PLACES PUBLIQUES DES DIX-SEPTIEME ET DIX-HUITIÈME SIÈCLES
SOMMAIItK
La place Daupliiiic et le Pont Neuf. — I.a place Royale et les seigneurs du temps de Louis XIU. — La place des Victoires et le niarôciial de La Keuillade. — Les façades de la place Yendùme. — La place Louis XY ou do la Concorde.
N se propose d'étudier ici quelques places publiques qui ont conservé dans le Paris moderne connue un reflet du l'aris d'autrefois. Rappeler les conditions dans lesquelles elles furent bùties, inonlrer leur physionomie propre, c'est demeurer fidèle à la méthode suivie jusqu'ici, (|ui appelle au secours l'un de l'autre l'art et l'histoire. On étudiera ainsi siucessivement la place Dauphine et le l'oul Neuf, œuvres de Henri l\ \ la place Royale, achevée par Louis Xlll; la place des Victoires et la ])lace Vendôme, établies pour la gloriiicalion de Louis XIV; enlin, la j)lace Louis XV, aujourd'hui de la Concorde, témoignage de l'an'ection que les Parisiens portèrent, au début de son règne, à celui ipi'ils appelèrent le « Bien-Aimé ».
11 y a trois cents ans, Paris était limité à l'ouest, dans l'île de la Cité, par le Palais de justice actuel. Le Louvre, sur la rive droite de la Seine,
se trouvait donc en dehors de la ville; il en était séparé par un quartier dont le nom de « Vallée des Misères » désigne assez le caractère particulier, habité cpi'il était par des gens sans aveu, des spadassins et des tire-laine. On ne s'y aventurait pas sans ilanger, et le paisible bourgeois attardé préférait passer la nuit à l'auberge que de le traverser le soir pour rentrer chez lui. La rive gauche était occupée par de vastes jardins, comme celui des Grands-Augustins, lieux propices aux coupe-gorge, et au delà, le faubourg Saint-Germain n'offrait pas, nous aurons Ijientôl l'occasion de le dire, de meilleures conditions de sécurité. L'île de la Cité, elle-même, était déserte à sa partie occidentale, couverte de bois, de prairies, de marécages, et divisée par des canaux en plusieurs îlots. Voulaiton franchir le fleuve, on ne le pouvait faire à cet endroit que par bateau, et les passeurs se gênaient si peu pour dévaliser leurs clients et, au besoin, les jeter par-dessus bord, que des ordonnances royales avaient été publiées qui interdisaient aux bateliers, sous peine de confiscation de leur barque, de faire traverser la Seine à personne, la nuit tombée. On comprend avec quelle faveur fut accueillie l'idée conçue et en partie réalisée par Henri III de réunir la rive droite h la rive gauche par un pont de pierre qui s'appuierait, à sa partie à peu près médiane, sur la pointe de l'île de la Cité. Mais à la mort du roi les cincj arches du petit bras étaient seules achevées, et les sept piles du grand bras émergeaient à peine de l'eau. Les malandrins s'étaient établis dans ces constructions abandonnées et y avaient des cachettes sûres. Quand, de nuit, des voyageurs venant du cpiai des Grands-Augustins s'engageaient sur le petit pont pour pénétrer dans la Cité, il leur arrivait tout à coup de se sentir saisis au pied par des mains sortant des crevasses profondes. La police était impuissante contre ces malfaiteurs, défendus par l'eau, les anioncellements de pierres et renchevêtroment des taillis.
Henri IV, qui avait embelli le Louvre et l'avait rejoint aux Tuileries, voulait en rendre les abords plus faciles. Il reprit les travaux du pont, et, sous son imj)ulsion énergique, des arches puissantes relièrent bientôt l'un à l'autre les piliers (pii coupaient juscpi'alors inutilement le courant de la rivière. Le tablier était à peine posé que, dans son impatience, le monarque tint à s'y aventurer le premier. En vain lui fit-on remarquer que plusieurs avaient déjà payé de la vie cette imprudente audace : « Ils n'étaient pas rois comme moi! » répondit-il gaiement; et il passa le Pont Neuf.
Celui-ci n'avait pas, à beaucoup près, la majesté que nous lui voyons aujourd'hui. Les progrès de l'art ont fait disparaître son double dos d'àne incommode et disgracieux; il a perdu, et cela est regrettable, les sculp-
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tares, têtes de Faunes, de Satyres et de Dryades, qui soutenaient <l(>s guirlandes de fleurs, œuvres cliarniantes dont ([uel([ues-unes avaient élé laconnées par le ciseau de (ierniaiii Pilon. Mais l'ensemble, même après la restauiation do 18S5, permet de retrouver lacilemenl la physionomie de cette merveille du temps.
La circulation y fut tout de suite 1res intense; pour la régidariser, le roi songea à tirer parti de la pointe de lile jusqu'alors sans emploi et à y établir une phue tpii porterait K' nom dé place Dauphine, en Flionneur du Cutur Louis XIII. Kn homme |)i-ati(pu' qui connaît le prix du terrain, il mit en adjudication la portion de l'île comprise entre les jardins du palais et le l'ont Neuf, avec obligation pour l'entrepreneur de construire en bordure d'une i)Iace triangulaire des maisons de modèle unilorme, avec deux élages sur entresol, combles élevés, lucarnes coupant les chéneaux, et sur les façades desquelles la coul(>ur rouge de la bricpie se mêlerait, suivant le goût du temps, à la blancheur des pierres d'angle. Les fossés qui séparaient les îlots devaient être comblés. Au jour fixé, l'entreprise fut adjugée au premier président du Parlement, Achille de Harlay, celui-là même dont une rue a gardé le nom.
Le public se porta aussitôt fort nombreux tant sur la place Dauphine que sur le Pont Neuf. Celui-ci, en effet, était le seul à ne |)as être bordé à droite et à gauche de maisons d'habitation: la vue v t'tait libre : appujés sur les parapets ou postés tlans les niches à encorbellement (pii ornaient cha(|ue [)ile, les badauds pouvaient voir couler l'eau. Plus grand encore était le nombre de cpux en admiration devant la mystérieuse machin(> delà S<tni(iril((iiH\ installée sur le lleu\e -i lerulroil occu|)e anjiiurdiiui par un établissement de bains et (pii alimentait d'eau les fontaines et les bassins du Louvre et des Tuileries. Les oisifs attendaient le moment où, l'heure sonnant, un personnage automalitpie levait le bras et frappait sur un timbre à grands coups de mai'leau. Mais ce qui, par-dessus tout, fit pendant de longues années, jusqu'à la IliHoliilion, la vogue du Poril Neuf et lie la i)lace Dauphine, c'est la l'oire permanciile ([ue la i)ieii\-eillance de Henri l\' laissa s'y établir. Les éc]io|)pes mojjiles des marciiands s'y pressaient nombreuses ; sur leurs tréteaux, les Mondoi- (>t les Tabarin débitaient leurs amusants boniments ; les arracheurs de dents, les débitants de panacées, en costumes bariolés, avec leurs singes et leurs Mai'ocains, leur étourdissant orchestre, retenaient sous le charme de leurs lazzis ou de leurs bons mois les crédules [)assants. Les poètes and)ulaiits venaient là débiter des vers de circonstance, et tel chanteur à la voix retentissante se vantait de pouvoir être entendu de l'un à l'autre (piai de la Seine. Spadassins et brctteui-s, le manteau relevé par leur longiu;
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