CHAPITRE I
La réflexion ne fait qu’augmenter la surprise et l’admiration ; le souvenir de l’impression reçue ravive le désir de l’éprouver encore, et c’est là le secret de l’attrait profond que ressentent les esprits élevés pour ces deux immensités opposées : la mer et les montagnes.
Les plaines ressemblent un peu à la mer, par cette bonne raison d’abord que ce sont d’anciens fonds de mer. Les ondulations des moissons valent bien celles des vagues, et l’animation qu’apporte la vie sur la terre ferme ne le cède pas à celle qu’elle apporte au sein des eaux. La plaine intéresse l’habitant des montagnes, comme les montagnes l’habitant des plaines : ce sont, pour ainsi dire, les deux faces d’une même question.
Voyons d’abord quelles sont les conditions d’habitation qu’offre à l’homme la surface de la terre, et quelle influence doivent avoir les inégalités et les accidents de cette surface sur les déplacements des individus et sur les relations des peuples.
Tout ce qui est sur notre globe est soumis à l'action de la pesanteur, force énergique, invariable, s’exerçant sans interruption, avec une précision inflexible.
S’il n’y avait pas de solides dans le monde, les matières de toute sorte, obéissant docilement à cette force, coulant librement et prenant leurs niveaux régulièrement superposés par ordre de densité, formeraient un globe parfait, les liquides terminés par une surface unie, à peine agitée par quelques vagues périodiques, et les gaz recouvrant cette surface de leurs couches concentriques de pression décroissante.
C’est, en effet, le spectacle que nous offre la pleine mer, dans la région des calmes tropicaux, par exemple, bien
PAYS DE PLAINES ET PAYS DE MONTAGNES
loin des côtes, lorsque rien de terrestre ne rappelle le rivage: deux océans superposés, l’océan liquide et l’océan gazeux, tous deux mornes, immobiles, ou au moins n’offrant qu’un mouvement de translation invariable.
La résistance à la déformation qui caractérise les matériaux solides vient heureusement empêcher cette monotonie, et donne au monde la variété de la forme, que nécessite la variété de la vie.
Les matières inconnues qui forment la masse principale de notre globe ont leur surface formée par une croûte rugueuse, qui présente des saillies, des creux et des parties intermédiaires, plus ou moins inclinées, plus ou moins plates. L’océan gazeux enveloppe le tout, heurtant aux saillies ses couches inférieures; mais l’océan liquide, comblant les creux, et les cachant de sa nappe au niveau géométrique, ne recouvre que les trois quarts de la croûte solide , et ceint la terre ferme , le dernier quart , de la ligne capricieuse de ses rivages.
C’est entre ces deux océans, dans cette zone moyenne, s’éloignant peu du niveau des mers, qu’est le siège de la vie et le domaine de l’homme. L’accès des profondeurs est interdit, dans les excavations du sol, par l’accroissement de la chaleur; au fond des eaux, par la pression. Ce sont les sombres laboratoires du monde minéral : ici pleuvent les cadavres et les débris, qui, noyés dans la boue, constituent les couches des sols futurs ; là se moulent les filons et cristallisent les minerais.
Les hauteurs de l’atmosphère ne sont pas moins inaccessibles à l’homme comme à tout être vivant. L’air, trop rare, est devenu incapable de servir d’appui à la poussière du nuage et à l’aile de l’oiseau, incapable d’arrêter au passage la chaleur émise d’en haut ou d’en bas; triplement mortel, parce qu’il est trop pauvre, trop sec et trop froid.