TROIS HOTELS DU SEIZIEME SIECLE
SOMMAI Ki;
Les vcstigos de Miôtcl de Scipioii S;irdini, banquier île la cour des Valois. — L'hiMel de Diane do France, puis du président de Lamoignon. — L'li6lel Carnavalet, liabitc ensuite par M"'» de Sévigné.
1 los j^raiuls iiiouimuMils de rL'|)o(|UL' iIc la lU'iiaissance ne subsistent qu'eu très petit nombre, il en est de même, à |)lus l'ui-|(' raison, des lii'dels particuliers; les uns ont cil' détruits, les antres ont «'té modifies an point d'en èlre méconnaissables, et cette transformation ne s'est pas seulement oj)éréc an cours de ces dernières années, dans les remaniements profonds qui ont fait de Paris comme une ville noiiNclle, mais dès le dix-septième siècle il fut de mode — nous en montrerons (pielqiies exem|)les — de rajeiinii-, de moltr<' au goût du jour, les habitations (|ui n'étaient |)as disposées dans les conditions d'étendue et de confort en rapport avec les usages d'une société cliez bupielle la vie de salon tenait une place importante.
L'hôtel de Scipion Sardini, dont il va être (piestion tout d'abord, nous est ])arvenu tout mutilé; mais très originale et très caractéristique est la physionomie de son propriétaire. L'hôtel de Diane de France est d'une belle et imposante architecture; néanmoins, au siècle suivant, le prési-
(lent Lamoignon crut bon de le moderniser en l'ornant d'un portail comme on les faisait de son temps. Bien plus considérables furent les modifications apportées dans l'ensemble comme dans les détails de l'hôtel Carnavalet, iuiparfailcnient préservé par le nom de son architecte l'ierre Lescot et les sculptures de Jean Goujon.
Ainsi s'explique la disparition de tant d'oeuvres gracieuses, qui fussent parvenues jusqu'à nous en plus grand nombre si le marteau des démolisseurs n'était venu en aide aux morsures du temps.
Dans le quartier JNIouffetard, à l'extrémité de la rue de la Clef, à l'angle des deux j'ues Scipion et du Fer-aux-^Ioulins, s'élève, entouré de hautes murailles, le bâtiment de la Manutention des hospices civils de la Seine. On y fabrique journellement les seize mille cinq cents kilos de pain nécessaires au service do l'Assistance publique. Le grain y arrive par convois; il est criljlé, ti-ié, écrasé par des procédés mécaniques et l'éduil en une biauchc farine (pie l'on garde en magasin jus(prati ninmenl où, par un ingénieux système de coiuiuils. elb^ est amenée dans les pétrins, battue par des liras de fer et convertie en un beau pain doré. Les bâtimenls s'étendent, uniformes en leur banalité, autour d'une cour quadrangulaire. Sur l'une des faces, cependant, se découvre sous le crépi une ancicMiie construction, aux matéi'iaux caractéristiipu^s. Une suite de six arcades en pierre i\v taille, dont (|uatrc sont aujoui'd'hui fermées par une cloison, portent, dans l'espace compris entre la retombée des voûtes, des médaillons de terre cuile icprésentant des liustes de personnages : hommes à la barbe pointue, dames à la large collerette, gracieuses et souriantes. Tous les médaillons sont loin d'être de même bonne conservalion; ils rappellent du moins le mode de décoration italienne du seizième siècle, l(d (pi'il lui amené de Toscane à Paris, ]iar un des nombreux immigrés accourus en Fraïu-e à la suite d(^ Cathei'iiie de Médicis.
C'est précisément un de ces nouveaux venus, Scipion Sai-dini, qui fil construire l'hcitel dont nous avons sous les yeux quelques vestiges. Ses contenqiorains disaient de lui que, <( petit poisson en son paj"s, il s'était i'ait baleine en France ». Sa fortune avait, grâce à la faveur royale, grossi avec une stupéfiante rapidité. Devenu puissamment riche, il lui manquait, pour avoir à la cour ses grandes entrées, d'être allié à une noble famille. Peu scrupuleux sur la question d'honneur, il épousa Isabelle de Limeuil, une des reines de beauté de Vcscadron volant de Catherine, une de celles qui faisaient dire qu'elles étaient « toutes bastantes pour mettre le feu par tout le monde «. Isabelle avait, quelques années auparavant, enflammé le cœur du prince de Condé, dont elle eut un fils, inconvénient auquel Sci-
raoi^ iinTEi.s du si:iziL\\ffc siècle
j)ion Sardini ne s'arrêta jias. \\hc\ ce que raconte à ce propos le joyeux lirantôme : « Cette demoiselle, [muv être l'une des belles et des agréables de son temps, nonobstant l'abandon qu'elle avait l'ait de son corps à ce prince, ne laissa à trouver un |)aiti d un li-ès riche homme, mais non de semblable maison; si ])ien cpie, se venant à rç|)r(K lier l'un it lautrc les honneurs cpi'ils s'étaient faits de s'être entremariés, elle qui estoit d'un si grand lieu de l'avoir espousé, il luy fit réponse : « Et moy j'ai fait plus « |)our vous ([uc vous pour moy, car je me suis déshonoré poui' vous « remettre votre honneur; « voulant inférer |)ar là que, puisqu'elle l'avait perdu estant jeune lille, il le luy avoit leiuis l'ayant prise ])oui- l'cmme. » Scipion Sardini tii'a d'ailleurs prolil, pour sa l'ortune, de son union avec Isabelle de Limeuil, et il obtint de la reine mère le titre de baron de Chaumont-sur-Loire. Le financier était ingénieux comme pas un pour inventer des taxes nouvelles et les all'ermer à son avantage; aussi Henri III, quand il elail ii cou il d'ai'g(Mit, — et cela était fréquent, — avait-il recours aux services de l'Ilalien. Celui-ci, ban(|uier du roi pouisa cassette personnelle, des seigneurs et des niend)r(>s du clergé, faisait, sui- gages, des avances dont l'énormité nous étonne. Le l'arlement et la bourgeoisie le détestaient, et, n'était la protection particulière dont le couvrait le roi, les gens de justice lui eussent fait mauvais parti. L'Estoile nous a[)prend (pie « le i-oy fit venir pai-devers lui, nu Louvre, le président Le Faure et d'Auguescliiii, piocuieur en la cour des aidrs, les bl;\ma aigrement de ce (pi'ils avoient envoyé Sardini prisonnier à la Conciergerie, à cause qu(; île son autorité il avoit fait iiiipiimer ledit du Pai- Icmeiit de Paris, publié peu de jours auparavant en lailite cour, et fait mettre en l'arrest de publicature qu'il avoit été i)ublié et registre... Et envoya Sa ^lajcslé ledit pit'sideni entoure du grand prévosl et tie si's archers iclirçr .Sardini de la Conciergerie et le lui ramener jiar la main au Louvre, et puis ordonna au pauvre |)r(''si(lent daller en sa maison, <|u'il lui (ioniia pr)iir prison et où il delaeiira quinze jours. » (^)u'y a-t-il d'étonnant, avec de jiareilles nniMirs gouvernementales, (jue la journée des Barricades ait, moins d'un an après, obligé le dernier des \'alois à prendre la fuite. Scipion Sardini ne demeura naturellement pas, au cours de l'émeute, dans son hôtel de Paris. Piiidemment, il avait expédié dans la maison qu'il possédait à Blois ses caisses d'or; il les mit ;i la disposition de son maître. Les Cuises s'en vengèrent en le faisant arrêter par une troupe
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(ralflilés, un jour qu'il tlescciulait la Loire en balcau; ils ne le relâchèrent ([u'après le pavement d'une forte rançon. Cette aventure avait rdroicli l'ardeur <\\\ financier pour l'aclion politique; il profita des dispositions pacifiques de Henri IV pour retourner à Paris. Il ne recouvra jamais son crédit, car le Béarnais se passait volontiers d'intermédiaires (piand il avait besoin d'argent, et Sully remplissait les coffres royaux. D'un autre côté, l'âge arrivait pour le traitant, qui avait tourné son activité du côté des belles-lettres et se picpiait de les protéger. Il mourut vers 1011. Ses héritiers ne tardèrent pas ii se défaire du somptueux hôtel, (pii devint un hospice à l'usage des vagabonds, jusqu'à l'époque de sa prise de possession par la boulangerie de l'Assistance publique. Étrange destinée de cette demeure bâtie avec le produit des bénéfices réalisés en pressurant le peuple, et où maintenant se fabrique le pain des pauvres!
De grandes dimensions, puisqu'il occupe tout l'espace compris entre la rue Pavée et la rue des Francs-Bourgeois, l'hôtel de Diane de France est aujourd'hui partagé entre plusieurs industriels, et sa cour est encomjjrée d'un matériel de peintre en bâtiments. Sa destination nouvelle, son morcellement, n'ont rien l'ait perdre à sa façade de sa noble'majesté. Des pilastres aux chai)iteaux corinthiens encadrent les fenêtres à bandeaux avec l'rontoiis triangulaires, et sur les frises sont sculptés, entre autres ornements, le croissant de la déesse des nuits, des cors de chasse et des tètes de chiens.
L'hôtel avait été construit en ellV'l ])ar Diane, lille naturelle de Henri II, alors qu'il était Dauphin. Son père l'avait fait élever avec soin, et il l'afTeclionnait d'autant |)lus que, de tous ses enfants, elle seule lui ressemblait, chose (pie les ennemis de Catherine de Médicis ne manquaient pas de faire malicieusement remarquer. Diane aimait la chasse et était excellente amazone. « Je pense, écrivait Brantôme, cpiil n'est pas possible (pic jamais dame ait été mieux à cheval. »
^'euve en secondes noces du fils aîné d\i connétable de ^Montmorency, (die (it, en Ifi?!), commencer l'hôlel (pii nous occupe. Par sa magnificence, il était on rapport avec le rang que la princesse tenait à la cour, où elle aimait à se prévaloir de sa qualité de fille et sœur légitimée de rois. Elle avait une vive affection pour Henri III, qui la payait de retour, et elle ne l'abandonna jamais dans ses malheurs. Ce fut elle (pii négocia, après la mort des Guises, un rapprochement, fécond en résultats, entre le roi de Fiance et le roi de Navarre. Quand celui-ci monta sur le trône, il entoura Diane d'une grande considération, car il avait en elle toute
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confiance. Il lui dit un jom- : « Madanio, si vous nie donnez voire parole que je ne «lois avoii' aucun sujet de défiance et ([u"on veut agir sincèrement avec moi, toutes stipulations sont inutiles : j'en crois [ilus à votre parole cpi'ii mille pages d'écriture. » Elle mourut eu UJl'J, âgée de plus de quatre-vingts ans, après avoir vu passer sept rois sur le trône de l'rance.
Son liotcl, au<|uel on travaillait depuis trenle-neul' ans, Cul achevé par Charles de \'alois, duc d'Angoulènie, ce fils naturel de Charles IX et de IMarie Toucliet, qui, ayant pris part à la conspiration de Hiron contre Henri IV, avait dû son salut à l'intervention de Diane de France.
Celle-ci avait démontré au roi qu'à l'aire ainsi périr le fils d'un de ses prédécesseurs, cela pouriail servir un jour de titre contre ses propres enfants naturels. L'argument ne pouvait manquer de toucher Henri, qui se rendit.
Le troisième propriétaire de l'hôtel l'ut le président de Lamoignon. On est avec lui en plein dix-septième siècle; et nous avons dit combien la mode était alors aux nouveautés architecturales.
Splendide était la demeure de Diane de France, construite d'ailleurs à cheval sur les deux siècles, et par conséquent dans des conditions en
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partie conformes aux usages récemment adoptés pour la tlisposilion des appartements. Le président conserva donc l'hôtel comme il était, en lui donnant toutefois, pour le rajeunir, un portail selon le style en faveur. C'est celui que nous voyons, à fronton cintré, avec, dans la partie centrale, entre deux figures d'enfants, un cartouche aux armes du magistrat. Cet ajout, en somme insignifiant, n'a pas altéré le caractère des façades. Beaucoup plus profondes ont été les transformations apportées par le dix-septième siècle à la maison que nous allons maintenant visiter.
La rue de Sévigné, où se trouve l'hôtel Carnavalet, s'appelait autrefois de la Culture-Sainte-Catherine, en souvenir des terrains de rapport appartenant à l'abhaye de Sainte-Catherine du Val des Écoliers. C'est dans cet espace libre que Jacques des Ligneris se fit, en 1544, édifier une demeure.
]\Iagistrat fort riche, ami des arts, il jouissait d'une grande considération, à laquelle il avait dû d'être désigné pour représenter la France au concile de Trente. Lorsque Henri II mourut, tout à côté, dans l'hôtel des Tournelles, là où a été établie la place des Vosges, les fils du roi défunt descendirent chez des Ligneris pour revêtir, au moment de la cérémonie funèbre, l'officiel costume de deuil. Sa maison était donc une des plus importantes du quartier. Essayons de nous la représenter dans son aspect primitif.
L'hôtel, situé entre cour et jardin, se composait d'un corps de logis principal, avec deux toutes petites ailes en retour. Ce corps de logis, de la hauteur d'un étage, avait des combles élevés et un toit pointu, encadrés d'une balustrade à la partie inférieure.
La cour était limitée à droite et à gauche par deux galeries à rez-dechaussée; la première, fermée, contenait les remises ou communs; la seconde, sorte de logffia à arcades ouvertes, servait de promenoir. Sur la partie antérieure, le carré était bordé par une galerie de même hauteur que les ailes, avec, au centre, le portail d'entrée.
Les lignes architecturales de l'hôtel étaient fort belles : Pierre Lescot en avait donné le plan, et la décoration était des plus soignées. Jean Goujon y avait travaillé, et après lui ses élèves. On admire justement les délicieuses sculptures tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du portail, avec ce choix de sujets tout personnel qu'affectionnait la Renaissance. Pour rappeler les hautes fonctions dont était chargé le président des Ligneris, l'artiste avait représenté le triomphe de la Loi, personnifiée par une femme avec un joug pour attribut, sur la Violence figurée par deux lions domptés.
La porte d'entrée des aj^partemcnts, sur le perron de gauche, était
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surmontée trun bas-rcliel' montrant îles enfants endoiiuis porteurs de llambeaux allumés, pour signifier (jue la Justice veille toujours, même alors qu'elle parait sommeiller. Entre les fenêtres de la façade, on voit les Quatre Saisons si connues : ÏÉté, symbolisé par une fenuiu^ aux formes puissantes; le P/iiitcDips, par un(> gracieuse jeune fille; VAulo/iiiic, par un homme dans la pleine maturité de Tàge; Ï/Ii\'er, par un vieillard.
Les clefs de voûte des arcades de la galerie sont ornées de lèles grotesques, d'un réalisme saisissant, taillées par Paul Ponce. Un escalier à vis, pralicpu' dans Tavanl-corps de gauche, comluisait dans les apparteiiicnls décorés de peintures de genre galant. Dans le salon j^^ .^
on pouvait admirer une monumentale et majestueuse cheminée; nous aurons à en leparler à propos de la marcpiisc de Sévigné.
Tel était l'hôtel (pie M. des Ligiicris s'était faitl)i\tir, avec le goût éclairé d'un connaisseur, par des arlist(>s dont les rois sollicitèrent ensuite le concours pour rédi(i<ati<in de leurs palais et de leurs châteaux.
La maison passa après lui aux mains de la veuve de François de Keinevenoy, [):ii' corruption Carnavalet, Hrcton d'origine, grand écuyer de Henri II et gouverneur du duc d'Anjou.
M'"" de Kernevenoy, belle, riche et foit bien en cour, se consolait de son veuvage, et 1 hôtel fut témoin île jojeuscs équipées, fréquentes en ce temps dont I5rantôme nous a dépeint les mu'urs faciles. A|)rès trente années de posses- ■" ■"^*'* goujon sien, elle vendit sa coquette demeure à Florent d'Argouges, trésorier de Médicis, qui, amateur des modes italiennes, lit icnianier l'aile droite pour y établir un escalier à double rampant, aujoiiiirinii disparu.
Claude Hoisiève, propriétaire après lui, était une des créatures de Mazarin et intendant de Fouquet de 1G55 à IGtil; il lit opérer les remaniements très importants qui ont donné à l'hôtel Carnavalet sa physionomie actuelle.
Riche et i'astueux, le traitant ne s'accommodait ])as des appartements d'aspect déjà suranné et de dimensions restreintes. Il résolut de modifier sa demeure selon son goût, et il s'adressa à François ^Nlansard. Celuici, respectueux de l'œuvre de son prédécesseur, la conserva dans ses parties essentielles et, |)Our gagner de l'espace, éleva d'un étage les trois côtés du carré, jus(pi'alors simple rez-de-chaussée. L'escalier à vis de l'avant-corps de gauche fut supprimé et remplacé par l'escalier à rampe de fer cpii subsiste encore.
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La décoration des façades nouvelles fut mise en harmonie, autant que faire se pouvait, avec celle de Jean Goujon. Par analogie avec les quatre Saisons, les quatre Éléiuenls furent sculptés sur la façade de l'aile gauche, tandis que quatre déesses symboliques, de valeur artistique inférieure, étaient représentées en bas-relief sur la façade de l'aile droite. Claude Boislève ne devait pas profiter de son hôtel modernisé : il allait rinaugurer, lorsque Fouquet fut disgracié. Lui-même, jeté en prison, eut tous ses biens confisqués. L'hôtel fut vendu, et son nouveau maître le mil en location.
Il pourra paraître que nous avons beaucoup insisté sur les modifications successives apportées à l'hôtel primitif. Cela nous a servi à expliquer-par un exemple la cause de la disparition de tant d'œuvres de la Renaissance française. Comment, d'ailleurs, résister au plaisir de parler, à propos de l'hôtel Carnavalet, de la spirituelle marquise de Sévigné? On nous eût justement reproché de la passer sous silence.
Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné, n'était pas précisément jolie, mais sa figure souriante réfléchissait la bonhomie et l'intelligence, et ses traits s'éclairaient dans la conversation au point que, suivant l'expression d'un de ses amis, chez elle l'esprit éblouissait les yeux. A'euve à vingt-six ans, elle avait, par le fait de cette situation, une liberté d'allures qui ajoutait encore au piquant de sa physionomie. L'assurance, la vivacité des reparties, l'à-propos d'un bon mot qui monte aux lèvres et qu'une jeune femme peut ne pas retenir, donnait à son entretien un charme inexprimable, et son salon no désemplissait pas d'hommes qui avaient nom le prince de Conli, Turennc, le surintendant Fou(|uet, le duc de Rohan, le comte de Liule et tant d'autres ((ui lui faisaient une cour assidue, sans résultat d'ailleurs, mais aussi sans qu'elle les décourageât complètement. Elle était coquette assurément, mais n'allait pas plus loin, et Bussy-Rabutin, son cousin, se vengeait de ses dédains eu disant d'elle que sa vertu était question de tempérament.
Insensil)le à l'amour, elle donnait tout ii ramilié et était foncièrement bonne, aimable et bienveillante. C'est une des raisons pour lesquelles elle avait toujours autour d'elle nombre d'excellents amis.
Ses habitudes mondaines lui avaient fait attacher grande importance au choix de son appartement.
{^uand clic quitta la rue Court-aux-Yilains pour venir s'installer dans l'ancien hôlel des Ligneris, elle laissa éclater sa joie dans une lettre adressée à sa fille : « Ah! quel bon air nous avons dans celte Carnavalette, au prix de la Courtaude! » écrivait-elle le 4 octobre 1G77; et dans une lettre du 7 du même mois elle ajoutait : « Dieu merci, nous avons l'hôtel
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(^arnavalel! C'est une allairo ailmirahie; nous aurons le l)el air, une belle cour, un beau jardin, un l)eau quartier! » Le bel air dont il s'agit a rapport aux gens de haute qualité cpii demeuraient dans le voisinage, notamment place des Vosges.
Le montant de la location était assez élevé : de cin([ à six mille livres.
Mais la l'amille en partageait les frais. M'"" de Sévigné habitait le premier étage du corps de logis du fond, ayant auprès d'elle ^I'"" de Grignan, sa fille, qu'elle aimait au point de ne la vouloir jjas <piilliM'. .Mais celle-ci, se trouvant « tro[) cousue », emj)runta, dans l'aile dr-oile, une partie de l'appartement « du bon abbé de Coulanges ». ^L de (îrignan, gouverneur de Provence, n'avait besoin que d'un pied-à-terre, il occupait le rez-de-chaussée du biMimenl central, quand il venait à Paris. Le fils de la marquise logeait sur la rue. Dans cette cohabitation, M'"° de Sévigné s'était réservé le soin de la direction.
Un jour, — c'était trois ans après la prise de possession du logis, — le premier terme du bail renouvelable étant écoulé, peu s'en fallut (|u'elle ne le résiliât. Que s'élait-il donc passé? M'"" de Sévigné soulfrait de voir dans son salon, fréquenté par de si grands seigneurs et de .si nobles dames, au lieu des petites cheminées à la mode, le large manteau sculpté des cheminées Henri II (|ue Mansard avait eu soin tle respecter. Dans un accès de naïf vandalisme, elle en décida la démolition, et, plutôt cpie de céder, elle eût quitté l'hùtel. Usant de diplomatie, elle profila de l'absence du propriétaire, s'adressa à une tierce personne plus accommodante et eut enlin la joie d'ariûver à ses fins. « Il est sui'vcnu tout à propos, écritelle, un fort liduniMi' lioinnic à (|ui nous avons all'aire en l'absence de JL d'Agaurry; il demande seulement le temps d'écrire |)our avoir la permission d'atta([uer la ^neille antiquaille de rUeminée, dont il ne doute point; et, cela étant, il n'y aura rien de mieux ni de plus tôt fait. »
On voit par ce trait — et il s'agit ici, remar(|uons-le, d'une femme de goût et d'esprit cMti'c toutes — dans (juel profontl dédain furcnl tenues, dès le dix-septième sièile, les protluctions île la Renaissance : il n'y a par conséquent pas lieu, comme nous le disions en dél)ulant, d'être surpris de leur rareté.