentant graduellement le volume d’une portion de plus en plus profonde du liquide, y produisent en grand l’effet du lait qui monte en bouillant, c’est-à-dire font arriver sa surface jusqu’au niveau de l’ouverture du cratère. Un bourrelet de feu se montre à l’échancrure la plus basse, se balance un instant, puis se précipite en cascade ignée avec un fracas effroyable.

Le spectacle devient splendide. Un torrent éblouissant serpente sur le flanc de la montagne, lançant lui-même,

LES VOLCANS

de tous ses points, par le dégagement des vapeurs de sa masse, des traits de feu et des fumées illuminées. On peut quelquefois arriver tout près de ces cataractes de feu. « Comment décrire cela? dit Marc Monnier. Vous avez vu s’ébouler les maisons qui obstruaient les abords du Louvre? Vous avez vu rouler l’avalanche du haut des Alpes? Vous avez vu le Rhin se précipiter à Lauffen , dans un gouffre écumant ? Eh bien , résumez en un tableau toutes ces images; réunissez, confondez devant vous la cascade, l'avalanche, l’éboulement, et faites-en un immense incendie. »

Tant que la pente est rapide, la surface du courant igné, sans cesse renouvelée, reste liquide et conserve son éclat éblouissant; mais, sitôt qu’un obstacle ralentit sa vitesse, des scories solides, qui nageaient sur la roche fondue, se rassemblent, se soudent, s’assombrissent en se refroidissant, et forment bientôt, autour du courant, une gaine continue de pierres noires et fumantes. C’est alors un tout autre spectacle, moins brillant, mais plus curieux encore : la croûte, bizarrement rugueuse (fîg. 121), qui enveloppe la partie fondue, brisée à chaque instant et de tous les côtés par la pression du liquide qu’elle enferme, et se ressoudant, par l’injection du liquide igné, à mesure qu’elle se brise, offre l’aspect invraisemblable d’un écroulement indéfini et fantastique de blocs sombres , qui s’écrasent en se tordant autour d’une pâte en feu , avec un bruit strident, presque métallique, comparable à celui que feraient des centaines de voitures de pavés et de barres de fer s’éboulant les unes par-dessus les autres.

Le progrès en avant du courant de lave engainé est lent , mais irrésistible ; il se produit par pulsations périodiques ; la pression du liquide gonfle le large front de la coulée en un bourrelet qui s’écroule comme une gigan-

Page 1