CHAPITRE XII
lion des vallées quitte les villages au printemps, et monte avec les troupeaux aux hauts pâturages. « Disséminés dans les chalets, ils passent toute la belle saison loin de leurs familles, pour accompagner le bétail à la montagne, pour l’y faire paître, le soigner et fabriquer les différents produits du laitage. Leur vie a quelque chose d’extraordinaire et d’étrange; elle est dure, laborieuse, pleine de privations; ceux qui ne l’ont pas observée de près, ou ceux qui en jugent seulement d’après les impressions que le spectacle des Alpes leur a fait éprouver, s’en font une image souvent trop belle et trop poétique. »
Cependant, malgré les difficultés et les épreuves de cette vie des hauteurs, il faut croire qu’elle offre un grand attrait naturel; car elle est impatiemment attendue, aussi bien par les animaux que par leurs gardiens. Lorsque arrive, au printemps, le jour solennel du départ pour la montagne, et qu’on apporte dans la vallée les grosses sonnailles qu’on doit mettre au cou des vaches, « c’est, dit Tschudi, un émoi général. Les vaches se rassemblent en mugissant, et montrent, par leurs bonds joyeux, qu’elles ont compris ce signal. Et lorsque, en effet, le départ est organisé; quand, avec une courroie à couleurs bigarrées, on a suspendu la plus grosse cloche au cou de la plus belle vache, et qu’on lui a orné la tète d’un grand bouquet assujetti entre les cornes; quand on a mis sur le dos du cheval de bât la chaudière servant à la fabrication du fromage et les provisions; qu’on a placé sur la tète des génisses les escabeaux des vachers, et que ceux-ci, vêtus de leurs plus beaux habits, font retentir la vallée de leurs chansons alpestres et de leurs joyeux jodel, il faut voir alors l’air de contentement et de fierté avec lequel ces braves animaux se rangent à la file les uns des autres, et se dirigent en beuglant du côté de la montagne (fig. 165).
Fig. 16S. — Le Jodel , ou départ des troupeaux pour la montagne.
Un petit aide-berger ouvre la marche; il est vêtu d’une chemise bien blanche et de culottes jaunes. Après lui viennent les vaches et le taureau, formant une longue procession de bêtes de diverses couleurs, à la suite desquelles gambadent souvent quelques veaux et quelques chèvres. L’armailli ferme la marche, avec le cheval de bât, dont la charge est recouverte d’une toile cirée à dessins bariolés. » Dans les beaux jours, en effet, au milieu de cet air pur et frais de la montagne, la liberté, l’exercice, la nourriture tendre et savoureuse, tout contribue à donner aux animaux la santé et la belle humeur; mais il y a de mauvais jours aussi: par exemple, où se déchaînent ces grands orages, dont nous avons parlé p. 472; « lorsque, dit Tschudi, au bruit effroyable des coups incessants du tonnerre, le ciel s’ébranle, les chalets chancellent, les névés tremblent sur leur base, une grêle abondante hache à grand bruit le pâturage. Les bêtes atteintes poussent d’affreux mugissements, et, les yeux fermés, la queue relevée, prennent la course en tremblant dans la direction de l’orage. Les pâtres se réveillent, et, la tête coiffée de leur seillot à traire (fig. 134), se précipitent après le troupeau, appelant, criant, invoquant la sainte Vierge. Mais les pauvres animaux, hors d’eux- mêmes, ne voient et n’entendent plus rien... Les vachers, aveuglés par ces clartés éblouissantes, qui rendent l’obscurité plus profonde encore, ne savent où donner de la tète ; la grêle retentit sur leur coiffure improvisée, et meurtrit violemment leurs jambes et leurs bras nus : c’est une heure de détresse et de désespoir, c’est une horrible confusion, un affreux vacarme de tous les éléments déchaînés. Enfin, le gros du troupeau est rassemblé ; les vents ont chassé les nuées perfides par-dessus les crêtes de la montagne , et à la grêle succède une abondante pluie; les vaches, réunies autour du chalet,