CHAPITRE XI
crevasses tombent une à une au pied de la pente, où elles forment d’abord un chaos informe de blocs irrégulièrement entassés; mais bientôt ces blocs suivent la pente, poussés par ceux qui tombent derrière eux : le regel les ressoude, les inégalités disparaissent, et la surface se trouve de nouveau à peu près aplanie comme avant la chute.
Si, au lieu d’escarpement presque vertical, il y a une forte pente, la glace, divisée par de nombreuses crevasses verticales, prend la forme de gigantesques obélisques, qui ne tombent pas, mais basculent lentement sur leur base, se pressent sans s’écraser tout le long de la pente, comme une armée de grands fantômes blancs. La fig. 154 représente la partie ainsi bouleversée, qui termine la mer de Glace, à deux kilomètres au-dessous du point d’où est prise la fig. 153. On voit de cet endroit, nommé le Chapeau, le village de Chamounix, au fond de la vallée; la montagne, couverte de forêts, qui fait face, est le Montanvers, du sommet duquel est prise la fig. 153. La terminaison du glacier et la grotte d’où sort l’Arveyron, que représente la fig. 150, se trouvent environ un kilomètre plus bas, immédiatement au pied de cette cascade fantastique d’obélisques géants. Pour se faire une idée de la taille de ces blocs de glace, il faut se figurer que leur dimension ordinaire est de 4 à 5 m de diamètre, et 10 à 20 m de saillie, c’est-à-dire la dimension des tours d’une église. Lorsqu’on les voit de la Flégère, belvédère situé juste en face (voir la carte), de l’autre côté de la vallée, on les croirait tout au plus gros comme des pains de sucre.
La fonte du glacier s’opère par toutes les surfaces en contact avec l’air, avec l’eau, avec les roches des rives, avec tous les corps plus chauds que lui ; mais elle est sur-
Fig. 154. — Les aiguilles de la mer de Glace et la vallée de Chamounix vues du Chapeau.
LA DÉMOLITION DES MONTAGNES
tout apparente à la surface supérieure, exposée à la pluie ou aux rayons du soleil.
L’épaisseur de la masse, entre deux points des rives, reste à peu près constante, puisque l’écoulement amène toujours de nouvelles glaces du réservoir inépuisable des névés; mais elle va en diminuant, à mesure que le glacier descend.
A la fusion il faut ajouter l’évaporation , qui n’est pas négligeable sur ces hauteurs. Le résultat qu’on nomme ablation peut être évalué à une couche de 3m par été, soit de 3 à 4 centimètres par une belle journée ordinaire.
L’ablation explique plusieurs singularités que l’on remarque dans tous les glaciers. C’est d’abord cette propriété qu’a le glacier de rejeter à sa surface les objets tombés dans des fissures peu profondes. Les objets n’ont pas monté ; ils n’ont pas cessé de faire partie de la couche qui les encastrait, et qui descend la vallée; mais la disparition des couches supérieures a amené celle-ci à la surface, en diminuant l’épaisseur de la masse descendue.
La même explication s’applique aux tables de glacier'. On appelle ainsi de grands blocs pierreux aplatis en forme de dalles, qui, couvrant une certaine surface du glacier et empêchant sa fusion, se trouvent bientôt surmonter un piédestal de glace assez élevé, jusqu’à ce que, la fusion latérale entamant ce piédestal du côté du soleil, le bloc chavire, et aille recommencer à faire table un peu plus bas.
C’est aussi en empêchant l’action du soleil que les amas épais de gravier, jetés sur le glacier par une avalanche, forment bientôt un cône saillant ou monticule gonflé par la glace sous-jacente. Si, au contraire, les parcelles rocheuses sont minces et éparses, elles s’échauffent au soleil plus que la glace, et accélèrent la fusion en formant des