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LES SOMMETS ET LES C.OLS

Et le mont, dont la tête à l’horizon s’élève, Semble un géant couché qui regarde et qui rêve , Sur son coude appuyé.

Victor Hugo.

La forme de chaque montagne dépend d’une multitude de causes, surtout de la nature des roches, de leur disposition en masses ou en couches, horizontales ou inclinées; elle dépend aussi du climat, de la fréquence et de l’intensité des pluies, des gelées, des vents et autres agents qui ont enlevé ici, déposé là, creusé, démoli, en un mot, sculpté des contours variant à l’infini et donné à chaque cime l'aspect particulier qui la fait reconnaître du montagnard.

Il serait très-difficile de faire une classification, d’autant plus que la langue française est très-pauvre en expressions propres à désigner les formes des monts. On voit que notre langue est née dans les plaines. L’espagnol, l’italien et l’allemand sont riches de termes variés, dont les nuances sont pour nous intraduisibles. Ces termes paraissent toutefois bien séparer trois sortes de sommets : les sommets arrondis, les sommets aplatis et les sommets pointus.

Les sommets arrondis se rencontrent fréquemment soit dans les montagnes granitiques, soit dans les masses volcaniques dépourvues de cratères, en général dans les éminences formées d’un sol compacte, bien protégé ou difficilement attaquable. On les désigne quelquefois sous le nom de dôme ou de soum. Exemple : le puy de Dôme

LES FORMES DES MONTAGNES

(fig. GO). Nous avons vu qu’on appelle ballons certains sommets granitiques ou porphyriques des Vosges méridionales, couronnés de gazons, comme le ballon d’Alsace (fig. 23). Des sommets ronds, surmontant des parois escarpées, sont souvent désignés du nom de tête (kopf) ou de luron , quand ils jouent le rôle de contre-forts. On nomme mottes des saillies secondaires moins escarpées ou isolées des parois montagneuses.

Fig. 00. — Puy de Dôme.

Les sommets aplatis sont formés par des roches en bancs horizontaux ou peu inclinés, rompus à arêtes vives.

S’ils sont très- larges par rapport à leur hauteur, ils forment des plateaux (Gergovie, près Clermont-Ferrand); s’ils sont plus étroits et à pic de tous côtés, on les appelle des tours; les montagnes calcaires des Pyrénées nous en offrent de magnifiques exemples; nous citerons seulement les tours de Marboré, à Gavarnie (p. 110): plus étroits encore, on les nomme pênes. Les bancs inclinés, coupés d’un seul côté, sont désignés par les mots culm (le Righi, par exemple), caires ou queyres (la région dauphinoise du Queyras en tire son nom; on dit dans les Pyrénées

esquerras ): on les appelle quelquefois taillantes quand ils deviennent très-inclinés et à longue arête.

Les sommets pointus sont formés, ou par des couches très-inclinées presque verticales, comme des schistes, ou par des roches éruptives fendues, ou des filons verticaux de matière dure dont le moule est détruit, ou autre cause analogue; il y a des degrés dans cette acuité; les termes par lesquels on l’indique sont toutefois exagérés.

Le nom générique est pic, qui reste appliqué au plus grand nombre. Liions comme exemples le fameux pic de Ténériffe, aux Canaries (fîg. 48), et le pic du Midi d’Üssau (fig. 20), qui, vu de Pau, semble si bien dominer les Pyrénées. C’est ici que les synonymes employés dans les divers pays sont le plus nombreux. Dans les Alpes du Dauphiné et de la Provence, on dit : bric et brec. Exemple :

le bric du Viso (fig. 01).

On dit aussi pelve, d’où le Pelvas, le Pelvo et le Grand-Pelvoux, et même barre (des Escrins). Dans les Pyrénées , outre les pics du Midi d’Ossau, de Bigorre et autres, nous trouvons la pique longue duVignemale et la pique d’Estats ; mais le mot bric est remplacé par le mot tue: on dit les tues de Maupas, de Mauberme, de Montarqué; les sommets à peu près aussi escarpés, et de moins en moins hardis, sont nommés les tuques, les trucs et les truques, les tusses et les tausses.

L’expression de dent s’applique ordinairement aux mon-

Fig. 61. — Bric du Viso.

tagnes couronnées de plusieurs pointes, comme la dent du Midi , la dent de Jaman, la dent d’Oche, etc. Il se rapproche sous ce rapport du terme espagnol sierra, qui veut dire scie, et s’applique, en Espagne et en Amérique, à toutes les grandes chaînes.

Dans la Suisse française et la Savoie, on emploie le mot pointe. Exemples : la pointe de Sales, la pointe de Dronaz, et, pour les cimes tout à fait élancées et étroites, le mot d 'aiguille. Exemples: les fameuses aiguilles qui entourent le mont Blanc: aiguille Verte, aiguille du Dru, aiguilles des Charmoz, du Géant, du Plan, etc.

Dans la Suisse allemande, les cimes pointues sont désignées par les mots : stock (barre ou pointe de bâton) , spitze (pointe), et surtout horn (corne). Exemples : Uri Rothstock (barre rouge d’Uri), Bristenstock , Orteler spitze, Matterhorn ou Cervin (fig. 40), Schreckhorn, Wetterhorn, etc. Le mot grat, arête aiguë (Gornergrat) , a plutôt la signification des mots queyre ou taillante.

Dans les Grisons, le mot piz s’applique à tous les sommets indistinctement, comme le mot puy dans les Cévennes, et ses équivalents puig, pech ou puch dans les autres pays celtiques. Dans la langue des pays montagneux se trouvent d’ailleurs une multitude d’autres expressions pittoresques souvent mal comprises des étrangers.

Il faut remarquer, en passant, que l’acception des mots de la langue ordinaire est souvent changée. Une alpe, en Suisse, est un pâturage élevé; dans d’autres contrées des Alpes et dans les Pyrénées, le mot montagne a la même signification, une certaine étendue de pâturage; enfin le mot colline, chose plus extraordinaire, a pris un sens inverse de son sens classique : il désigne une surface creuse, ce que nous appelons un vallon.

A côté des points les plus élevés de la crête d’une montagne, dont nous venons de voir les formes multiples, nous en trouvons d’autres au moins aussi intéressants : ce sont les points les plus bas, par lesquels on pourra le plus facilement franchir cette crête ; on les appelle les cols , quelquefois passes, passages; dans les Pyrénées, ports.

Dans les montagnes à formes arrondies, les cols méritent bien leur nom ; ils sont constitués généralement par une surface à deux courbures inverses, s’infléchissant comme le cou d’une personne couchée s’infléchit entre l'épaule et la tète, ou encore comme certaines surfaces géométriques ressemblant assez à une selle de cheval. Ce sont les cols les plus praticables, ceux où la douceur des pentes permet le plus facilement de tracer des sentiers et de construire des routes.

Dans les montagnes à formes rompues et anguleuses, les cols sont formés par le fond des cassures ou l’angle rentrant entre deux pics: ils méritent très-bien le nom de fourches, qu’on leur donne souvent. Le col de la Furca, en Suisse, près de la source du Rhône, est célèbre; certains passages étroits sont désignés par le nom de hourquettes. Parmi ces profondes fissures entre des parois escarpées, nous pouvons citer le port de Venasque (fig. 28, p. 111), dans les Pyrénées.

On en voit même qui offrent des parois perpendiculaires comme deux murailles; telle, au-dessus de Gavarnie, la célèbre brèche de Roland (fig. 27, p. 110), que la tradition attribue à un coup d’épée du légendaire neveu de Charlemagne.

Une question intéressante, et dont la solution donne bien l’idée de la saillie générale d’une chaîne de montagnes, consiste à comparer la hauteur des cols à celle des sommets d’un groupe donné. Le résultat est bien différent

dans les diverses chaînes. Ainsi dans les Alpes, en général , les cols n’atteignent que la moitié de la hauteur des sommets, tandis que, dans les Pyrénées, ils s’élèvent généralement jusqu’aux deux tiers. Il en résulte que les Pyrénées, quoique ayant des sommets moins élevés que les Alpes, sont une barrière plus difficilement franchissable.

En prenant la moyenne générale de toutes les hauteurs des sommets et des cols situés entre chacun d’eux, on obtient la saillie moyenne d’un massif montagneux, ce qui permet de comparer ensuite ces massifs entre eux. M. W. Huberafait ce travail pour les Alpes centrales, et a montré que le massif le plus puissant est celui du mont Bose, dont la hauteur moyenne s’élève à 4102 m. Viennent ensuite : celui du mont Blanc, 3858 m; puis celui de l’Oberland bernois, 3753 m; puis celui de la Bernina, dans les Grisons, 3458"'; puis celui de la Silvretta, en face du précédent, 3226 m, et celui du Tœdi, 3143 m. Notre massif du mont Pelvoux viendrait probablement au quatrième ou au cinquième rang dans cette liste.

M. W. Huber a aussi fait, sur la situation relative des cols et des sommets, une remarque importante qu’il intitule Loi clés débouchés ; « Les cols les plus profondément échancrés d’un massif débouchent précisément en face des sommets les plus élevés du massif opposé; ainsi le Simplon est en face du massif de la Jungfrau ; le Gemmi , en face du mont Pose; le port de Venasque, en face delà Maladetta. »

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