CHAPITRE XI
parts les débris. Les blocs gigantesques, les rochers encore chargés de leurs sapins, bondissaient dans l’espace comme les projectiles d’un combat de Titans , se heurtant avec fracas, et produisant, par la chaleur de leur frottement et de leurs chocs, des flammes et des explosions au milieu de nuages de poussière.
Quand l’obscurité de ces nuages fut dissipée, on put voir l’étendue du désastre. Les deux cents chalets des quatre villages de Goldau, de Busingen, de Rothen et de Lowerz étaient ensevelis sous près de cent millions de mètres cubes de terre et de rochers; leurs habitants étaient écrasés, sauf environ deux cents, qui avaient pu fuir aux premiers indices, et quelques-uns qui furent retirés vivants après la catastrophe. Une société de touristes, qui allait d’Arth à Schwitz, empêchée par la pluie de monter au Righi, fut du nombre des victimes.
Le désastre s’étendit plus loin encore que la malheureuse vallée située sous la montagne; le lac de Lowerz, qui la ferme à l’est, se trouvant en partie comblé par l’éboulement, ses eaux furent violemment chassées du côté de Schwitz; une immense vague passa par-dessus l’ile pittoresque et le château historique de Schwanau, se jeta contre la rive opposée, et roula à près d’une lieue de distance, en inondant le village de Seewen, et faisant partout de nombreuses victimes.
Un phénomène dû à la même cause que les éboulements de montagne, moins terrible, mais plus fréquent, est celui des coulées de boue.
Le délaiement des roches argileuses, marneuses et schisteuses par la pluie, peut se produire sur une assez grande échelle pour que la roche amollie obéisse à la
LA DEMOLITION DES MONTAGNES
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pesanteur, et se mette peu à peu en mouvement sur les pentes. Sa viscosité l’empêche d’acquérir une grande vitesse; mais elle avance irrésistiblement comme un courant de lave, et produit à peu près les mêmes dévastations. En 1795, Weggis, qui occupe, au pied du Righi, la même situation que Goldau au pied du Rossberg, fut ravagée par une de ces coulées de vase qui descendit lentement, ensevelissant tout sur sa route, couvrit près de 50 hectares de terrain, et jeta dans le lac une trentaine de maisons.
Un désastre tout semblable eut lieu, en 1797, auprès de Brienz : trente-sept maisons furent détruites par une coulée de boue schisteuse. On a gardé, dans les Grisons, le souvenir de la coulée de boue argileuse qui descendit, en 1673, du Septimer, et détruisit le village de Casaccia.
Les Grisons, du reste, sont fréquemment le théâtre de coulées plus liquides et plus rapides, qu’on nomme torrents de boue ou nants sauvages.
Les grandes pluies d’orage qui s’abattent sur les montagnes de schiste produisent souvent en peu de temps des coulées de cette sorte , connues en Savoie sous le nom de liants noirs. Les flancs de ces montagnes ont souvent la forme de grands cirques , où l’eau rassemblée pénètre profondément la couche superficielle de schistes, décomposés et dépourvus de végétation , en la transformant en masse boueuse ; quand le délaiement est arrivé à un degré suffisant, la pression crève le barrage, ramolli par les infiltrations, qui formait le cirque du côté de la vallée, et le nant se précipite avec impétuosité sur la pente.
Voici comment Saussure décrit ce phénomène : « Ce n’est pas de l’eau pure, dit-il, mais une espèce de boue liquide, mêlée d’ardoise décomposée et de fragments de rochers ; la force impulsive de cette bouillie dense et vis-