‹ Les montagnesChapitre 256 sur 313 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

queuse est incompréhensible : elle entraîne des rochers, renverse les édifices qui se trouvent sur son passage , déracine les plus grands arbres, et désole les campagnes, en creusant de profondes ravines et en couvrant les terres d’une épaisseur considérable de limon, de gravier et de fragments de rocher. Lorsque les gens du pays voient venir ce torrent, qu’ils nomment le nant sauvage , ils poussent de grands cris pour avertir ceux qui sont audessus de fuir loin de son passage... Cet accident est très-rare ; je ne l’ai vu qu’une seule fois, le 7 août 1767, et quoique, au moment où je le rencontrai, il fût déjà sur son déclin, j’en vis assez pour m’en former une idée. On ne peut pas imaginer un spectacle plus hideux ; ces ardoises décomposées formaient une boue épaisse, dont les vagues noires rendaient un son sourd et lugubre, et, malgré la lenteur avec laquelle elles semblaient se mouvoir, on les voyait rouler des troncs d’arbres et des blocs de rochers d’un volume et d’un poids considérables. »

Les torrents de boue sont loin d’être aussi rares que les coulées lentes comme celle de Weggis ; ils se renouvellent souvent aux mêmes endroits dont la disposition facilite leur formation. Dans la vallée du haut Rhin, entre Ragatz et Coire, on leur a construit de fortes digues avec les pierres qu’ils ont amenées. Du reste, on peut trouver tous les intermédiaires entre ces torrents de boue et les torrents ordinaires, dont nous allons maintenant nous occuper.

Ces écoulements souterrains ou extérieurs et cette lente descente de terres délayées produisent à la vérité, en peu de temps, des effets considérables; mais comme ils sont très-rares, leur part définitive dans l’œuvre de la démo-

LA DEMOLITION DES MONTAGNES

I ilion des montagnes se trouve être moindre que l’action moins énergique, mais continue, des eaux courantes qui descendent des hauteurs. Les deux effets par lesquels l’eau détruit la solidité des roches, la dissolution et l’entraînement, concourent admirablement pour pulvériser les roches, et leur donner la facilité de mouvement qui les fera obéir avec l’eau à l’action de la pesanteur, et produire peu à peu, par leur descente accumulée, ce grand résultat de rabaissement des saillies et du comblement des cavités.

L’action dissolvante de l’eau de pluie est facilitée par l’acide carbonique qu’elle a pris à l’air, et qui, à la longue, déplace la silice de ses combinaisons alcalines. Dans les roches hétérogènes, formées de grains fins empâtés par un ciment, l’humidité persistante de la rosée et des brouillards, autant que celle des pluies, détruit peu à peu le ciment, et finit par rendre les grains isolés faciles à entraîner par l’eau courante.

Il faut ajouter à l’action physique et chimique de l’eau liquide sur les rochers une action qui se produit sur une grande échelle dans les montagnes, et qui active singulièrement la dislocation et la pulvérisation des roches, je veux parler de la gelee.

Tout le monde sait que l’eau, en gelant, augmente d’un douzième de son volume, et qu’il faudrait, pour empêcher cette dilatation, une résistance bien supérieure à celle de la cohésion des matières pierreuses. Or, pendant la plus grande partie de l’année, la surface rocheuse des montagnes est exposée à de continuelles successions de gelée et de dégel par les alternatives de nuit et de jour, d’ombre et de soleil, de vent du nord et de vent du midi. Les fentes microscopiques de la roche s’imprègnent d’eau par capillarité pendant la période chaude, et cette eau gèle

Page 1