QUELQUES HOTELS PARTICULIERS DES DIX-SEPTIÈME ET DI X-HUITIÈME SIÈCLES
SOMMAIRE
L'holel Sully et les Economies royales. — L'hiMel et le innrquis de Lauzun. — L'Iiôtcl et la
famille de Soubise.
'ÉTUDE des places publifjiics nous amène tout naturellement à parler des hôtels particuliers de Tépo- ([ue correspondante. Nous avons vu combien peu nombreux étaient ceux des quinzième et seizième siècles; au contraire, parmi ceux des dix-septième et dix-huiliciuc siècles nous n'avons que l'embarras du choix, et on a lait un livre fort substantiel à ne; parler (pie de leur décoration. Loin de songer à les passer en revue, nous limiterons noire attention à trois d'entre eux : l'hôtel de Sully, spécimen d'assez lionne conservation des constructions du règne de Henri I^'; l'hôtel tle Lauzun, où subsistent encore de très précieux restes de la
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somptueuse orneiueulaliou du temps de Louis XI\'; enfin l'hôtel de
Soubise, où se constatent les tendances raffinées du règne de Louis XV.
Quand on remonte la rue Saint-Antoine, on trouve à gauche un hôtel du début du dix-septième siècle, dont le rez-de-chaussée a été modernisé et percé d'ouvertures pour des étalages de magasins. Aussi, son caractère architectural échappe-t-il souvent aux promeneurs distraits. !Mais si l'on se place en l'ace, sur le trottoir opposé, on embrasse d'un seul coup d'œil l'ensemble de la façade, cpii a fort grand air, malgré la galerie parasite qu'on lui a ajoutée. Les fenêtres à bandeaux de piei-re sont surmontées de frontons triangulaires, et des mascarons soutiennent de massives guirlandes de fleurs. La cour intérieure se fait remarquer par son aspect imposant, par l'harmonie et la pureté des lignes; l'escalier a un plafond à voûte rampante, décorée de caissons, de rosaces et de Heurs, et, bien que la ])luparl des appartements aient été abîmés, il subsiste encore un salon du temps, au plafond sculpté, oii apparaissent ici et là des traces de dorure; on reconnaît même parmi les ornements le chiffre de Sully, qui fut, en effet, à partir de 1634, le propriétaire de l'hôtel.
Celui-ci avait été bâti dix ans aupai'avant par l'architecte Androuet du Cerceau pour le compte d'un riche traitant. Sully l'acheta j)rès d'un cpiart de siècle après la mort de Henri IV; on sait qu'il avait dû se retirer des affaires peu de temps après l'assassinat du Béarnais. Marie de Médicis, tout en faisant semblant de vouloir le retenir, s'était entourée, dès le début de sa régence, de conseillers nouveaux. Pour un homme actif et autoritaire comme l'était le duc de Rosny, ce repos forcé était chose pénible. ]']n vain essaya-t-il de se distraire en s'occupant de ses propres intérêts, la vente à un bon prix des (charges qu'il quittait et la mise en valeur de ses propriétés. L'inextinguible soif du pouvoir lui revenait toujours, quoi (ju'il fit pour se contrainiire. Le nom du grand ministre demeurera avec justice intimement attaché à celui de son maître. Il avait mis de l'ordre dans les finances, développé l'agriculture, préj)aré tles moyens de défense et d'extension du territoire, mérité enfin le nom de Sage. Alais la nature humaine est ainsi faite qu'elle est toujoui-s infirme par quelque côté, et celui dont l'administration vigilante et la haute intelligence avaient assuré le bien du pays eut, après avoir quitté le pouvoir, des faiblesses auxquelles nous avons le devoir de nous arrêter pendant un instant, parce qu'elles coïncident précisément avec la période de sa vie qui s'écoula dans l'hôtel (jui nous occupe.-
.Sully menait grand train dans sa demeure princière; il entretenait des serviteurs nombreux et jusqu'à des gardes du corps. Tous les soirs il se
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L IKVtEI. de SL'l, I. ï
ori:ujrEs hôtels
rendait, par une porte de derrière, sous les porticpu^s de la place Royale pour \ faire sa promenade. Il excitait la curiosité sur son passage, car, sans souci des changements de la mode, il alTectail lie porter strictement le costume d'autrelbis, les haulsde-cliausses boulTanls et le justaucorps avec de larges crevés aux manches. Il avait, passée autour du cou, une chaîne d'or avec une métlaille à l'effigie de Henri IV, et
souvent il la baisait avec
aflection et respect, mais non
sans ostentation. Il professait
pour les jeunes seigneurs de
l'entourage de Louis XI 11
un profond dédain, (pu' ceux-ci se plaisaient encore ;i exciter- par leurs
railleries. l"n jour ipie le l'oi avait m;indé Ir \ icux ministre ptjui- savoir
son avis sur une allaire de ijuchpie importance, le cercle des seigneurs
chuchotait et souriait en le regardant : « Sire, dit-il à haute voix, fpiand
le roi njon maître, votre glorieux père, me faisait l'honneur de m'apjjcler
pour m'entretenir d'affaires, au préalable il écartait les boudons. »
Les ra[>porls, on le voit, étaient tendus entie Sully et la génération nouvelle. Il y avait dans l'Ame du vieillai-d une amerlunc profonile contre des gens qui semblaient faire peu de cas de la gloire (juil avait ac<|uise; son mérite lui paraissait mécoiuiu : il mit à le rappeler l'ardeur jadis employée à l'établir.
S'il se fût pour cela tenu dans les limites de la véi'ité, on n'auiait aucun reproche à lui faire; maliuMircusemenl |)()ur sa ri'pulaticjn, à force de vouloir se glorifier, il (Mi vint à dénaturer hîs faits à son |>r()lit av(M- une telle exagération que la criticjue moderne n"a pas eu de peine à le convaincre d'erreur.
On le verra i)ar (pu?l(pies extraits des L'coiioiiiics litycilcs, mémoires écrits par lui à des dates diH'érentcs et dont une rédaction dut certainement être faite dans son liùlel de la rue .Saint-Antoine.
Nous choisissons, entre cent passages curieux, le fantastique récit de
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la bataille d'Ivi-y, que nous aljrégorons par endroils pour ne pas fatiguer l'attention du lecteur. On sait que, probablement pour ne pas être tro|) gêné en se vantant lui-niènie, Sully avait imaginé le système de se faire raconter par ses secrétaires ses j)ropres exploits, dont ils avaient été soi-disant les témoins ou qu'ils avaient appris par la voix de la reuommée. « Votre cheval, disent-ils, fut blessé d'une mousquetade des enfants perdus qui luy perçoit le nez et tout le col et alloit sortir à la selle, et d'un grantl coup de lance qui vous emporta le mollet de la jambe et luy descousit deux pieds du ventre; vous eustes encore un coiij) d'espée en la main et un coup de pistolet en la hanche qui sortoit au jielit venti'c ; estant ainsi lualmcné, vostre ecuyer eut tant d'heur qu'il vous amena un autre cheval, sur lequel vous montastes assez légèrement, veu vos blessures. Mais, à la seconde charge, vous fustes encore porté par terre, vostre cheval tué, et vous blessé d'un coup de pistolet dans la cuisse et d'un coup d'espée à la tète, avec tout cela vous ne laissâtes de vous relever; mais à cette fois vous ne trouvastes nul des vôtres, tellement que vous dcmeurastes dans le champ de bataille sans savoir oîi aller ny que faire, et, voyant venir à vous un des ennemis l'espée au poing pour vous charger, lequel infailliblement vous eut tué, car vous estiez sans casque, vous gagnâtes un. poirier que vous nous avez montré depuis deux fois, lequel avoit les branches si basses et si eslenducs qu'il ne vous jn'it approcher, et ainsi, après vous avoir tournoyé longtemps, il vous quitta. »
Sully, continuant cette incroyable histoire, raconte comment, tout blessé qu'il était, il fait prisonnier l'officier porteur de la cornette des ligueurs et reçoit ensuite, dans la chandjre du château d'Anet, les compliments flatteurs du luaréchal de Biron, sans prendre garde (jue la lel//-e circulaire du roi, j)ièce officielle, relatait à cette date la présence du maréchal sur un point tellement éloigné que sa rencontre avec SuUj' en était impossible.
Surenchérissant encore sur ses inventions, le vieillard, en veine de hrdjleries, imagine la parade suivante, qu'il croit grandiose et qui n'est que grotesque par suite de son invraisend)lance. « Le lendemain a3'ant l'ail faire un brancard assez à la hâte de branches d'arjjres sans peler, accommodé de cercles de poinçons, vous vous fîtes porter à llosny. — rremièrement marchoient deux de vos grands chevaux menez en main par deux de vos palfrenicrs, puis vos deux pages montez sur deux autres de vos grands chevaux, le premier desquels étoil votre grand coursier gris... Ce page avoit vestu vostre cuirasse et portoit la cornette blanche des ennemis, et l'autre vos brassards et votre casque au bout d'un bris de lance, d'autant que, pour être tout fracassé et effondré de coups, il