‹ Les monuments antiques de lAlgerieChapitre 31 sur 118 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

On sait quels résultats heureux eut la conquête romaine pour le pays qui s'appelle aujourd'hui l'Algérie. Ce fut surtout au II" siècle de notre ère et dans le premier tiers du 111° que cette région put se développer, grâce à la paix qui y régna. Les anciennes villes puniques ou indigènes se transformèrent et s'agrandirent; ailleurs, en particulier au pied de l'Aurès, de nouvelles cités furent fondées et devinrent très prospères.

Ces villes se parèrent de beaux monuments, construits dans le style hellénistique qui régnait alors sur toute l'étendue du monde romain. Les magistrats municipaux consacraient à l'ornement de leur patrie, la plus forte part des sommes qu'ils devaient verser à leur entrée en charge et des libéralités qu'ils ajoutaient à ces taxes légales. D'autres les imitaient, par ambition ou par vanité. Ce zèle était encouragé ou provoqué par les fonctionnaires impériaux, qui, eux-mêmes, donnaient l'exemple. On employait souvent les soldats comme maçons, les ingénieurs militaires comme architectes : ainsi, Thamugadi fut bâtie par la troisième légion .

Les guerres qui ont ravagé l'Algérie pendant des siècles, les constructions hâtives des Byzantins, les dévastations des.

108 LES MONUMENTS ANTIQUES DE l'aLGÉHIE

indigènes, des Vandales, des Arabes n'ont pas anéanti tous les témoignages de cette splendeur. Il faut même dire que le développement de la colonisation française a été plus funeste aux monuments antiques que la barbarie ou l'incurie de nos devanciers; et pourtant les Boumis auraient dû respecter, presque comme des titres de pi'opriété, les souvenirs laissés par ces Romains dont ils sont venus recueillir l'héritage.

En divers endroits, on voit encore, ou l'on voyait naguère, de vastes ensembles de ruines, permettant de reconstituer l'aspect de quelques-unes de ces villes, si florissantes il j a seize siècles.

L'emplacement qu'occupait jadis Riisirade était à peu près désert lors(pie les Français y fondèrent Philippeville, en 1838'. Un ampliitliéàtre et un théâtre s'y élevaient, presque intacts; lors des travaux d'installation, on mit au jour les restes d'un grand temple, d'un château d'eau, de vastes citernes, de plusieurs mausolées, etc. La proximité des carrières de marljre du Filfîla avait permis aux habitants de Pvusicade un luxe de construction qui ne se retrouvait pas dans des cités romaines plus importantes. De tous ces monum:uits, on n'a guère respecté que le théâtre; encore a-t-il servi de carrière pendantplusieurs années.

Cirta, aujourd'hui Gonstantine, était déjà une grande ville aux temps des rois numides ; les Romains l'embeUirent à leur tour. Aujourd'hui, presque tous les vestiges de ce passé glorieux ont disparu Au point culminant de la ville, sur la

1. Pour les ruines de Rusicade, voir : Ravoisié, Ejploralion, H, pl. 45-66; T)elamare, Ea-ploration, T[>\. 15-48, 111, 156, 160; De Marcilly, Annuaire de Constanline, 1853, p. 26-28; Fenech, Histoire de Philippeville, p. 10 et suiv. ; Vars, Rusicade et Stora, ou Philippeviile dans Vanliquile (Gonstantine, 1896); Gsell et Bertrand, Musée de Pliilippeville, p. 5-6.

2. Pour les antiquités de Gonstantine, voir surtout : Temple et Falbe, Ilelalion d'une excursion à Conslanline, p. '72-98; Ravoisié, I, p. 3-36 et pl. 1-19;

place du Capitule (à la Casba), se voyaient les restes de deux grands temples: on lésa rasés en 1840. Vers la fin du siècle dernier, un be}' avait fait jeter par terre un arc de triomphe à trois ouvertures ' ; un autre arc, une porte monumentale a quatre faces, une jolie construction d'ordre corinthien, accostée d'une grande arcade, ont été démolis depuis notre occupation. Le pont gigantesque qui traversait le ravin du Rummel et qui avait été restauré en 1792, s'est écroulé en 1857; de la construction romaine, il ne subsiste guère que deux piles. L'emplacement du théâtre ne se distingue même plus. Le curieux tombeau de l'orfèvre Praecilius, décoré de peintures et de mosaïques, est enseveli sous des déblais. On a brisé une belle mosaïque, représentant Neptune et Amphitrite La vaste nécropole du Coudiat Ati a été pillée, et non étudiée. On n'a épargné que les grandes citernes du Capitole, qui ont pu être utilisées, et les ruines imposantes d'un des aqueducs aboutissant à Cirta.

Tébessa, saccagée plus d'une fois, a été néanmoins habitée presque de tout temps. Les bâtisses byzantines, berbères et arabes y ont absorbé ou couvert la plupart des monuments antiques-^. Cependant, ilrestede Thevesteim-àvcde triomphe et un temple, qui sont les })lus beaux édiiîces romains de toute l'Algé-

Delamare, pl. 113-159; Cherbonneau, Annuaire de Comlantine, 1833, p. 102- 131; Vars, Rec. de ConsL, XXVill, 1893, p. 236-343 = Vars, Cirta (Gonstantine, 1893), p. 13-122.

1. Il est possible, cependant, que cet arc ait été détruit un peu plus tard : Temple et Falbe, p. 72.

2. Une autre mosaïque de Cnnstantine, presque semblable, est aujourd'hui au Louvre.

3. Les ruines romaines de Tébessa ont été étudiées en particulier par Moll, Ann. de Const., 18o8-9, p. 26-86 ; Girol, Rec. de ConsL, X, 1866, p. 173-216 ; Playfair, Travels in the footsleps of Bruce, p. 103-113 ; Héron de V'illefosse, dans le Tour du Monde, 1880,11, p. 6-32; Ballu. Tébessa, Lamhèse, Timgad (Paris, 1894).

no LES MOjSLjMEINïS AîsTlQLES DE l'alGÉIUE

rie. Nous les étudierims plus tard eiulétail. Dans la partie méridionale de la ville franco-arabe, s'élève luilong mur, en pierres de taille de grand appareil; il a certainement appartenu à un édifice très important. Près de là, sept pieds-droits, débris d'un long portique, ont été encastrés dans le rempart byzantin. Au sud-est, on reconnaît à peine l'emplacement d"un amphithéâtre. Des tliernies, découverts au sud-ouest, entêté complètement rasés, et il n'en subsiste plus que de belles mosaïques, aujourd'hui au musée de Tébessa. Plus loin, vers l'ouest, quelques pierres de taille encore en place indiquent un arc de triomphe, qui était sans doute dressé à l'entrée de la ville romaine. L'aqueduc, long de 500 mètres, qui amenait à Theveste les eaux de la source d'Ain el Bled est d'origine antique ; mais il a été plusieurs fois remanié. A un kilomètre de Tébessa, au nord, un mausolée hexagonal est devenu une chapelle en l'honneur d'un santon musuhnan. Enfin, un grand enseml)le de ruines, désigné sous le nom de Vieux Tébessa (Tébessa Khalia) est situé à 2 kilomètres et demi au sud-ouest de la ville'. Il est difficile d'en déterminer la nature. On y distingue : 1° les restes d'un aqueduc; 2" un vaste enclos de 115"", 50 de long sur 102 de large, à l'intérieur du(|uel s'élevait un petit édifice circulaire de 6 mètres de diamètre, présentant des colonnes sur tout son pourtour ; 3° une construction carrée de 26°'50, de côté, dont la i)artie centrale est occupée par une grande cour circulaire, décorée de colonnes et pourvue d'un petit bassin au milieu, d'une piscine (?) au sud; 4° une salle en forme de trèfle. Tous ces monuments paraissent être d'assez basse époque.

1. Chédé, Rec. de Consl., XXII, 1882, p. 269-279, pl. XVIII-XXI. Sériziat, Bull, de l'Académie d'Hippone, XXII, 1886, p. 34-35.

Caesarea, capitale du roj-aimie de Juba II et de la province de Maurétanie Césarienne, couvrait un espace de 2 kilomètres et demi de long, sur 1 kilomètre et demi de large. Après Cartilage, elle était la plus peuplée et la plus riche des cités de l'Afrique du Nord^. Des fouilles faites à diverses reprises, en dernier lieu par M. Waille, ont mis au jour un grand nombre de belles statues et dégagé des ruines d'édifices importants. Il y aurait encore d'intéressantes trouvailles à faire à Cherchel, si le sol de la ville antique n'était pas presque entièrement couvert par des maisons modernes et par des cultures.

Un temple -, vaste et luxueux, s'élevait sans doute en arrière de l'Esplanade actuelle : on a recueilli beaucoup de morceaux d'architecture appartenant à ce monument. Un autre temple, dont on ne reconnaît plus que le soubassement, existait dans la partie occidentale de Caesarea. Le théâtre, bien conservé en 1848, n'est plus représenté que par un trou béant: on en a pris toutes les pierres. L'amphithéâtre et le cirque se distinguent nettement, mais ils n'ont pas été fouillés. Des restes de thermes se dressent sur trois points ; ceux de l'ouest offrent des ruines très imposantes. Ajoutons à cette énumération une grande piscine, des réservoirs dont on se sert encore aujourd'hui, des vestiges de maisons ornées de mosaïques, une infinité de tombes dans les deux grands cimetières situés à l'ouest et à l'est de Caesarea.

1. Sur Cherchel, voir : De Bliniére, Revue archéologique, V, 1848, p. 344-3S2 ; Ravoisié, III, pl. 21-52; Wahu, Bullelin monumental, XXVI, 1860, p. 147-157; De Verneuil et Bugnot, Revue africaine, XIV, 1870, p. 130-144; Héron de Vil- X^iosse, Archives des Missions, 3° série, 11, p. 391-394 ; Waille, De Caesareae monumentis quae supersunt (Alger, 1891), et diverses notes de cet auteur dans les Comptes Rendus de l'Académie des inscriptions, depuis 1886, et dans le Bullelin archéologique du Comité, depuis 1890; Gauckler, Musée de Chercfiel, p. 5 et suiv. ; Gsell, Guide archéologique des environs d'Alger, p. 39-68.

2. Ou un palais car la destination de l'édifice n'est pas certaine.

112 LES MOM'MENTS AM-IQLES DE i/aLGÉRIE

Nous avons décrit (p. 98) le rempart de Tipasa, cité voisine de Chercliel. Cette ville est curieuse surtout par ses monuments chrétiens. Mais on y voit quelques ruines d'une époque plus ancienne' : des thermes, dans lesquels on a récemment aménagé des caves, un théâtre que des entrepreneurs ont dévasté, im amphithéâtre mal conservé, un château d'eau, un édifice qui parait avoir été une basilique judiciaire, des mausolées. Dans plusieurs quartiers de la ville antique, les maisons et le tracé des rues se reconnaissent avec une grande netteté.

Mais c'est k Timgad que nous devons nous transporter, si nous voulons nous rendre un compte exact de ce qu'était une cité romaine en Afrique, au if et au m"' siècle de notre ère. Thanntgad'i , la Pompéi africaine, comme on aime à l'appeler, est aujourd'hui connue de tout le monde, grâce aux fouilles du Service des monuments hisioriques-. Commencées en 1881 par un architecte éminent, Duthoit, qui futtropmodeste et qui mourut trop tôt pourrecueillir le fruit de ses efforts, elles ont été poursuivies activement : le centre de la ville est aujourd'hui déblayé. (Voir i)lanches XVI et XVII.)

La colonie de Thamugadi {colonia Marciana Tmiana TJiamugadi) fut fondée en l'année 100, sous le règne de Trajan, par la légion 111 Attgusta. Elle était destinée à devenir « une

1. Gsell, Mélanges de VÈcole de Borne, XIV, 189i, p. .322 et suiv. Id., Guide archéologique, p. 103 et suiv.

2. Voir le grand ouvrage de Bœswilhvald, Gagnât et Ballii, Timgad, une cité africaine sous l'empire romain (Paris, 1891 et années suivantes) ;six livraisons ont paru. Conf. divers ouvrages de M. Ballu : Tébessa, Lambèse, Timgad (Paris, 1894); Les ruines de Timgad (Paris, 1897) ; Guide c/e 2'»«^arf (Paris, 1897). Parmi les travau.K plus anciens, nous citerons les articles de Masqueray dans la Revue africaitie, XX, 1876, p. 166-172, 2.57-266, 352-366, 456-459, et la notice anonyme [elle est de Duttioit], publiée dans le Recueil de Constantine,XXll, 1882, p. 33i-3i6, avec un excellent plan, paru au tome XXIII (1883-4) du même Recueil. — Voir aussi Boissier, l'Afrique romaine (2'-- édit.), p. 175 seq.

ASPECT GÉiNÉlîAL DES VILLES 113

« pépinière de citoyens romains, aptes à remplir les vides de « la légion d'Afrique, en même temps qu'un foyer de civilisa- « tion pour le pays environnant' ». On ne jugea pas à propos de l'entourer d'un rempart, que le voisinage du camp de Lambèse aurait rendu inutile-.

Elle fut détruite de fond en comble par les Maures, quatre siècles plus tard, et, depuis lors, elle demeura à peu près dans l'état où la mirent ces barbares. Les Byzantins se contentèrent d'y élever une forteresse pour barrer la route du délTlc de Foum Ksantina, un couvent-^, peut-être de misérables maisons et quelques pauvres chajiolles. Timgad n'est jamais mentionnée, croyons-nous, dans la période du m;iye;i âge. Elle resta déserte pendant des siècles ; nul étal)Iissement berbère important ne vint se superposer aux ruines de la colonie de Trajan.

Bâtie dans une plaine ondulée, ïhamugadi occupait une superficie d'environ 00 hectares. Elle était traversée dans toute sa longueur (800 mètres) par une rue qui, comme l'avenue principale des cités grecques d'Asie '', présentait, au moins dans sa partie centrale, des portiques à colonnades, abris contre la pluie et le soleil. Cette voie, orientée de l'ouest à l'est, était celle que les Latins appelaient le </ec?wîa/i?^s maximm ; elle se confondait d'ailleurs avec la grande route qui longeait le massif de l'Aurès et les monts des Nemencbas, de Lambaesis à ïheveste. A ses deux extrémités se dressaient deux arcs monumen-

\. Gagnât, Tinu/ad, p. v.

2. Il est fort possible que l'établissement de la /// Augusta h Lambèse ait eu lieu à la même époque que la fondation de Thamugadi.

3. Cette forteresse et ce couvent sont à une certaine distance de la ville romaine.

4. Conf. Renan, les Apôtres, p. 216; Choisy, IlisI aire de Varchileciure, I, p. 601.

114 LES MONUMENTS ANTIQUES DE l'aLGÉRIE

taux'. Un arc analogue, le célèbre « arc de Trajan », décorait la même voie, au centre de la ville, à peu de distance du forum. Des rues étaient établies parallèlement à cette artère maîtresse; d'autres, dont plusieurs offraient des portiques, venaient déboucher sur elle. D'ordinaire, dans les colonies romaines, le decumanus ma.rimiis était coupé, vers le milieu, par une autre grande voie, le cardo i)iarimi(^^ qui traversait toute la ville, du nord au sud. A Thamugadi, le cardo est remplacé par deux larges rues, qui, tout en étant perpendiculaires au decumanus, ne se trouvent pas dans le prolongement l'une de l'autre. Un arc indiquait l'entrée de la colonie à l'extrémité de la rue du nord, disposition qui devait se répéter au sud^.

Ces voies sont pavées de larges dalles, où les roues des voitures ont laissé des ornières. Çà et là, s'élèvent de jolies fontaines.

Le forum est longé par le decumanus, et sa grande entrée s'ouvre en face du cardo nord. Nous décrirons plus tard cette place, ainsi que ses annexes : curie, basilique judiciaire, temple, etc.

Nous devons d'ailleurs nous contenter d'énumArer ici les principaux édifices de Thamugadi appartenant à l'époque romaine; nous les retrouverons dans les chapitres suivants. Ce sont : l'immense temple du Capitole, qui dominait toute la ville, un petit sanctuaire élevé sur une cour dans le quartier occidental, le marché qui lui fait face, les établissements de bains (on en connaît trois), le théâtre. Plusieurs îlots de maisons ont été dégagés. Des tombeaux bordaient les voies qui

1. Nous parlerons au chapitre v de celui de l'ouest. Quanta celui de l'est, on est en train de le déblayer (juin 1901).

2. Les restes de la porte méridionale n'ont pas encore été retrouvés.

sortaient de Thamugadi dans la direction des quatre points cardinaux; on ne les a pas encore fouillés.

L'œuvre intéressante accomplie par le Service des monuments historiques à Tinigad pourra être entreprise avec le même succès en divers autres lieux de l'Algérie, oîi les ruines des villes antiques ne sont pas recouvertes et encombrées par des bâtisses plus récentes, en particulier à Lambbse, à Djemila, à Kliamissa et à Announa.

Les familles des soldats et les trafiquants qui vivaient de leur commerce avec la légion, habitèrent d'abord des baraquements dressés à quelque distance du camp de Lambèse. Puis, des maisons plus confortables furent construites. Des vétérans sefîxërent dans la ville naissante, et, àpartir de Septime-Sévère, les légionnaires eux-mêmes eurent le droit d'y demeurer avec leurs femmes. La/nbae.sis devint un municipe dès l'époque des Antonins^; plus tard, elle fut élevée à la condition de colonie. Dans la seconde moitié du ii^ siècle et au début du m% de beaux édifices y furent bâtis par la main-d'œuvre mihtaire.

Des fouilles ont été faites jadis, dans la ville de Lambèse, par des officiers et par les déportés de 1851 ; Duthoit les a continuées, il y a une vingtaine d'années ; les travaux de déblai, interrompus depuis, seront sans doute repris prochainement 2. A l'heure actuelle, trois temples sont dégagés sur la colline qui portait Lambaesis : le sanctuaire d'Esculape avec les chapelles voisines, le Capitole, enfin un troisième temple dont on ignore le

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