Baudelaire, Tableaux parisiens
xii PAItlS
tiques logis datant de la Jieiiaissanee et du di,r-septieine siècle, conservaient cette originalité et cette diversité arc/iitecturale qu'on ne retrouve plus guère que dans certaines rues du Marais. On y j)ou\'ait circuler sans être ahuri et menacé j)ar l'assourdissante sonnerie des tianiwaijs, la trompe des automobiles, la corne des bicyclettes. Les motjens de locomotion, à la vérité, étaient modestes et assez restreints. Les omnibus sans impériale, concédés à de petites compagnies et portant des noms amusants : — Batignollaises, Béarnaises, Dames blanches, Hirondelles, etc., convoyaient paisiblement les voijageurs d'une barrière de Paris à Vautre. P(nir les gens pressés, il y avait les voitures de place : les citadines à un c/teval, oit l On pouvait tenir trois; les m3'lords; les cabriolets, qui ne coûtaient que quinze sous et oii l'on se jucliait à côté du cocher. Tout cela mancpiait de confort ; les vé/iicules mis à la dispositimi du public étaient peu nombreux ; mais les piétons abondaient , et cette active circulation des passants donnait aii.v rues je ne sais cpioi de plus réveillant et de plus jovial.
Sur la rive gauche, et notamment dans le quartier des Ecoles, que de transformations en cinquante ans.' Combien la phqsiono/nie des rues et la façon de vivre ont changé! lin 183^, le vieux J\iys latin existait encore et la vie y était plus intime, plus concentrée, ])l us simple qu'à l'époque actuelle. Le boulevard Saint- A/ichel n'était pas percé ; le L^u.vembourg s'étendait, en largeur, de la grille de la rue de Fleurus à la rue Monsieur-le-Prince et occupait tout l'espace limité par les deux grandes rues de l'Est et de l'Ouest, qui se rejoignaient à l'Observatoire. Les étudiants peuplaient les antiipies rues Saint-./acques, La L/arpe, des }Lathurins-Sorbonne cl des Grès. Ils s'q sentaient mieux chez eu.v, s'q tenaient davantage et passaient plus rarement les ponts. Les jeunes gens débarqués de la même province se groupaient en de j>etits clans oîi l'on menait une existence doucement casanière. Pcnir plus d'économie , on allait travailler à la Bibliothèque Sainte- Geneviève et dans certains cabinets de lecture très achalandés alors et tous disparus depuis : — passage du Commerce; au coin de la place de l'Odéon, chez une petite bossue nommée Julia Mord; chez la mère Foucault, rue Saint-
LETTRE-PRÉFACE xiii
Hijaciiitlie-Saint-Micliel. — On déjeunait soniniairomcnt pour douze sous dans les crémeries du voisinage, et l'on dînait pour un franc en de très modestes restaurants, dont la clientèle très sobre ne s'abreui'ait que d'eau pure. Le soir, on se /^t'unissait dans la chambre d'un compatriote et on y prenait le tJic entre amis. De loin en loin, surtout au commencement du mois, on se permettait une débauche au café du Luxembourg, situé au coin de la rue }fonsieur-le-l*rince et de l'ancienne place Saitit- Michel, ou bien une soirée ri l'Odéon, qui restait ouvert toute l'année, comme d'ailleurs tous les théâtres pai-isicns. L'hiver, on suivait assidûment le cours de Saint -Marc Clrnrdin dans le vieil amphithéâtre de la Sorbonne. Celle-ci, non encore restaurée, consei'vait sa vaste cour intérieure au niveau inégal, ait.r pavés sertis d'herbe, qu'encadraient de noires façades à mine rébarbative et oit l'on pénéfrtiit ptir ileii.v porches profonits au.v vt)ussures sculptées.
Dès que le printemps poussait sa première pointe, notre grantle distraction était de jlt'iner longuement tlans le jartlin tlu LAixenibourg, que le secontl Empire n'avait pas mutilé et tpii étentlait sous un Ifirge espace du ciel, (lcj)uis la grille île la rue île ^\^ugirartl jusqu'il celle de l'Observatoire , ses roipiles terrasses, ses massifs de litas cl d'aubépines, ses parterres semés île fleurs et peuplés lie blanches statues que les ramiers frtJlaient île leur vol mélotlieux, ses bassins qui re/létaient les nuages, ses pelouses, ses quinconces et les oinbrages tic sa charmante Pépinière...
Sur les j)el(>iises, par iiiHlicrs, Les nioiiieaii.v venaient fcimilicrs Frétiller au pied îles slalues; Les ramiers, couples amoureux, Roucoulaient leur chant langoureux Au.v Vénus de blancheur vêtues.
O fleurs, oiseaux, voix du printemps, Grands marronniers tout palpitanis D'un voluptueux frisson d'ailes, Vos fêtes jamais n'ont manqué.
Et, chatpie année au jour marqué, Elles nous revenaient fidèles.