CHAPITRE XII
il ne reste plus que le chamois, qui probablement ne survivra pas au siècle présent , tant est grande l’ardeur qu’on met à sa chasse (fig. 163). « Dans les Alpes, dit Berlepsch, la chasse n’est pas une ressource, elle est bien plutôt un noble exercice d’adresse, de force, de courage, et un perpétuel défi jeté à la mort. » — « Braver les chutes des neiges et des rochers, dit à son tour le chanoine Bridel, s’élancer d’un précipice à l’autre , se tenir suspendu, à l’aide d’une saillie, au-dessus d’abîmes insondables, gagner en rampant des bancs de verdure, entre des arêtes déchirées ou le long de parois à pic, s’exposer à tomber dans les crevasses de glaciers ou à être précipité par le chamois forcé dans son dernier asile; passer souvent plusieurs nuits, sans autre lit que la terre ou la glace, sans autre couverture que le ciel, et exposé au souffle glacé du vent du nord : voilà comment l’habitant des Alpes fait la vraie chasse aux chamois. »
Malheureusement l’homme a, sous ce rapport, dans les montagnes des concurrents doués des mêmes qualités, et dont il aura plus de peine à détruire les espèces que celles des gros gibiers : ce sont les grands carnassiers. Les montagnes sont le refuge des grandes espèces carnivores, parmi les mammifères comme parmi les oiseaux. Ici la chasse se justifie, et ne peut plus être appelée une inutile cruauté ; mais elle est plus malaisée. Le lynx ou loup-cervier, et même le chat sauvage, qui n’est guère plus gros que le nôtre, sont des ennemis dangereux à combattre pour l’homme, qui est loin d’en avoir débarrassé le voisinage de toutes les habitations des hauteurs.
Le résultat acquis n’est pas beaucoup plus avancé pour le loup et pour l’ours. « Les loups, dit Tschudi, fort rares dans la Suisse orientale , sont un peu plus fréquents dans le sud et l’ouest du pays; les ours se montrent dans
Fig. 1G3. — Chasse aux chamois,
l’ouest, l’est et le sud. Le Valais et le Tessin recèlent peut-être constamment des loups, des lynx et des ours; le Jura a encore des loups, et, dans le sud, des ours; les Grisons et Uri ont toujours des ours, mais rarement des loups; dans les autres cantons primitifs et dans ceux de Lucerne, de Glaris, de Saint-Gall et d’Appenzell, les trois espèces ont été récemment exterminées, et ce n’est que de loin en loin que quelque individu s’y égare des montagnes voisines. «
Fig. 164. — Ours brun des Alpes, forçant la porte d’une étable de chèvres.
Tous les gouvernements des pays de montagnes paient pour chacun de ces animaux tués une prime en argent, dont la plus basse est, en Suisse, de 50 francs pour une femelle et 30 francs pour un mâle, en plus de la valeur intrinsèque de la bête. La chasse au loup est une nécessité
Cil A TITRE XII
où le danger et par conséquent l’intérêt sont médiocres. Elle se fait par battue et en nombre. La chasse à l’ours, quand l’occasion s’en présente, peut passionner le montagnard comme celle du chamois, en ajoutant au renom de bravoure et d’adresse du chasseur la reconnaissance publique. A cause de la iinesse du gibier, qu’il faut surprendre, elle ne peut guère être qu’individuelle ou concertée par un petit nombre. Quand les bergers ont signalé les traces de l’ours rôdant la nuit autour des chalets qui servent d’étables (fig. 1 04 ) , les chasseurs de chamois les plus renommés tiennent à honneur de se mettre en campagne. L’ours ne fuit pas comme le loup : il marche droit à l’homme. Si le premier coup de feu n’est pas mortel, la lutte se fait corps à corps, et l’homme est trop souvent la victime.
Mais quittons les ennemis de l’homme pour arriver à ses amis. Si le montagnard dépeuple les hauteurs de leurs habitants sauvages, c’est surtout pour les peupler de ses animaux domestiques. « Les montagnes, dit Tschudi , seraient privées d’une bonne partie de leurs charmes, si l’homme n’y avait construit ses chalets en témoignage de l’empire qu’il exerce sur le monde, s’il n’y poussait devant lui ses troupeaux, s’il n’y faisait monter la fumée de l’âtre, s'il n’en faisait retentir les rochers de ses chants joyeux. Les troupes bêlantes des chèvres, aux couleurs bigarrées, gravissant les pentes couvertes des buissons fleuris du rhododendron ; le petit pâtre, soufflant dans son chalumeau d’écorce de saule; les vaches, faisant entendre jusqu’au bord des champs de neige le tintement de leurs clochettes: les poulains, traversant les pâturages en bonds hardis et rapides, et la jument, à la robe luisante, les suivant de son regard affectueux et intelligent; le chien de
berger, qui fait la garde d’un air paisible, assis sur son derrière; le petit chien de garde bruyant, qui ne perd pas de vue la porte toujours ouverte de la cabane ; les grognements d’une famille de cochons, étendus commodément au soleil, dans le fumier, à l’entour de l’étable; le rouet du chat gris, installé au coin du foyer, et qui vient encore ici disputer à la souris, compagne inséparable de l’homme, ses prétendus droits à la jouissance des miettes qui tombent de la table chétive du pâtre : voilà, jusque sur les plus hauts sommets , tout autant d’éléments de vie , de mouvement, de progrès, de conciliation; voilà les signes de la civilisation victorieuse, qui , en luttant avec la nature, ne se propose d’autre but que de l’ennoblir. »
Tous les pays de montagnes vivent surtout de l’industrie des troupeaux. Le mot Alpes , en Suisse, veut dire uniquement pâturages , comme dans les Pyrénées, le mot montagnes lui-même. En Suisse, le nombre total des têtes de bétail dépasse deux millions, dont la moitié appartient à l’espèce bovine. De ce nombre sont 600000 vaches, dont le lait seul , à cent soixante-six francs par tète, représente un revenu annuel de cent millions de francs ; le lait de 400 000 chèvres vient l’augmenter encore de près de vingt millions. Les moutons et les porcs ne viennent qu’ensuite comme importance. Pour l’habitant des Alpes, « son bétail, dit Berlepsch , source unique de sa fortune et base de son existence, est l’objet principal de son affection, de sa sollicitude, et le but suprême de sa vie, et il est telle vallée où l’on ne néglige jamais, dans la prière domestique, de demander à Dieu qu’il veuille protéger « le troupeau et la famille » . L’influence, dans le village ou dans la commune , dépend souvent du nombre des pièces de bétail qu’on possède ; ce sont les titres de noblesse dans la plupart des contrées alpines. » Une partie considérable de la popula-