‹ Les montagnesChapitre 70 sur 313 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Bardonnèche (le tunnel du Saint -Gothard devra avoir 16 kil. ). C’est certainement l’œuvre la plus étonnante que notre siècle ait eu l’audace de concevoir et la persévérance de terminer.

Mais aux voyageurs qui peuvent sacrifier une semaine de leur temps pour voir les spectacles les plus grandioses et les plus splendides qu’il soit donné à l’homme d’admirer ici-bas, je conseillerai d’envoyer seulement leurs bagages dans ce merveilleu, mais obscur, souterrain, et de s’engager à pied, un petit sac au dos ou au liane, dans un de ces magnifiques passages qui, de la Savoie ou de la Suisse, conduisent à Turin ou à Milan.

Nos lecteurs nous sauront gré de corroborer notre opinion par l’avis de Toppfer, qui est presque un auteur classique en cette matière.

« C’est toujours, dil-il dans scs Voyages en zigzag, une bonne fortune pour des voyageurs à pied que d’avoir à franchir ces belles montagnes, où la marche est si légère, si animée, oit les spectacles sont si variés et si beaux. On ne se lasse pas de serpenter dans les hautes vallées, de s’élever au travers des bois, des rocs, des cascades, jusqu’à ces sommités chauves et solitaires où la nature est moins parée, mais bien plus grande, et au delà desquelles on se retrouve, au bout de deux ou trois heures de facile descente, rendu aux charmes un peu suspects de la civilisation , et aussi aux charmes plus vrais d’une végétation admirable de vigueur et d’éclat

« Pour l'instruction des voyageurs à pied qui voudront bien avoir confiance en notre opinion, nous dirons un mot sur les différents passages que nous avons pratiqués à plusieurs reprises. Le moins intéressant, c’est le mont Cenis , qui n’a presque que les charmes d’une grande route. Vient ensuite, en allant de l’ouest à l'est, le petit

(il SONT UiS MONTAGNES

Sainl- Bernard , le plus facile et le moins terrible de tous, qui ne présente pas de grandes beautés pittoresques, mais où l’on arrive et d’où l’on sort par une contrée à la fois charmante et tranquille, sans bruit de grelots, sans poussière de chaises de poste. Si, parti de Genève en compagnie de deux amis, je voulais n’ètre pas trop distrait de leur société par les aspects environnants, et cheminer en goûtant à la fois le plaisir d’un intime entretien et celui d’un spectacle habituellement doux et agreste, je choisirais pour me rendre en Italie le passage du petit Saint- Bernard.

« Le troisième passage (au pied du mont Blanc) est merveilleux pour ceux qui sont amateurs de solitudes alpestres, de cimes terribles, de glaciers formidables. 11 faut s’élever sur le col du Bonhomme, puis sur le col des Fours, d’où l’on redescend pour s’élever de nouveau sur le col de la Seigne. Au delà, on côtoie le lac Gombal et les sonores glaciers de l’allée Blanche. Point de route, mais d’abrupts sentiers où il ne faut pas s’aventurer sans guide. Point de voyageurs, mais une ou deux caravanes de touristes, et parfois un chasseur de chamois qui passe d’une cime à une autre. Point d’auberges enfin, mais seulement un misérable chalet adossé au glacier du mont Blanc. Vous tous qui aimez la marche libre, indépendante, la poésie grande et neuve, l’immensité, le silence, le mystère, et ces confuses émotions que fait naître une brute et colossale nature, passez par l’allée Blanche.

« Le quatrième passage, c’est celui du grand Saint- Bernard, assez mal connu de nos jours, parce que c’est de nos jours qu’on l’a le plus décrit. Il est remarquable à cause de l’hospice surtout, à cause de cette sainte maison où , depuis tant de siècles, la charité chrétienne veille avec une affectueuse sollicitude sur ceux qui s’engagent dans

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