‹ Les monuments de Paris souvenirs de Vingt SièclesChapitre 34 sur 58 · I-AftIS · texte numérisé non relu

I-AftIS

iaj)i('ro, le chapeau à ])luiiie IVipée iiisoleiiuiient campé sur l'oreille, bousculaient les timides bourgeois, jaloux d'attirer sur eux seuls les ii'gards espiègles des accortes soiihrelles. Serrées les unes contre les autres, les marchandes orangères, Ijoiiquetières, limonadières, l'ripièles, étaient là chez elles, et elles se targuaient volontiers du titre de dr/- ?iies (te Henri IV.

Le Béarnais était si populaire en ce lieu qu'on n'eu ])Ouvait choisir d'auti-e lorsfpie, api'ès le crime de lîavaillac. il lui décidé d'élever une slalue au « \)>.)\\ roi ». Ce n'est évidemment pas celle que nous avons sous les yeux et (pii date de 1S18; l'autre avait son histoire. En 1(314, le jeune Louis XllI posa la première pieri-e an j)iédestal où devait se dresser la statue écpiesire de son pèi'e ; (juc](|iies mois après, le ])rév(')t des marchands y faisait hisser un cheval de bronze, sculpté par .Jean de Bologne, ('dève de ^lichcl-Ange, et (ioMn('' a la France par Cosme II de Toscane, j)arent de la régente. Ce cheval, en cours de route, avait fait naufrage sur les côtes de Sardaigne, disent les uns, de Normandie, disent les aulies, et était demeuré une année au fond de la mer; retiré avec peine, il arriva à Paris par le Havre, en remontant la Seine, et attendit, seul sur le piédestal, jusipiCn 1(135, la statue de Henri IV, <pii, ainUtue par la Révolution, fut rétablie, la première de toutes, j)ar la Restauration. Depuis lors, le Béarnais à cheval, au centre du Pont Neuf, voit, comme jadis, |)asser ii ses ])ieds une foule pressée.

(Juant à la jilace Dauphine, <|ui s'ouvre en éxenlail devant lui avec, au fond, la l)elle façade (bi J'alais de justice de Duc, elle est loin d'avoir la vie qui l'animail autrelbis. Les rangées irrégulières de ses arbres la font ressembler à une place de province; l'herbe pousse entre ses pavés; seules les maisons ont conservé, en partie du moins, leur grand air. Rien ne trouljle dans sa rêverie le promeneur solitaire, pas même le mouvement intense du Paris d'à côté, dont l'écho affaibli parvient à peine jusqu'à lui.

Une autre statue de roi, celle de Louis XIII, orne la place qui s'est

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appelée Royale jusqu'à la Révolution et à <[ui ou a donné alors, non sans qu'on en ait longtemps plaisanté, le vocaljle de place des Vosges. Le bronze aetuel est moderne; (X^lui cpie Ilichelieu avait élevé à son mailr(> a servi, comme tant d'autres, à l'aire des l'anons pour la défense des frontières. Dans le jardin à la française, aux allées droites et sablées, séparant les surfaces gazonnécs, à l'ondjre des grands arbres, à l'intérieur de la grille qui protège le square, on a replacé en 1821 la statue équestre du monarcpie cpii cul, sinon la pensée de la création de la place Royale, du moins la btuable volonté de mènera bonne fin le [)rojet conçu et seulement en partie e.xécuté par Henri l\.

Avec ses façades uniformes et sa ceinture d'arcades, ses pavillons où le ton de la brique est souligné par les corniches et les arêtes de pierres i)lan( lies et par le bleu i'oncé des grands combles, la place Royale a, dans sa solitude, un air de dignité calme. Elle fut construite sur l'emplacement de ce palais des Tournelles oîi, dans une joule célèbre, Henri II avait trouvé la mort. La reine Catherine de Médicis avait quitté ce lieu maudit pour le Louvre, et la demeure royale, abandonnée, tomba dans un étal de délabrement complet. Charles IX décida de la diviser en lots et de la vendre à des particuliers. Les acheteurs ne vinrent pas, et au temps de Henri IV de grands espaces restaient encore sans emploi. La sécurité publi(|ue en souffrait : dans les fossés du ch;\leau, dans les ruines, les malfaiteurs s'étaient ménagé des repaires d'où ils partaient à la recherche (le vols et de crimes à commettre. La cour d'honneur servait de marché aux chevaux. On comprend dans ([uelles conditions d'insalubrité était ce ((uarlier oii, d'autre i)art, les plus riches seigneurs avaient leurs hùtels.

Ce fui donc une pensée heureuse de la part tie Henri IV que de songer à tirer définitivement parti de ces terrains désolés. Il fit transporter ailleurs le marché aux chevaux, et concéda une partie de l'emplacement à une société de tisseurs d'étoll'es en or, en argent et en soie « à la façon de Milan ». Le bruit retentissant des métiers anima ces lieux depuis si longtemps silencieux et déserts. Puis, comme complément à son projet, il voulut, à côté de l'atelier de tissage, créer un ensemble monumental, la place Royale, dont les bâtiments devaient servir de manufactures.

Les maisons furent construites, mais les manufactures ne s'y installèrent pas. Les trente-cinq pavillons, au nombre de neuf sur trois des côtés, et de huit seulement sur le (juatrième, devinrent, à la mort du roi, des demeures princières.

Les plus grandes familles de France y avaient leur habitation : les Rohan-Ghabot, les Rohan-Guéménée, les de Chantai, d'où descendirent la marquise de Sévigné et Françoise de Chantai, la fondatrice des religieuses

(le la \'isilation, le luaiquis de ^ ilry, le capitaine des gardes qui délivra Louis XIII de riiuniiliaule tutelle de Concini, et Armand de Richelieu, premier ministre.

S'il l'auten croire la clironi(iue du temps, le cardinal f'réipientait Marion Delorme, logée elle aussi sur la place, et qui j^artagea avec Ninon de l'Enclos, sa proche voisine de la rue des ïournelles, l'empire de la séduction et de la beauté. Toutes deux tenaient salon et recevaient chez elles, en même temps que leurs prolecteurs attitrés, nombre de grands seigneurs et de nobles dames (pii aimaient à trouver dans ce milieu de mœui-s faciles une entière liberté de paroles. De même qu'Aspasie, leur modèle à plus d'un égard, discutait philosophie avec Socrate, elles se plaisaient à agiter, dans la société qui les entourait, les questions auxquelles on se serait interdit de toucher dans tout autre cercle. Dès l'année 1657 et jusqu'en 1715, Ninon vit défder chez elle les beaux esprits et les littérateurs à la mode : Saint-Evremond, son maître, cpii ne manqua à aucune de ces réunions tant qu'il demeura à Paris, avant son exil eu Angleterre; Scarron, qui la trouvait la fille la plus étonnante du siècle, la seule qu'on pût aimer sans repentir; le poète Gharieval, Dangeau, Gourville, les deux Grammont, Sarrazin, l'adaptateur de la doctrine d'Épicure, Saint-Pavin, Chapelle et Bachaumonl et juscpi'à ^lolière, La Fontaine et Boileau. L'abbé Cliaulieu, Fontenelle, ra])bé de Ghàteauneuf, ipii initia Voltaire à ses irrévérencieuses doctrines sur la Bible, y coudoyèrent les de Guiche, les de Ghoiseul, les de Lionne, Lauzun, tous également empressés auprès de M'"" de Rolian, auprès de M'"° de Chevreuse, quand elle n'était |)as en voyage d'intrigues, auprès de la maréchale de La Ferlé et de tant d'autres jiarnii lesquelles nous ne saurions manquer de relever les noms de M'""' de Sévigné, de La Fayette et de La Sablière.

La place Royale était, on le voit, le rendez-vous de la bonne société. Sous les arcades, les belles coquettes, ajustées en soie et en velours, parfois le visage couvert d'un masque dissinudant mal l'éclat de leurs yeux, échangeaient des regards d'intelligence avec les jeunes seigneurs aux pourpoints éclatants, à ré|)ée effilée, au feutre enipanaclu', au jabot de fine dent(dle. La galanterie du temps ne s'elVarouchait pas de ces rencontres voulues, et le soir, sous les balcons, les guitares l'aisaient entendre leurs reliains d'amour. Parfois aussi les échos de la place vibraient du cliquetis du fer, et tel duelliste forcené se faisait plaisir et gloire d'y braver les rigoureux édits du farouche l'ai-dinai.

Le 11 mai 1027, six adversaiies vinrent y vider leur dillcicnd, trois contre trois : le comte de Boutteville, teiui loin de la cour j)our des rencontres trop heureuses, axait enl'reint l'ordre d'exil et était venu proxoquer

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son ennemi, le marquis de Bciivron. Le comljat eut lieu eu pleine place Royale, à deux heures de l'après-midi. Il y eut mort d'homme, et les survivants s'enfuirent. Le roi, irrité, envoya le grand prévôt à la poursuite de Bûullcvilic, (pii lui arr(''l('' h A'ilry-en-Champagne. « Voyons, ne faisons pas le doucet, dit le romti! à son cousin des ("liapciles, \[n de ses seconds, que l'on ramenait avec lui; nous en serons quilles pour «« coup! » En eflet, malgré les supj)licalions de la cour, Louis XIII et Richelieu se mon- . trèrent indexiljles : BoutteviUe et son i)arent furent déc;i|)ilés.

Si la [)lace Royale est inlimement liée au souvenir de Louis XIII, la place des Victoires et la place ^'endôme rappellent son fils et successeiii', le roi jjouis XI\'.

II n'aimait pas les Parisiens, car il n'avait pas oublié les émeutes dont son enfance avait entendu le bruit menaçant pendant la période de la Fronde; aussi ne séjourna-l-il pas dans la capitale, à laquelle il préférait ses résidences de Versailles, de .Saint-dermain et de Foiilainchleau.

Ni la place des \'icl()ires ni la place ^'end(')me ne furent hiMies i)ar lui, mais seulement en son honneur, la première par le marcpiis de La l-'euillade, la seconde par le ministre Louvois.

Le marquis, de()uis duc de La Feuillade, est un des types les |)lus accomplis du courage à toute épreuve, du caractère chevaleresque, du dévoue- HKMit sans bornes d'un sujet à son prince. Ceux (pii ont essayé de le représenter comme un vil (lalteiii-, aciielaiil par (riuiiiiiliantes bassesses les faveurs d'un roi tout-puissant, n'ont pas assez considéré que toutes les étapes de sa brillante carrière sont mar(piées par des succès sur les champs de balaille.

Le culle pieux dont il envelo|)pait Louis Xl\' était inspiré par des sentiments dont la sincérité ne saurait être contestée. L'n jour, il fit le voyage de jNIadrid pour châtier, l'épée à la main, un seigneur <[ui avait parlé irri'vérencieusement du roi. L'ne autre fois, il arriva de la guerre ii Versailles, entre deux combats, et, couvert de poussière, il put dire au roi, sans que ])ersonne songeât à sourire : « Sire, il y en a qui viennent voir leur femme, leur père, leurs fils, d'auties leur maîti-esse; moi, je suis venu pour voir ^'otre Majesté, et je repars à l'instant. » Puis La Feuillade remonta à cheval et partit.

Ces traits expliquent l'hommage qu'il rendit à Louis XIV en lui élevant une statue plus semldabh' à celle d'un dieu qu'à celle d'un homme, avec une inscription que Saint-Simon ([ualifiait de païenne.

Le bronze en a dispai-u, mais la place demeure et mérite ([ue nous définissions son caractère.

L'endroit que le duc choisit pour y dresser l'image de son maître n'é-

tait pas, comme ceux où furent 6tal)lies les ])laccs Royale et Dauphine, désert et inutilisé. On y voyait quantité de beaux hôtels comme ceux de la Yrillière, aujourd'hui la Banque de France, de Jlazarin, actuellement la Bibliothèque nationale, et ceux encore du ministre Colbert, de Charron de Ménars, son beau-frère, de Saint-Pouenge, son cousin, de M. de Lionne, du trésorier Grandmaison, du musicien Lully, de M. de Pomponne, des familles de Rambouillet, de La Sablière.

Une des demeures les plus étendues et les plus somptueuses était celle de Senneterre, qui occupait l'espace compris entre quatre rues. M. de La Feuillade s'en rendit acquéreur au prix de deux cent vingt-deux mille livres; se réservant la partie antérieure, il sacrifia, en vue du liut qu'il s'était proposé, les jardins, les communs et la galerie, faisant par surcroit certains emprunts aux habitations voisines.

Jules-IIardouin Mansard, le petit-neveu de cclin ipii avait construit riiôtcl de la \")'illière, fut chargé de dessiner le plan de la nouvelle place, qui, à l'imitation de celles que Paris devait à Ilciiii i\' et ;i Louis XIIL aurait pour cadre des constructions symélri(pi(^s et formerait un ensemble architectural. La mode des façades mi-parlie bricpies et pierre était passée, et il fut (h'cidé f|ue les maisons à bâtir seraient faites de pierres d'Arcueil pour un étage, de pierres de Saint-Leu-Troissy pour le reste. Le rez-dechaussée était orm; d'arcades, mais |)leines ici cl non j)lus évidées pour servir de promenoir; elles formaient une sorte de stylobate aux pilastres couronnés de chapiteaux ioniques encadrant les fenêtres des deux étages. La place était de forme à peu près circulaire : deux pans coupés en rompaient cependant la symétrie : ils s'expli(juaient par la volonté qu'on avait eue de conserver les anciens hôtels des Pomponne et des Rambouillet. La partie de la demeure des Senneterre que le duc avait gardée pour lui était elle-même en avancée, comme si La Feuillade avait désiré être le plus près possible de son maître.

Quand Mansard eut achevé ces maisons, les traitants s'y installèrent. C'était le temps de leur grande prospérité : ils s'enrichissaient sans peine sous le ministère de Pontchartrain. « Henri IV, dit un contemporain, était le père de son jicuple; aussi a-t-il été placé sur le Pont Neuf; Louis XIII au milieu de la place Royale, parce (pi'il aimait la noblesse; et la statue de Louis XIV est au milieu de la place des Victoires, entourée des maisons des maltôtiers dont ce quartier est tout rempli. »

Aujourd'hui, les arcades pleines de la place des Victoires ont été éventrées pour y loger des magasins; les façades de ses maisons sont couvertes de grandes enseignes multicolores qui en modifient désagréablement l'aspect. Elle est pourtant belle encore, avec, à son centre, la statue

PLACES PUULIQUES DES DIX-SEPTIÈME ET DI.V-liriTfÈME SIÈCLES 19-1 équestre de Louis XIV, œuvre tie Lemot, doiil les dimensions réduites sont mieux en harmonie avec elle. Par la réeente pereéo do la rue Etienne- Marcel, elle a une pers[)e(tive plus étendue cpic celle rêvée par ses créateurs.

Pendant que le duc de La Feuillade construisait la ])lace des Victoires, Louis XIV s'était décidé à laisser Louvois établir une autre place, elle aussi (le caractère moiuiniental, (pii devait être, à l'ouest de l'aris, l'analogue (le la iilace Rovale. Elle l'ut hàlie sui- rciiiplaccnuMil de 1 luMci de

V I c r o I it i; >

Vendôme, vendu par auliuilc de jn^lice, l()rsi|nc le ccléhi'e maii'clial eut, par (rin(i>ii(<'val)li's l'olics, dila|)i(ii' loule sa l'oi'lune.

Les spéculateurs <pii aciiiiiiini l'iuMci. cl parmi eux .luK^s-llai'dciuin Mansard, rêvaient de perccM-, ii travers rimmeui)le divisé par lois, deux voies parallèles rejoij;nant la rue Xeuve-des-Petits-Cliamps et la rue Saint- Auiruslin, et d'auiiinenler ainsi de beaucoui) la valeur des terrains. Mais l'idée n'aI)oulit pas: d'aucuns prétendent cpie C()li)ert la lit (■( liouei-. Elle fut reprise à la mort du i^iand miiii'^tre, lorsque Louvois, devenu surintendant des b;\timents civils, se lança dans de vastes entreprises auxquelles il voulait attacher son nom.

A son instillation, les courtisans ()crsuadèrent à Louis XIV ((u'il ne pouvait l'aire moins que son père et son aïeul, ni se montrer inférieur à un simple f^nMililhomme comme La Feuillade; que la création d'une |)lace à cet endroit contribuerait à l'extension et à l'embidlissemenl de Paris; (pie les ambassadeurs se rendant à Versailles oii èi Saint-Germain trouveraient là, au sortir de la capitale, une place non moins belle que celle qu'ils

P A fil S

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I, A l'LACK VICNDOME

avaient traversée en y entrant par le faubourg Saint - Antoine ; eiilin qu'un ensemble architectural formerait un cadre imposant à la statue (pie raffection du peuple brûlait d'élever

<'i son roi. L'hôtel de Vendôme, sans emploi, était naturellement désigné ])our cette création grandiose, et, en cas d'insuffisance, on empiéterait sur les couvents ilu voisinage, très nombreux dans le cpiarlier. C'étaient ceux des Capucins et des Filles de l'AssonijUiou <iu Ilaudrieltes, ceux des Jacobins et des Feuillants, celui des l'illes do la Passion ou Capucines. 11 fut décidé que ce dernier serait Iransjjorté plus loin et que le portail de son église servirait, par un effet de perspective, à la décoration de la place. Celle-ci, Ijàtie sur trois côtés seulement, le (|uatrième, sur la rue .Sainl-Ilonoré, tlevant rester libre, mesurerait (juatre-\ingts toises de long sur soixante-seize de large, dimensions considérables pour l'époque, et renfermerait la bibliothèque du roi, la Monnaie, les Académies et l'hôtel/les ambassadeurs extraordinaires.

Tout alla Ijien d'abord, mais avec lenteur. La lamiUe \'cndôm(' fut désintéressée, les Capucines quittèrent le monastère cl tiouvèrent avec joie, dans le nouveau séjour qu'on leur a\ail donné, les mêmes disjiosilions (|uc dans leur ancienne demeure. La pioche des démolisseurs lit table nette pour j)ermellre aux archilectes d'élaborer plus facilement leurs projets; Jules-IIardouin Mansard dirigeait tout, secondé par Louvois, qui le poussait à faire grand et beau. Les gravures du temps donnaient par anticipation des vues j)illoresques de la place telle qu'elle devait être. Malgré tout, le j)ul)lic juettait ])eu denqiressement à accpiérir les lots, sur la vente desquels on avait cependant compté pour couvrir une partie de la dépense. Les travaux furent enfin entrepris, et, en 1091, les murs de la bibliothèque du roi commençaient à sortir de terre, lorsque Louvois mourut, et aussitôt s'arrêta l'élan qu'il avait donné.

Louis XIV, engagé dans une guerre difficile, ne voulait pas entendre ])arler de conslriutions coûteuses. A la paix, le marquis de Pontchartrain cngagoa des pourparlers avec le prévôt des marchands, et un arrange-

l'L.U.ES l'inUnUES DES niX-SEPTlÈME ET DIX-IllITIÈME SIÈCLES 201 ment fut conclu aux termes duquel les terrains étaient abandonnés à la ville, à charge pour elle de construire la place dans des proportions réduites, mais encore imposantes, et de bàlir, en outre, pour les mous- ((uetaires du roi une caserne dans le faubourg Saint-Antoine. Une compagnie de financiers accepta d'élever à ses irais, conim(> un splemlide décor de théâtre, les façades de pierres derrière lesquelles les acquéreurs de terrains viendraient pla([uer leurs maisons, de sorte qu'au lieu d'établissements publics, bibliothèque et autres, ce furent des habitations privées c|ui formèrent le |)ourl(jur de la jjlace.

De plus, le carré primitif était remplacé par un octogone irrégulicr; plus de promenoir à arcades : celles ci, pl(>ines, supportaient des pilastres non j)his ioniques, mais corinthiens, le tout surmonté d'un coml)le élevé couvert d'ardoises et percé de lucarnes et d'œils-de-bœu!'.

Au centre de la place, à l'endroit oii s'élève aujourd'hui la colonne de la Grande-Armée, était érigée sur un piédestal la statue colossale du roi, œuvre de Girardon, coulée i)ar Keller à cire perdue. Moins de cent ans après, la colère du peuple renversait l'image royale. Quant à la place, elle est restée avec son aspect inijinsant, et derrière les façades de Mansard furent construits les sonq)tueux appartements dont plusieurs sont, aujourd'hui encore, admirés comme des modèles de l'art décoratif du dix-septième et du dix-huitième siècle.

Les places dont il a été parle juscpi'ici ont ce caractère comnuin d'être limitées par des maisons; les lignes de la place de la Concorde sont dessinées par des murs, des terre-pleins ou des balustrades. Elle forme un vaste carré de deux cent cinquante mètres de côté, avec des perspectives qui en augmentent encore l'étendue : à l'est, le jardin des Tuileries aux arbres séculaires, aux statues de mai-bre et de bronze, dont beaucoup sont des chefs-d'œuvre ; à l'ouest, l'avenue des Champs-Elysées, avec, dans le lointain, l'arc de triom[)hc de l'Étoile; au midi, la Seine, qui roule entre ses quais la masse de ses eaux au cours régulier et rellète la façade du Palais-Bourbon, semblal)lc à un temple antique ; au nord, les deux constructions symétriques de l'architecte Gabriel, qui laissent voir entre elles, à l'arrière-plan, la colonnade grecque et le fronton de la Madeleine.

Ija décoration de la place est harmonieuse et en même temps très hétérogène. Les huit statues de villes qui s'y dressent datent de Louis- Philippe; leurs piédestaux seuls appartiennent à l'époque de Louis XV. C'est en 1840 que l'architecte Ililtorf a élevé les deux fontaines monumentales. L'obélisque de granit rose, rapporté deThèbes, en Haute-Egypte, et

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dressé sur sa l)asc de granit du Finistère avec une merveilleuse audace et un grand bonheur, apporte la note archaïque dans ce milieu si étrangement composite. Il remplace la statue de Louis XV abattue en 1792. C'est à l'honneur de ce roi, en effet, que la place fut créée.

Le 27 juin 1748, le prévùt des marchands et les échevins demandèrent à Sa l\Lajesté la permission de lui élever, dans tel quartier de la capitale qu'il lui plairait d'ordonner, un témoignage du zèle, de l'amour et de la reconnaissance de ses peuples. Sa ;Majesté ayant bien voulu déférer à l'empressement de ses sujets, le célèbre Bouchardon fut chargé par la ville de l'exécution de la statue équestre du roi, en bronze, et, afin que ce monument fût placé d'une inaiiière qui répondit aux vœux de la nation, M. de Turnehem, alors directeur des bâtiments de Sa Majesté, invita MAL les architectes de l'Académie à composer des projets de jilace pour les quartiers de Paris qui leur paraîtraient les plus favorables.

Les artistes, non seulement les membres de l'Académie du roi, mais d'autres encore, se mirent à l'œuvre avec un empressement intéressé, et, comme toute liberté était laissée sur le choix de l'emplacement, il y eut une curieuse floraison de projets. Les uns proposèrent l'ile Saint-Louis, les autres la place Dauphine, celle de (Irève, la rue de la Ferronnerie, le quaitier des Halles; d'aucuns parlèrent d'établir la ])lace devant la colonnade du Louvre, au bout du ])onl Royal, à l'extrémité du faubourg Saint- Germain, sur le quai Malaquais, sur le quai de Conti, au carrefour de Bussy, dans la rue Saint-Jacques. A peu pi-ès tous les quartiers de Paris furent ainsi passés en revue i)ar les architectes. Mais le roi avait un autre dessein, (pi'il découvrit au dernier moment. A'oici comment s'exprime ;i ce sujet un contemporain' :

« Sa Majesté, après avoir examiné les projets, voyant <ju'il n'était pas possible d'exécuter une place convenable sans dévaster des quartiers marchands et sans sacrifier la commodité et les intérêts d'un nombre de ses sujets par la destruction d'une infinité de maisons, voulut l'emporter de générosité sur son peuple et fit présent à la ville d'un grand terrain vuide qui lui appartenoit entre le pont Tournant des Tuilleries et les Champs-Elysées. Cette action, sensiblement inspirée par la bonté qui fait le caractère du roi, méritoit seule une statue. »

Un nouveau concours fut alors institué, et Gabriel, premier architecte de la cour, fut chargé d'emprunter à chacun des vingt-huit plans présentés ce qu'il renfermait de meilleur. Les limites de la place furent dessinées sur deux des côtés par de larges fossés, intérieurement revêtus de

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