CHAPITRE XI
pendant la période froide, en agrandissant un peu les fentes, et leur permettant d’absorber plus d’eau au prochain dégel. Après plusieurs successions de ce genre, les fentes arrivent à subdiviser la pierre en une multitude de fragments, qui finissent par devenir assez minimes pour être facilement emportés par les courants d’eau.
Ainsi, d’un côté, l’abondance des pluies, l’augmentation de l’humidité, la fréquence des brouillards et la facile production de la rosée; de l’autre, les oscillations continuelles de la température autour de celle où se forme et se détruit la glace, tout contribue à rendre la désagrégation des matériaux du sol beaucoup plus rapide dans les montagnes que dans les plaines.
Mais il en est de même de l’entraînement en suspension dans les eaux courantes, puisque la pente prononcée du sol, qui est le caractère distinctif des pays de montagnes, rendra nécessairement très -grande la rapidité d’écoulement, qui est la condition nécessaire du transport des corps en menus fragments par un fluide en mouvement.
L’explication de ce transport des fragments pierreux par l’eau est exactement la même que celle que nous avons donnée, pour la suspension des nuages, au chapitre précédent, page 462. Les fragments tombent moins vite que ne montent les courants ascendants ; ceux-ci sont dus surtout aux remous que produisent les aspérités du fond ; les poussières pierreuses qui se meuvent lentement dans l’eau sont sans cesse relevées et disséminées par ces tourbillons, bien plus rapides que leur chute. L’effet se produit d’autant plus facilement, que nous savons qu’elles perdent une grande partie de leur poids dans l’eau comme tous les corps qui y sont plongés.
En général, un cours d’eau qui atteint 30 à 40 centi-
LA DÉMOLITION DES MONTAGNES
mètres de vitesse par seconde entraîne de l’argile trèsfine ; à 70 ou 80 centimètres de vitesse, il peut entraîner du sable fin; au delà d’un mètre, du gros sable, puis du gravier; enfin, si la vitesse dépasse deux ou trois mètres, des cailloux et même d’assez grosses pierres.
En revanche, quand la rapidité d’un cours d’eau diminue, il peut déposer les matériaux que lui a fait entraîner l’excédant de vitesse; les cailloux d’abord, puis le gravier, puis le sable, puis enfin, si sa vitesse devient presque nulle, l’argile elle-même.
« Les fleuves transportent dans la plaine la chair des montagnes, » a dit un géologue célèbre. Cette chair des monts, c’est la terre meuble, la terre fertile, que fabriquent sans cesse les agents de destruction, plus énergiques sur les hauteurs, et que vont distribuer les cours d’eau aux régions cultivées. Les montagnes ne servent donc pas seulement à condenser pour les plaines l’eau qui devra les arroser; elles sont le laboratoire où se triture la terre même que cette eau fertilisera. Ce sont les Alpes qui ont fourni jadis les matériaux de toutes ces plaines fertiles qui les entourent; aujourd’hui encore le Rhin fournit à la Hollande le moyen d’élever son sol, el de lutter contre l’affaissement lent qui la livrerait en proie aux envahissements de la mer du Nord.
Les agents les plus actifs du transport des terres sont certainement les eaux surabondantes, qui, n’ayant pas le temps de pénétrer immédiatement dans les pores du sol , et ne trouvant pas une végétation superficielle à imprégner, glissent sur la surface inclinée du sol, y acquièrent une vitesse qui leur permet d’entraîner ses poussières, el forment partout, après chaque averse, des ruisseaux boueux