Paris révolutiotiiudrc, par G. LcnôU-e
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Le jour où se passa la scène tragique que nous allons raconter, Albertine Marat était absente; la concierge de l'immeuble, Mario-Barbe Aubin, aidait au pliage du journal, qui s'inipriniaiL dans la maison même, et un commissionnaire, du nom de Laurent Bas, venait d'apporter le papier nécessaire au tirage de VAnii du peuple du lendemain. La domestique préparait le repas, et Catherine Evrard délajail dans un verre d'eau d'aman<les des boules de terre glaise, étrange remède (pie l'on avail conseillé à Marat. Celui-ci prenait son bain dans la fameuse baignoire à couvercle de bois dont on a tant parlé. Ce fut à cet instant (pie Cliarloltc Corday se présenta.
Elle était arrivée de Normandie deux jours auparavant, et était descendue il riiùlel d(! la l'rovidcnce, rue des \'ieu.\- Auguslins. Elle avait l'intention bien arrêtée de délivrer Paris et la l'"rance du tyran qui, dans sa fureur aveugle, réclamait chaque jour de nouvelles victimes. Elle s'était déjà, le premier jour, présentée chez le conventionnel, mais n'avait pas été rer-ue. Elle se fit alors précéder d'une lettre où elle demandait iinc inlievue. Cette précaution prise, la jeune fille, calme et résolue, ayant d'avance l'ail le sacrifice de sa vie, se rendit, dans la matinée du 13 juillet, à riuitel de Cahors.
Ou connaît la scène émouvante de l'assassinat, la comparution de Charlotte devant le tribunal révolulionnaii'c, ses sublimes réponses et sa mort héroïque.
L'émotion soulevée par la nioil de Marat a\ait éti- indesci'iptible, et considérable (ut la fcuile des gens (|ui ;dlaieiit visiter la maison c(jmme un lieu de pèlerinage. Il avait été décidé que le corps de l'ami du pcu[)le serait embaumé; mais la putréfaction en avait été si rapide et l'odeur (pii s'en exhalait si nauséabonde, qu'on dut le trans|)orler de nuit dans le jardin voisin des ci-devant Cordeliers et procéder à l'opération à la lueur vacillante des torches, au milieu des acres vapeurs dégagées par des tas d'herbes odoiilV'ianles enflammées.
Le peintre David proposa pour Marat une apothéose à la mode antique : le cadavre, placé dans l'église désaffectée des Cordeliers sur un haut catafahpie, fut recouvert d'un drap mouillé qui en dessinait les formes et siniiilail les plis du marbre.
Quand arriva le moment de la sépulture, un immense cortège se forma dans lequel se placèrent tous les membres de la Convention et les délégations des districts. Le char, traîné par douze hommes, était entouré d'enfants et de jeunes filles portant des branches de cyprès. La pompe funèbre passa par la rue Dauphine, le l'ont Neuf, sur lequel le canon tonnait par intervalles en signe de deuil [)ublic, longea le <|uai de la Ferraille,
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revint par le Pont au Change jusqu'au Théâtre-Français, l'Odéon actuel, et s'engouffra, par la porte donnant sur la rue Hautefeuille, clans le jardin d'es Cordeliers, oîi, en attendant les honneurs du Panthéon, Marat devait reposer sous un tertre l'ormé de rochers de granit et surmonté d'une pyramide, sym!)ole de l'inébranlable fermeté du défunt. Il était minuit.
Les discours se succédèrent, exaltant le patriotisme de celui qui avait reçu la mort pour avoir trop aimé son pays. Vers deux heures du matin seulement la foule s'écoula, et, aux premières clartés de l'aurore, le cercueil fut enfoui sous le tertre avec deux boites de plomi), dont l'une renfermait les entrailles, et l'autre les poumons; quant au cœur, il avait été scellé dans une urne funéraire et confié par la Convention à la garde du club des Cordeliers. Sa translation donna lieu à une cérémonie magnifique; des reposoirs furent dressés sur le chemin que devait parcourir le cortège, notamment dans le jardin du Luxembourg, et, parodiant les usages chrétiens, un grand noml^re de spectateurs suivirent en invoquant le cœur sacré de Marat.
Ces souvenirs s'offrent à l'esprit de l'historien dans ce quartier complètement transformé au cours de ces dernières années, mais dans lequel subsiste encore, comme témoin du passé, la colonnade de l'Ecole de médecine, devant laquelle s'arrêtèrent, maintes fois, les Legendre, les Danton et les Marat.
Le couvent des Carmes et la Conciergerie sont d'une date très différente. Le premier fut construit à l'époque de Marie de jMédicis pour y recevoir les religieux qu'elle fit venir d'Espagne; l'autre, dont il a déjà été question dans un cliaiiitre précédent, remonte, dans sa partie la plus ancienne, au nu>yen âge, et a reçu, sans que d'ailleurs l'art proprement dit l'ait marqué de son empreinte, les apports des siècles subséquents. Est-il besoin de dire que nous les étudierons surtout au point de vue des scènes cjui s'y passèrent au cours de la période révolutionnaire?
Entrons parla porte marquée du numéro 7G dans la rue de ^'aug■irard, et longeons un des côtés ilc l'ancien cloilic des Carmes pour pénétrer dans la chapelle. C'est en cet endroit que furent internés en 1792 plus de cent vingt prêtres, dont trois évoques, arrêtés comme suspects. Les prisonniers vivaient là parqués, attendant avec inquiétude les événements qu'ils savaient menaçants. L'heure du massacre sonna. La bande de Maillard, déguenillée, lunuiltueus(>, — hommes armés de lourds marteaux, de piques, de saljres mal aiguisés, femmes, ou plutôt Furies vociférantes, ivres pour la plupart, — vient preiulre position dans le jardin, et, à ses cris furieux, les malheureux ecclésiastiques comprennent que la
L n JARDIN D i: S CA R M l: s
sor\i:.\ius />!■: la révolltios ^-r-rj^rr-v^ -ikâ
mort est procho. Ou l'ait l'appel des détoluis, on les traîne daiisla saeristie d'aboi'd, l)iiis dans un long couloir sombre aboutissant dans le jardin et rejoignant une montée d'escalier sur le pi-emier palier <lii<|ii('I se voit encore uiu' (''Iroile l'enètre grillée.
Les prêtres sont saisis et par la porte entr'ouverle poussés dehors , où la bande armée, qui les attend impatiente de chaque côté du perron de six marches, les accu<'ille avec des cris de l'iireur. La boucherie commence, le sang ruisselle, les cadavres sont foulés aux pieds par les bourreaux, qui ont hàle d'arriver sur les nouvelles victimes pour
être les premiers à les frapper. Debout dans le corridor, sombre el impassible, le chef des assassins surveille l'exécution; tout à coup il se ravise, gravit les quelques marches d'escalier et, se penchant à la |)<lite fenêtre ([ue nous avons indiquée, s'écrie : « Ne vous pressez pas tant, nous allons les juger! » Se plaçant alors dans l'encoignure du couloir, il s'assied «lerriére une taljle et se fait présenter chaque prêtre, l'interroge pour la foi nie, puis fait aux gendarmes improvisés un signe qu'ils comprennent bi(Mi.
Le jugement rendu, le condamné est jeté dehors, passant brusquement de l'obscurité du corridor dans réblouissement de la lumière extérieure, et piques et marteaux s'abattent sur lui avant qu'il ail le temps de se reconnaître : c'est un martyr de plus.
Les vieillards marchent à la mort avec résignation; mais quc!((u(\suns des jeunes, que le sentiment de la conservation excite à la révolte, «herchent à fuir, et alors commence dans les allées du jai-din, à travers les buissons, derrièi-e les arbres séculaires, une fantasti(pie chasse à l'homme. Bien peu de ces malheureux échappent au trépas; cependant, ])Iusieurs, avec l'énergie du désespoir, s'élancent par-dessus une muraille haute de dix [)ie(ls, s'aidanl d'une statue de pierre cpii se dresse encore au même endroit après plus de cent ans.
La tuerie se poursuit sans interruption. Le dernier prêtre assommé, les monstres, satisfaits de leur besogne, les mains teintes dé sang, songent à réparer leurs forces et prennent sur le lieu môme du crime un plantureux repas. Les restes eu ont été retrouvés dans un puits, exploré
il y a quelques années, lors du percement tle la rue de Rennes. C'est là qu'avaient encore été jetés les cadavres qu'il eût été trop long de conduire au (irnetière voisin.
Les ossements des prêtres, re.connaissables aux fractures produites par les instruments contondants, ont été recueillis dans la crypte de la chapelle, dans des sortes de reliquaires formés de glaces sans tain, à côté des dalles arrosées de sang, lugubres témoins de ces crimes inutiles.
Le couvent des Carmes n'a été qu'une prison d'occasion; la Conciergerie était un des li(>ux de détention officiels, attenant au trilmual révolutionnaire, le grand pourvoyeur de l'écliafaud. Il peut doue être intéressant d'en réconstituer l'aspect et de signaler les quelques parties historiques qui en ont été conservées.
Prévenons d'abord (|ue la porte actuelle de la Conciergerie, sur le quai de l'Horloge, n'exislail pas il y a cent ans et que l'entrée de la prison était dans la cour de Mai, à droite de l'escalier monumental qui donne accès dans la salle des pas ])erdus du Palais de justice.
Sur les marches, véritables gradins, des femmes, les tricoteuses, étaient rangées en grand nondjre; leurs cris farouches, leurs invectives grossières saluaient l'arrivée des pi'isonniers et le départ des funèbres charrettes.
La porte a été murée et nuisquée par le léger Ijàliment de la buvette des avocats; pour en voir les traces, il faut pénétrer jusqu'au fond de la prison actuelle, à l'extrémité d'un corridor où se dessinent encore assez nettement les contours de cette sinistre entrée.
Si, partant do ce point, on jiarcourt la route (pie tant de malheureux suivirent, on trouve, à gauche, une petite salle en retrait cpii servait de greffe; le geôlier s'y tenait en permanen<e pour inscrire les noms de ceux dont il prenait charge; à droite, derrière un guicliet en treillis de fer, on enfermait les condamnés à mort, qui attendaient quelquefois pendant vingtquatre heures qu'on vînt les chercher, et le cœur se serre à la pensée des souffrances dont furent témoins ces murs aujourd'hui sans caractère.
Si l'on continue à s'avancer dans le couloir voûté, aux murailles épais ses, on arrive à une petite cour, séparée d'une autre plus grande |)ar une grille de i'er à lacpielle on a fait une légende : c'est là que les femmes, extraites pour un moment des locaux étroits et insalubres où elles vivaient entassées, venaient passer quelques heures. Le quartier des hommes était à l'autre extrémité du corridor; son aspect n'a pas sensiblement été modifié.
Ce (jui attire surtout l'attention des visiteurs, c'est le cachot oii la malheureuse Marie-Antoinette, après la mort de Louis XYl, demeura soixante
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jours sous la garde constante tle doux gendarmes ([ui avaient pour mission de ne pas la perdre de vue. La eelluh,' était double, et l'infortunée reine de France n'était protégée contre les regards indiscrets que par un sim[)le et fragile paravent. On aimerait à voir conservés par la religion du souvenir ces lieux consarés par l'histoire. Cela n'est pas, malheureusement. Dé'jà la Reslauralioii avait commis la faut(> d'(''Iev(>r un autel hanal