PAULS
mues pai-rélectricité garnissent ses murs; de la voûte pend le fil du pendule ([ui servit à constater la rotation de la terre ; ici et là sont exposés de curieux appareils. Et cependant l'église, dans cette transformation tout utilitaire, n'a pas perdu beaucoup de son grand et beau caractère. Les lignes architecturales sont restées, et elles impressionnent par leur gravité et par leur étrangeté même. Elles ressortent d'autant plus nettement que des teintes variées, sobres et harmonieuses, en soulignent les contours, et la polychromie ainsi employée paraît être moins une nouveauté qu'une résurrection. Que si l'on passe à un examen plus attentif de l'église, on est frappé de la dissemblance qui existe entre la nef et le chœur. La première, dans son élévation, avec sa légèreté, ses chapiteaux à feuillages et à crochets, a tous les caractères de la seconde moitié du treizième siècle. Le cho-ur et l'abside sont d'un aspect tout autre, et leur disposition aussi bien que leurs ornements leur assignent comme date, au plus lot, la première moitié du douzième siècle. On y sent les tâtonnements de l'architecture hésitant entre les anciens procédés romans et la nouvelle mode ogivale; l'arc brisé s'entremêle dans les ouvertures avec le plein cintre. Comme à Saint-Denis, (pii est de la même époque, on trouve ici un déambulaloire, mais il est irrégulier; les espacements des colonnes ne sont pas les mêmes du côté nord et du côté sud; les chapelles aussi ne sont pas d'égales dimensions : les unes ont deux baies d'éclairage, et les autres une seulement; celle du fond est en forme de trèfle, et les fenêtres y sont au nombre de trois; de hauteur inégale sont encore l'abside et le clncur, et celui-ci est moins élevé que la nef; l'edet de contraste est augmenli' par la dllférence de niveau du sol, le chcrur, chose bizarre, étant plus bas que la nef de trois degrés, ce qui confirme ce que les détails de la sculpture avaient déjii signalé, qu'il y a eu plusieurs époques dans la construction de ce monument.
Le réfectoire des moines, aménagé en bibliolliècpie, a une beauté d'un auti'e genre. .Sa double voûte est soutenue dans la partie médiane par huit colonnes légères et ei'lilées; des flots de lumière pénètrent à travers les grandes fenêtres, coupées par un meneau et surmontées d'une rosace. L'architecte, qui ne serait autre que Pierre de Montreuil, le constructeur de la saillie Chajielle, a muni exlérieurement l'édifice de contreforts qui suppoileul à eux seuls le poids et la poussée des voûtes; ceci explique la sveltesse des colonnes; elles servent plutôt encore à la décoration qu'à la solidité de la nef. L'ornementation sculpturale est d'une richesse et d'une élégance conformes aux plus belles productions de l'art du treizième siècle. Les colonnes engagées dans les murs reposent, à six pieds du sol,
LE l'HIEVniC DE SAIST-MAIiTIX ET LWlI/l.iyE DE SMSrE-<;E.\EVIÉ\'E 73 sur des consoles artistement foiiillées; les chapiteaux sont d'une variété qui déconcerte l'analyse; les deux rosaces placées en haut, entre les deux branches du pignon, sur chacun des deux petits côtés, ont des contours souples et délicats; les clefs de voûte, toutes diflerentes les unes des autres, entremêlent les fruits aux feuillages, représentation bien à sa place dans un réfectoire. La chaire en pierre du lecteur — les moines étaient tenus d'écouter pendant le repas une lecture pieuse — porte sur un encorljellement merveilleusement ouvray-é.
La polychromie, dont on a déjà indiqué l'heureux enq)loi dans la chapelle, multiplie ici ses tons et ses dessins; les fresques allégoriques modernes de l'Art et de la Science, (ju'il pouvait paralli'e téméraire de placer dans ce décor moyen âge, ne détonnent pas, grâce au génial talcnl de leurs auteurs.
Sur 11' liane méridional de la biblicjtluMjue est jjcrcée \inù porte qui communiipie avec le cloître, lui-même vestibule de la chapelle; cette |)()rte n'a pas la simplicité du reste de r('(lilice; elle est marquée à l'empreinte du golhi(|ue lleuii du (piinzième siècltî, date |)robable d'une reconstruction partielle de l'éililice. Une nouvelle transformation fut opérée au dix-huitième siècle, et c'est alors (pic s'élevèrent le cloître, tel <|ue nous l'avons sous les yeux, et les bâtiments de la façade principale dont le Conservatoire a fait des salles de nuisée. Au moment de cette utilisation, une difliculté se présenta : ou voulait placer l'entrée sur la rue Saint-Martin; or, les religieux avaient établi leur escalier d'honneur exactement sur la façade opposée. De là l'ingénieuse combinaison de l'architecte Vaudoyer : son grand escalier extérieur à perron débouche sur le palier auquel accède, de l'autre côté, rescalier du dix-huitième siècle.
Nous ne saurions quitter le prieuré sans parler de l'église Saint-Nicolas des Champs, nous l'avons dit, devenue paroisse indépendante à partir du (piinzième siècle.
Avec sa façade à pignon pointu, sa grande rose, ses niches qui abritent des statues modernes, Saint-Nicolas, serré à droite et à gauche par de hautes maisons particulières, ne donne pas l'idée d'un édifice considérable. Mais, une fois à l'intérieur, on est surpris de ses grandes proportions. La nef principale, une des plus longues de Paris, est encadrée d'un double collatéral, ce qui, avec les nombreuses chapelles, et vu l'absence des bras de transept, donne à l'ensemble la forme d'iui vaste parallélogranune. L'impression que l'église produit est toute de grandeur et de
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sévérité. Elle avait, cependant, autrefois ses cérémonies joyeuses, aux jours oii les enfants de chœur de Notre-Dame venaient en procession lurliulente y célél)rer la fête des Fous.
L'édifice se divise eu deux parties de dates distinctes : ici, du côté du portail, jusqu'au milieu de la septième travée, c'est le gothique fleuri avec ses faisceaux de colonnes sans chapiteaux s'élançant d'un seul jet jusqu'à la naissance des voûtes, et d'où partent les nervures qui se rencontrent en arc brisé; là, c'est la construction imitée des ordres grecs, telle que l'exécutait le dix-scplième siècle : voûtes en plein cintre, colonnes à chapiteaux doriques. Coi)cndaiit si grande est la nef, si lointaine la pcrs|)ective, cpic l'œil ne s'arrête pas à cette dissemblance.
La porte latérale débouchant dans la rue Aunuiire est une des plus belles œuvres de la Renaissance. Elle est en plein cintre, avec quatre pilastres cannelés d'ordre composite soutenant un fronton. L'artiste a accumulé sui' cette façade, (pii porte la date de 157G, sous le règne de Henri III, roi de France et de Pologne, les sculptures au goût du tiMiips : rinceaux, guirlandes, figures d'anges et incrustations de marljrc. Ses vantaux de bois ont été, eux aussi, ciselés avec une finesse charmante.
La visite à Saint-Nicolas des Ciiamps termine notre étude archéologi(pie du prieuré de Saint-Martin. Send)lable au naturaliste (pii suit et détermine les stratifications du sol, nous avons recherché la marque imprimée à la construction par les différents âges : le douzième siècle clans l'abside et le chanir de la chapelle de Saint-Martin, le treizième siècle dans sa nef ainsi que dans le réfectoire des moines, le quinzième siècle tlans la jxirlc; latéi'ale de ce même réfectoire et dans la partie inférieure de Sainl-Nicoias des Champs; le seizième siècle dans le portail de la rue Aumaire; enfin les dix-septième et dix-huilième dans la seconde moitié de l'église et dans les bâtiments claustiaux.
A ce corps ainsi reconstitué, essayons di^ rendr.' la vie et repeuplons-le, par l'imagination, de ces moines nombreux que Cluny, la |niissante maison mère, envoyait à Paris pour leur formation intellectuelle ou la pratique des règles monastiques. Cette résurrection sera possible, grâce à une série do documents poussiéreux que la patience des savants a déchiffrés, et qui fournissent sur les habitudes de vie intime des religieux des détails généralement ignorés. Tel est le cahier de Bertrand de Pibrac, prieur de Saint-Martin des Champs, en 1346, oii est tracée une sorte de <^ode des droits et devoirs des divers dignitaires et officiers du couvent.
LE PniEilili DE SAI.\r-MM!TI.\ ET I/AllIliVE DE SA[.\rE-aE\EyiE]E 77
Un autre registre, tenu du 10 août 1438 au 21 juin 1439, apporte, entre autres témoignages, la preuve de l'indéjiendance des moines, dans la limite de leurs attriijutions, même à l'égard de leurs supérieurs. En voici un exemple.
Jacques Séguin avait été nommé prieur en l'i2."). Il avait pour liôleUcr le frère Louis de Goulon; croyant, à tort ou à raison, avoir à s'en plaindre, il se décida à le rcMiiplacer, en l'i32, non d'ailleurs sans avoir recueilli l'avis du sous-prieur, du tiers prieur, du (piarl |)iieur, du sacristain, du pitancier et du chantre. F^'hùtelier ainsi évincé ne se tint pas pour battu, porta sa cause devant le l'arlemcnt et fit signifier par huissier à son prieur défense d'attenter aux prérogatives de l'oriice dont il se prétendait toujours le seul et légitime titulaire, et ce sous [xune de cent marcs d'argent d'amende. La menace était sérieuse, puiscpuî le prieur n'osa pas passer outre et prit le parti de se procurer en dehors du monastère les provisions dont il avait besoin pour sa table particulière, et de les payer de ses deniers. Son receveur, Gilles de Damery, fut chargé de tenir le relevé exact des dépenses, dans l'intention probable d'en obtenir plus tai'd le remboursement. On voit (|ue le prieur n'exerçait pas un l)ouvoir sans contrôle et ([u'il devait compter avec les revendications de ses subordonnés.
Si nous passons à l'examen des menus consignés sur celte sorte de livre journal, nous constatons qu'ils sont généralement modestes. Qu'on ne se hâte pas cependant d'en allribuer tout le mérite à la frugalité du prieur. Si les faisans et les daims n'y figurent (jue deux fois, si les conils ou lapins n'y paraissent qu'aux jours de fêle, s'il n'y est point fail mention d'huîtres et de poissons de mer, cela vient plutôt de ce (juo les Anglais tenaient la campagne, pillaient les fennes et bloquaient Parif, qui, pendant cette période de la guerre de Cent ans, se trouva plongé dans une profonde misère. Il y avait dont- |>our le moine nécessité à se priver do nu^ts délicats. Cela ne l'empêchait pas d'inviter à sa table ses amis et ses voisins, le prieur de Saint-Leu, le curé de Saint-Nicolas des Champs, les procureurs et les officiers de Parlement (pii s'occupaient de ses intérêts, et d'autres eiu'ore.
Peu fier, le prieur ne faisait pas peser son joug trop lourdement sur ses subordonnés et, en l'absence d'une rigoureuse austérité monastique, pratiquait, comme le fera bientôt Rabelais, un doux épicurisme. « En lisant ces détails, écrit M. Siméon Luce, à qui nous avons fait de larges emprunts, on verra que le passé de notre pays, tel qu'on le saisit dans les documents les moins suspects et les plus authentiques, n'a rien de commun, même aux pires époques, avec ce moyen âge de fantaisie, fabriipié
PATIIS