UES NEIGES, LE SOL ET LES SOURCES
Monts gelés et fleuris , trône des deux saisons,
Dont le front est de glace et les pieds de gazons.
Alfred de Vigny.
Le fleuve des campagnes
Prendra sans cesse aux monts le Ilot qu’il donne aux mers.
Victor Hugo.
Nous avons suivi l’eau atmosphérique dans sa route aérienne, de la surface des plaines humides et des mers aux nuages, et de ceux-ci à la surface du sol des montagnes, qui la reçoit, soit sous forme de pluie, soit sous forme de neige. Suivons-la maintenant dans sa course terrestre, de la montagne aux fleuves de la plaine et aux mers. Donnons une idée de la seconde partie de cette admirable circulation des eaux , qui est pour la vie du globe ce que la circulation de la sève est aux végétaux, ce que la circulation du sang est aux animaux.
Qu’elle soit liquide ou solide, l’eau va maintenant obéir à la pesanteur; mais elle descendra évidemment très-vite dans le premier état, et très-lentement dans le second.
Si tout devait descendre à la fois, à la suite de ces grandes précipitations périodiques de l’eau des nuées accumulées, on verrait d’épouvantables inondations ravager en peu d’heures ou de jours les pentes des montagnes, puis les plaines à leurs pieds; et à ces déluges succéderaient, pendant le beau temps, des périodes de sécheresse qui tueraient par la soif les êtres vivants que l’inondation n’aurait pas noyés.
C’est à peu près dans ces conditions que se trouvent
certaines régions, décharnées et désertes, dans l’Asie centrale, dans l’Atlas, dans l’Arabie, et même, il faut le dire à notre honte, car un pareil état de choses est dû à la manie destructive de l’homme, dans nos Cévennes et nos Alpes françaises.
Heureusement la plus grande partie de l’eau qui tombe en excès sur les saillies terrestres, à intervalles irréguliers, est mise en réserve pour fournir peu à peu et régulièrement ce qui est nécessaire à la fertilité du sol.
La réserve la plus abondante est naturellement fournie, dans les hautes montagnes, par l’état solide de la neige. Les grandes chaînes neigeuses constituent aux pays cultivés, sous ce rapport, un énorme approvisionnement de l’eau qui les arrosera pendant les saisons chaudes.
La chute des neiges d’hiver peut couvrir, à un moment donné, toute une portion de continent; mais ces neiges sont une exception pour les plaines basses, qui ne les conservent que quelques jours. Dans les plateaux et les pays de montagnes, au contraire, ces chutes sont trop fréquentes pour que la fusion puisse se produire dans les intervalles ; de sorte que la saison d’hiver, pour ces pays, est caractérisée par la permanence du blanc manteau neigeux qui en recouvre toute la surface.
L’invasion des neiges se fait peu à peu; à plusieurs reprises, le soleil d’automne parvient à débarrasser la terre des premières couches tombées ; mais le terrain est gagné petit à petit, et il suffit d’une seule nuit de grande neige, en octobre ou en novembre, suivant la hauteur, pour Couvrir tout un canton d’une couche blanche, qui ne disparaîtra plus qu’au printemps. Des régions du nord, l’invasion de ce manteau d’hiver gagne celles du midi ; des gazons , qui sont cachés les premiers , elle gagne les forêts. Les formes du sol s’arrondissent; tout relief, toute aspé-
rite disparaît sous les uniformes ondulations de ces couches blanches. Tout mouvement cesse bientôt dans la campagne; les ruisseaux sont gelés, les cascades transformées en immobiles colonnes de glace.
Dans les temps clairs, une fusion superficielle pendant le jour, suivie de la gelée pendant la nuit, forme à la surface neigeuse une cuirasse dure dont les cristaux étincellent au soleil. C’est alors qu’il fait bon, pour les montagnards, sortir des chalets enfouis, monter aux forêts, couper les bois, et leur faire descendre les longues glissades qui les amènent dans la vallée. C’est alors que se font les belles parties de traîneaux, les fructueuses chasses de gibier affamé.
Mais les mauvais temps sont plus fréquents que les beaux jours, et bien longue est, dans les chalets strictement clos, l’attente de la saison chérie qui viendra tirer de prison l’habitant de la montagne.
Le printemps, le printemps béni, sujet bien-aimé de la plupart des chants populaires de la montagne, le printemps arrive enfin. Dans les Alpes, c’est un vent chaud, lèvent du sud, appelé le fœhn , qui, bien plus encore que le soleil, va livrer bataille à l’hiver.
Le fœhn est l’adversaire de la bise ou vent du nord. Il vient du continent d’Afrique, dont il apporte la chaleur aux Alpes. C’est son apparition , lors de l’émersion du Sahara, qui a mis fin à notre époque glaciaire.
Un proverbe suisse dit que « le soleil doré du bon Dieu ne peut rien contre la neige, si le fœhn ne vient pas s’en mêler. » A son contact la neige s’amollit, se mouille et se déprime; la verdure se fait jour et pointe à travers le tapis blanc ; les branches des arbres secouent leur importun fardeau; les ruisseaux sourdent et murmurent, d’abord vers midi, puis tout le jour, puis jour et nuit.
De la fin de mars à la fin d’avril, suivant la hauteur, on suit pas à pas, de gradin en gradin, les progrès de ce réveil de la vie dans la montagne. Quand arrive le mois de mai , c’est une débâcle générale : les avalanches tonnent, les torrents bondissent, les cascades écurnent, les rivières gonflées s’étalent sur leurs rives, et transforment en lacs les prairies qui les bordent.
De la quantité d’eau que fournissent les montagnes à cette époque dite la fonte des neiges, on peut avoir une idée par ce fait que le lac de Constance, dont la superficie est de 500 kilomètres carrés, élève son niveau de plus de trois mètres en moyenne, c’est-à-dire reçoit du Rhin, qui n’est ici qu’une rivière, de quoi garder un supplément d’un milliard et demi de mètres cubes d’eau.
Les montagnes n’ont donc réellement que deux saisons : l’hiver et l’été, la neige et la verdure; la durée de l’été en chaque point dépend de sa hauteur. Ainsi , à 1G00 m d’altitude, la terre est en moyenne débarrassée de neige pendant quatre mois et demi , du 1er juin au 15 octobre; à 2000 m, cent jours environ, du 20 juin au 1C1 octobre; à 2300 m, deux mois au plus, du commencement de juillet à celui de septembre; à 2500 m, une dizaine de jours, dans le courant d’août.
Plus haut, les neiges de l’hiver n’arrivent pas, en général, à fondre entièrement avant les nouvelles neiges de septembre. On est parvenu à la région dite des neiges perpétuelles. La limite de celte région est loin d’être aussi invariable que le feraient croire la plupart des livres classiques et des atlas, où elle est donnée, à un mètre près, dans chaque chaîne de montagnes. Elle n’est pas même déterminable à 500 m près. Elle diffère souvent de plus que cela d’une année à l’autre, ou d’une face à l’autre de la même montagne.
Dans les Alpes suisses, à 2200“ persistent déjà les fondrières et de grandes plaques neigeuses à l’ombre ; à 2600 m commencent les champs de neige continus ; à 2900“, le manteau de neige est général, sauf sur quelques rochers , qui se couvrent en quelques jours de gazon et de fleurs, comme le célèbre jardin qui est au milieu du glacier de Talèfre, un des affluents de la mer de glace; à 3300 “, tout est couvert. Ce n’est pas qu’il tombe beaucoup de neige à ces hauteurs (le maximum, sous ce rapport, est entre 2300 et 2600 “), mais c’est qu’il n’y pleut pas et que la neige, une fois tombée, n’y fond guère vite. Ainsi, dans les Alpes, les neiges perpétuelles commencent entre 2500 et 3000 “. Remarquons que les pics isolés s’en dégarnissent le plus facilement : on a vu, en 1842 et en 1865, dans les Alpes Bernoises, VEwigschneeliorn (pic de neiges éternelles) mentir à son nom en s’en dépouillant complètement.
Dans les Pyrénées, la limite s’élève un peu; dans les Apennins, elle s’élève d’environ 200 “; dans le Caucase, de 3 à 400“; en Norwége, elle s’abaisse d’environ 1600“; dans le Langfield , elle descend jusqu’à 700 “, au cap Nord.
Dans les montagnes tropicales, au contraire, la hauteur double au moins; on indique 5000 “ dans les Andes de Quito; 6000 dans celles de la Bolivie; 5300 sur le versant sud et humide de l’Himalaya ; 6200 sur le versant nord , qui est plus sec. C’est bien plus, en effet, la quantité de neige amassée que le manque de chaleur pour la fondre , qui abaisse la limite de sa disparition en été.
C’est aux environs de cette limite que commencent les grands névés, ces cirques remplis de neige accumulée durant des siècles, ces grands réservoirs qui sont l’origine des glaciers. Le névé (en allemand, firn) est de la neige