CHAPITRE XII
n’osent pas se hasarder. « C’est bien au-dessus des pâturages communaux, tout contre les neiges, que le faucheur, armé d’une faux, de crampons et d’un grand filet, va, au milieu d’août, risquer à chaque instant sa vie pour le prix de quelques bottes de ce foin aromatique. C’est la bonne saison des pauvres journaliers, qui initient dès le bas âge leurs enfants à leur dangereux métier (fig. 173), et leur apprennent qu’il ne doit y avoir rien de perdu à la montagne.
En voilà assez pour peindre le montagnard, au moins au point de vue des qualités physiques , et même de 1 expérience et de 1 intelligence associées à ces qualités ; m ais le portrait ne peut être complet qu’en ajoutant les qualités morales, qui donnent surtout aux autres leur relief et leur prix. Nous souhaitons à nos lecteurs d’en faire l’agréable épreuve , et c’est ce qui aura lieu certainement s’il leur arrive jamais , Fig. 173. — Faucheurs. par exemple, de séjourner
dans les cantons montagneux de la Suisse, surtout dans
les caillons catholiques, non pas le long des grandes routes et dans les hôtels cosmopolites, mais dans le cœur du pays, et, s’il se peut, dans l’intimité des familles.
C’est dans quelques vallées enfermées des pays de montagnes que semblent s’être réfugiés aujourd’hui les derniers types de sociétés chrétiennes, où fleurissent l’amour du pays, le culte des aïeux, le respect des autorités sociales et de la puissance paternelle, l’obéissance intelligente aux lois, la notion de la juste liberté et de la vraie égalité, la pratique naïve de la charité mutuelle la plus dévouée; oit une instruction solide, plus libéralement répandue que dans aucun pays du monde, mais appuyée sur une forte éducation religieuse, fournit une jeunesse aux goûts élevés, au jugement sain, à l’esprit ingénieux, mais aux mœurs simples et pures, résistant victorieusement jusqu’ici à la contagion du souffle révolutionnaire qui vient des plaines et des cités industrielles.
C’est là que nos lecteurs verront ces réalisations d’un gouvernement dont les noms profanés n’éveillent plus chez nous l’idée qu’ils représentent encore là-bas, ces communes républicaines ofi il y a plus d’écoles que de cabarets , où la sordide misère de nos villes est aussi inconnue que leur luxe, où l’ivrognerie est aussi rare que le vol, oii la voie publique ne blesse les yeux par aucune de ces ordures morales qui infectent tant de pays soidisant civilisés.
Ils verront peut-être souvent des misères matérielles : la montagne n’est pas partout vaincue ; elle garde encore, pour prix des sueurs de l’homme, bien des ruines et des calamités; mais c’est souvent là qu’ils trouveront le plus de grandeur morale. Ils pourront alors, s’ils rencontrent un de ces voyageurs à la mode, encore nombreux aujourd’hui, se moquant de quelque infirmité due à la misère