CHAPITRE XII
sont le hêtre pour les parties basses, et le sapin pour les parties hautes. Ces deux arbres, du reste, s’associent volontiers : on les rencontre ensemble dans la région moyenne de toutes les montagnes d’Europe, de l’Apennin à la Norwége. « Le tronc du hêtre, dit Tschudi, élancé, clair, lisse, s’élève volontiers comme un fût de colonne, ne trahissant que par de vigoureuses nodosités la consistance de ses fibres ligneuses. La charpente abondante, tout à la fois solide et légère, quoique un peu roide, de sa coupole transparente de feuillage, semble s’offrir gracieusement elle-même aux ébats des oiseaux chanteurs de la forêt. Le hêtre, en tant que représentant principal des arbres à feuilles caduques, est comme le thermomètre des saisons. L’épanouissement de ses bourgeons, le développement de ses amples masses de feuillage, les changements variés et successifs de ses teintes, enfin le triste dépouillement de ses rameaux accompagnent pas à pas la marche de l’année, et parlent bien plus à l’imagination et à l’esprit observateur de l’habitant des montagnes que la verdure uniforme et constante du sapin. »
Celui-ci, par sa teinte sombre, donne aux pentes montagneuses un aspect sévère et même triste. Ses rameaux entrelacés forment souvent un enchevêtrement si serré, que les rayons solaires ne percent plus leur épaisseur, et que la mousse même ne peut plus croître à leur ombre. Le sol n’y est couvert que de la couche élastique et glissante formée par l’accumulation de leurs petites feuilles. Le sapin, par sa croissance verticale, est plus que tout autre l’arbre des longues pentes abruptes, où des rameaux latéraux seraient gênés dans leur développement, où il faut que les arbres s’appuient l'un sur l’autre pour résister à l’avalanche ou à la tourmente. Dans les forêts de sapins, dans l’uniforme dentelure dont elles revêtent les arêtes et
les talus de montagne, « l’individu, dit Rambert, se perd dans la masse comme un brin d’herbe dans une prairie ou un soldat dans un régiment; les nécessités d’une lutte en commun ont imprimé à la race entière un instinct d’ordre et de discipline. »
Les forêts mises au ban, protectrices des vallées contre les avalanches, sont surtout formées de sapins; leurs vieux troncs pourris s’accumulent en désordre, s’ensevelissant sous des montagnes de mousses, qui absorbent la pluie comme des éponges, retiennent la neige et fixent le sol, fournissent enfin à la base des sources toujours limpides et jamais de torrents.
« Le sapin, dit Rambert, est un trésor sans prix. Oter le sapin aux Alpes, c’est à peu près comme si l’on ôtait le chameau au désert ou le Nil à l’Égypte. Sans lui la plupart des vallées seraient inhabitables. Malheureusement, beaucoup de montagnards n’ont pas encore compris ce que leur vaut cet arbre tutélaire, et les coupes inconsidérées qu’ils pratiquent eux-mêmes ou qu’ils permettent à la spéculation en donnent chaque jour la preuve trop évidente. »
Nous avons déjà parlé du déboisement, la plaie fatale des pays de montagnes ; il a créé les déserts pétrés de l’Orient, de l’Atlas, de l’Espagne; chez nous, des basses Alpes et des Cévennes; si l’on n’y mettait ordre, il ne lui faudrait qu’un ou deux siècles pour ruiner l’Europe en la privant d’eau. La législation a le devoir de veiller sur cet intérêt majeur des générations à venir ; remarquons cette union opérée presque partout des deux administrations des eaux et forêts. Le bon aménagement des eaux est la condition du reboisement, et surtout la conservation des bassins boisés la condition de l’existence des rivières.
Grâce à son intelligent code forestier et au respect de la loi, qui est dans les mœurs de ses habitants, la Suisse