CHAPITRE XI
suivant. La fusion superficielle fait glisser au fond de ce sillon tous les menus débris rocheux éparpillés sur ses deux lianes ; il se forme ainsi un ruban boueux fixé et emporté par la glace ; la suite de ces rubans permet de compter assez nettement les longueurs représentant l’avancement annuel, exactement comme les gros vaisseaux du printemps, dans un tronc d’arbre coupé, permettent de compter l’âge d’un arbre. Le nombre de ces couches est d’environ quarante entre les deux cataractes du Géant et du Chapeau; ce qui nous montre que la partie centrale du courant de glace met au moins quarante ans à parcourir cet espace de sept à huit kilomètres.
En descendant ainsi la vallée, les fragments rocheux emportés par le glacier, soit au milieu, soit sur les bords, finissent par arriver à peu près tous à l’endroit où il se termine. Ils sont jetés là pêle-mêle, les moraines latérales formant un promontoire appuyé à chaque flanc de la vallée, et les moraines médianes, éparpillées entre les blocs brisés qui s’entassent à la fin du glacier, venant charger assez également l’espace intermédiaire. C’est ainsi que se trouve constitué ce barrage transversal, contre lequel vient buter l’extrémité du glacier, et à travers lequel l’eau de fusion doit se créer une issue. Ce barrage est la moraine frontale ou terminale , qui renferme, chose souvent commode et précieuse, des échantillons de toutes les roches situées à la surface des flancs de la vallée entière et de tous ses vallons latéraux.
Si le glacier gardait toujours la même longueur dans un très-grand nombre d’années consécutives, l’accumulation sur un même point de tous les matériaux qu’il amène finirait par constituer une véritable montagne en travers
LA DEMOLITION DES MONTAGNES
de la vallée. Mais le point définitif de fusion dépendant de la quantité de glace amenée, c’est-à-dire du rapport entre la chute des neiges et leur fusion, la glace, dans les années qui ont à la fois l’hiver sec el l’été chaud, est fondue entièrement avant d’arriver au bout, et le glacier recule, abandonnant le barrage de sa moraine, et éparpillant ce qu’il apporte sur l’espace peu à peu découvert. C’est ce qui est arrivé , dans ces vingt dernières années, aux glaciers de la vallée de Chamounix, à celui de Rosenlauï, dans les Alpes bernoises, et à plusieurs autres.
Si, au contraire, il se trouve un certain nombre d’années consécutives où l’hiver étant doux et neigeux, l’été pluvieux et humide, la neige devient très-abondante et la fusion moins rapide, le glacier épaissi amènera contre sa moraine des glaces qui, s’accumulant sans fondre, pousseront devant elles la moraine, la renverseront et l’étaleront sous elles; le glacier avancera dans les régions cultivées de la vallée, raclant devant lui la terre végétale, soulevant et retournant les gazons, renversant les arbres et les maisons par la chute de ses blocs de glace et de rocher, puis poussant leurs débris mélangés à sa moraine d’un mouvement insensible, tant il est lent, mais irrésistible. C’est ainsi que le grand glacier du mont Rose s’est avancé, depuis soixante ans, de plus d’un kilomètre vers Zermatt, détruisant de beaux pâturages et de nombreux chalets.
Cette progression de glaciers n’est pas une question de froid, c’est surtout une question d’humidité. Le résultat paraît très-varié et tout à fait local. On ne pourrait guère dire en ce moment s’il y a réellement, pour l’ensemble, augmentation ou diminution. Les montagnards des Alpes ont un dicton prétendant que les glaciers avancent pendant sept ans, puis reculent pendant sept ans. Le dicton