LE C.ARMEL DE LA RUE D ES FER
imao-e de la tombe. Elle s'y étendit la face contre terre; un voile fiinéraire la recouvrit, la cachant à jamais aux yeux de tous : morte pour le monde, elle naissait à l'éternité.
Pendant trente-six ans, elle mena, modeste et pieuse, la vie des humbles sœurs, qu'elle édifia par une scrupuleuse observance de la règle; elle recherchait les besognes les plus vulgaires, et se mortifiait de toutes façons. Les adversités, les chagrins, ne lui furent pas épargnés; elle fut frappée dans ses afiections les plus chères : elle supporta tout avec résignation. Enfin la mort vint la trouver : elle l'accepta comme l'expiation dei-nière. Lorsque Louis XIV connut la triste nouvelle, il ne pleura pas : « Elle était morte pour moi, se contenta-t-il de dire, du jour où elle s'était donnée à Dieu. » Il était alors Agé de soixante-douze ans et avait, depuis vingt-quatre ans, épousé M""" de Maintenon.
L'action de M"'" de Maintenon ne fut pas, (|uoi qu'on en ail dit, malfaisante. Sa piété était sinon éclairée, du moins sincère; elle se donna la mission de réformer les mœurs, de corriger l'orgueil de son royal époux. Les décisions politiques ins[)irées par elle ne furent pas uniformément bonnes, mais elle eut le mérite d'amener Louis XIV à faire céder ses sentiments personnels devant le bien t\\\ pays. Sous son iiilIinMice, Louis cul la force de supporter les malheurs cpii assombrirent son extrême vieillesse.
On a rarement vu en effet, et en si peu de temps, une succession aussi ininterrompue de deuils; la mort faucha dans la famille royale avec une persistance devant laquelle trouva gr;\cc seulement \u\ frêle enfant de deux ans, le fului- Louis .X\'.
Elle était nombreuse, cependant, et donnait toute espérance de durée, cette lignée de trois générations de princes pleins de santé et de vie. C'était d'abord le Dauphin, si populaire auprès des dames de la Halle, l'ancien élève de Bossuct. Ce prince eut trois fils : le duc de Bourgogne, le (lue d'Anjou et le duc de Berry. Anjou (Mail devenu roi d'Espagne, Bourgogne était destiné à être roi de France; Berry seul n'avait pas de couronne en perspective, et il s'en consolait en disant (|u'il en aurait moins de souci que ses frères.
Le duc de Bourgogne avait ou Fénelon pour ])récepleur, et celui-ci avait, on le sait, exercé, par son ascendant sur ce caractère difficile, une induencc prépondérante, changeant sa violence en bienveillance et en douceur. Les principes politiques (|u'il lui inculquait étaient en contradiction avec l'absolutisme de Louis XIV, et d'autant plus appréciés par le peuple. Le duc avait épousé Marie-Adélaïde de Savoie, qui avait, elle aussi, le don d'inspirer l'affection autour d'elle. Elle n'était pas belle, mais son
enjoiieineiit exerrail une sédiiclion à laquelle Louis XIY lui-même ne savait pas échajiper; le roi lui pardonnait tout, car ses espiègleries Tanuisaient et le poursuivaient parfois jusque dans les graves discussions du conseil. L'union du duc et de la duchesse avait été féconde; ils avaient eu deux enfants : le duc de Bretagne, âgé de cinq ans, et le duc d'Anjou, âgé de deux ans au moment des terribles catastrophes que nous allons raconte I-.
On a l'ail, au dix-septième siècle, un effrayant usage du poison. Déjà lorsque, en 1070, était morte [Madame, duchesse d'Orléans, d'aucuns prétendirent que la crise finale avait été provoquée par l'absorption d'un verre d'eau de chicorée préparée par une main ennemie. A plus forte raison le mot de poison fut-il prononcé lorsque, à partir de 1711, en quelques mois, lurent successivement enlevés, jiresque juscpi'au dernier, tous les héritiers directs du trône.
C'est le Dauphin, celui que l'on appelait Monseigneur, qui inaugure la série. 11 était à son château de Meudon, avec une fille, la Choin, dont il avait fait sa femme. 11 l'ut pris tout d'un coup d'une fièvre ardente et enlevé en quelques heures. Louis XIV, prévenu, vint pour assister à ses derniers moments; mais, voyant que tout espoir était jierdu et pressé de rentrer dans son palais, il n'atlondil pas que son fils eût rendu l'àme, et sur la terrasse du château il donna avec le plus grand calme à Pontchartrain des ordres pour le conseil du lendemain. C'est la Choin qui ferma les 3'eux du fils de France. Son corps l'ut emporté à Saint-Denis dans un carrosse dont une vitre dut être cassée pour laisser passage à l'extrémité du cercueil.
Par celte mort, le duc de Bourgogne devenait dauphin. Peu de semaines après, il recevait de différents côtés, notamment de la part du roi d'Espagne, son frère, l'avis d'avoir à se tenir sur ses gardes, qu'on voulait attenter à sa vie et à celle des membres de sa famille. Quelques jours après, la duchesse fut atteinte tout à coup de douleurs si violentes, de déchirements d'entrailles tels que, dès le dcjjul, elle s'attendit à mourir : « Je suis encore aujourd'hui princesse bien-aiméc, disait-elle à la dame d'honneur qui la gardait; demain je ne serai plus rien; après-demain je serai ou]>liée. » Les soins de sept médecins ne la sauvèrent pas.
Le diu- de Bourgogne aimait tendrement son épouse. Durant sa maladie, on le voyait échevelé, se promenant à grands jias dans les allées du parc, ou bien agenouillé des heures entières sur les dalles de la chapelle. Quand la duchesse eut rendu le dernier soupir, il alla se jeter aux pieds du roi, sanglotant et grelottant. On l'emporta : il ne devait plus se l'clever, et la foule attristée put contempler dans la grande chambre du
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château, sur le même lit d'apparat, les cadavres du Dauphiu et de la Dauphine.
Rien plus, leur lils, le petit duc de Bretagne, frappe par la mystérieuse maladie, fut porté à Saint-Denis sur le char funèbre (jui emmenait ses parents.
Le duc de Berry, frère du duc de Bourgogne, de complexion robuste, paraissait heureusement comme en réserve pour assurer la succession au trône, si le tout jeune duc d'Anjou, venait ù disparaître. Deux ans ne s'étaient pas écoulés depuis le triple deuil que nous venons de raconter, ([ue le duc de Berry succombail à son tour.
Louis XIV cependant demeurait impassible, par indifférence, prétendaient les uns, par excès de douleur, affirmaient les autres.
A ces chagrins privés, venaient s'ajouter des malheurs publics tels qu'on n'en pouvait peut-être pas rêver de plus grands : la famine, la défaite, l'invasion. Sombre horizon, traversé, il est vrai, par un éclair de bonheur, lorsque Villars, h Denain, prouva une fois de plus qu'il ne faut jamais désespérer de la fortune de la France.
Mais combien, maintenant, Louis ressemblait peu au monartpic victorieux fondateur de l'iiùtel des Invalides, au prince superbe auquel on élevait des arcs de triomphe et à qui l'on rendait des honneurs divins! Ce !i'était plus le brillant cavalier ([ui inspirait wne si \\\e passion à M"" de La ^'allicre, ni l'adorateur de la .Montespan. Accablé par l'Age et la maladie, courbé par la doideur, Louis XIV se raidissait dans sa dignité. La mort le frappa à son tour, dans des circonstances particulièrement cruelles : il laissait la France affaiblie, sans un Richelieu ou un Mazarin, aux mains d'un enfant de cinq ans.