‹ Les monuments de Paris souvenirs de Vingt SièclesChapitre 7 sur 58 · LES BATELIERS PARISIENS OINT ÉLEVÉ CE MONUMENT · texte numérisé non relu

LES BATELIERS PARISIENS OINT ÉLEVÉ CE MONUMENT

AUX lUAIS DE LA CITÉ

Texte très explicite, ou le voit, d'ajjord sur la nature du dieu auquel l'autel — car c'est un autel — a été dédié : il s'agit de la divinité romaine par excellence, Jupiter très bon; ensuite sur la date de la consécration : le règne de Tibère, qui vécut de 14 à 37 après Jésus-Christ. L'année exacte n'est pas précisée, comme elle eût pu l'être par la mention du consulat et de la puissance tribunicienne, détails que n'eussent pas omis des gens plus au courant ((ue nos Parisiens des habitudes romaines. Par quelles mains fut diessé cet autel? La dédicace nous l'apprend encore : par les nautœ Parisiaci, ces bateliers parisiens qui formaient, aux premiers siècles de notre ère, une puissante corporation. Le trafic par eau était, en effet, très important à une époque où le réseau des voies de communication était infiniment moins complirpié et moins commode que de nos jours, et où les chaussées impériales étaient presque exclusivement réservées à la poste et aux services puldics. Les iiaiitw avaient à Paris même trois ports. Il n'est donc pas étonnant que, sous Tibère, ils aient pris l'initiative d'élever à frais communs, publiée, un monument à la grande divinité du Capitole, honorée dans toutes les parties de l'empire.

Il est un autre monument encore qui mérite de retenir un instant notre attention.

En 1871, des fouilles pratiquées sur l'emplacement do l'ancien Hôtel- Dieu firent mettre à nu des pierres sculptées qui appartenaient évidemment à un grand piédestal de statue équestre. Les sujets représentés sont, suivant l'interprétation de M. Mowat, d'un côté le désarmement de Mars, et de l'autre la figure de Jaiius quad/if/oiis, symbole de la paix romaine. Quel était le bienfaiteur de la Gaule à qui avait été élevée la statue dont nous possédons une partie du piédestal? C'était, d'après le même savant, Germanicus, le vainqueur d'Arminiiis et des hordes germaines, si populaire que l'empereur inquiet l'enleva à ses légions et le fit périr en Orient. De la statue rien n'existe plus; mais, quoique mutilé, le piédestal est d'un réel intérêt, si, comme nous le supposons, il exprime le sentiment de la reconnaissance publique envers Rome et envers un général dont l'épée victorieuse arrêta la marche envahissante des barbares.

Ces productions artistiques, qui datent du premier siècle de l'ère

IIS Tiirii>:i:s de j v 1. 1 e n

Li:S M TEL s C.MLOfS ,3

chrétienne, sont un signe évident de la rapidité de la romanisation à Lulècc.

Ainsi s'explique la construction de noniljreux monuments dont les vestiges ont apparu, à diverses reprises, au cours de travaux d'appropriation, tant dans l'Ile même de la Cité que sur les deux rives : à droite du fleuve jusqu'à Saint-Eustaclie, et même plus loin, jusque sur le flanc de la colline Montmartre, et, sur la rive gauche, le long des pentes du mont Leucoticius, la montagne Sainte-Geneviève. Ainsi s'expliquent la fondation do lénorme massif de rAniphithéàlre et celle des riiernies.

Lors(pie fut percée, entre la place .Mauhert et le (juartier Jloufl'etard, la rue Plonge, une do ces larges saignées qui ont apporté l'air et la lumière dans l'inextricable treillis dos rues du vieux Paris, de grands travaux de nivellement furent opérés, et la terre enlevée sur une assez grande épaisseur.

La Compagnie des omnibus ayant ac(|uis, le long de la voie nouvell(\ un vaste emplacement pour y établir ses remises et ses écuries, la pioche des terrassiers mit au jour des murs en appareil romain. Leur disposition, leurs divisions transversales et certains détails caractéristiques montrèrent que l'on se trouvait en présence d'un aniphithé;\tre gallo-romain. La Société des Amis des Arènes de Lulèce, aussitôt formée, lit tous ses efl'orls pour assurer la conservation des ruintïs. Elle n'aboutit pas cep(Mi(lant. L'impérieuse préoccupation des besoins immédiats l'emporta sur l'intérêt iiistoricpie, et, faute de fonds suffisants pour le raciiatdu terrain, les sociétaires curent la tristesse de voir la Compagnie des omnibus procéder à des travaux ijui ici dérasèrent les anticpies murailles, là comblèrent les vides. Le dépôt des voitures s'établit sur la partie septentrionale do l'amphithéâtre de Lutèce.

Tout n'était heureusement pas perdu. La compagnie ne possédait que la moitié environ de l'emplacement sur lequel se trouvaient les Arènes, et, sous la pression de l'opinion publi(jue, qui supportait avec impatience la disparition de ce premier feuillet de ses annales parisiennes, le conseil nuinicipal acheta les immeubles sous lesquels étaient cachés les vestiges inexplorés que le compas des architectes avait désignés avec sûreté, grâce à la forme toujours la même de ces sortes de monuments. Les déblaiements, sagement conduits, firent reparaître les parties de l'édifice qui n'avaient pas été démolies pour être utilisées sur d'autres points, comme, par exemple, ces grosses pierres taillées, dont ((uelques-unes avec inscriptions, trouvées dans la Cité, anciens gradins transportés à cet endroit pour servir à des constructions nouvelles.

Aujourd'hui, à gauche d'une petite rue amorcée sur le côté oriental de

H l>.\IUS

la rue Monge, clans un square gazonné dont les avenues sont commandées par les formes de riiémicycle, se voit ce qui reste encore debout de ramphith6i\tre oii luttaient des gladiateurs, oii eurent peut-être lieu des combats d'hommes contre des bêtes féroces, spectacles sanglants auxquels répugnent nos mœurs adoucies, mais que nos pères affectionnaient et dont le goût s'est prolongé assez avant, jusque sous le règne de Chilpéric.

L'amphithéâtre de Lutèce n'a pas d'histoire. Il n'en est pas de même des Thermes, auxquels demeure à jamais attaché le nom de l'empereur Julien.

A l'angle des boulevards Saint-Michel et Saint-Germain, on voit, enclos par une haute grille de fer, un jardin d'aspect pittoresque, où sont groupés, dans un désordre voulu, des fragments architecturaux, vierges enlevées au portail dune église, arcades de cloîli'e, gargouilles en forme de monstres grimaçants, fùls de colonne et cha|>iteaux.

Ces restes du moyen âge ne sont pas ce qu'il y a de plus ancien à cet endroit : Vki\ est encore arrêté par la majesté de ruines recouvertes de lierre, murailles noires et épaisses, voûtes béantes, les unes descendant dans les profondeurs de la terre, les autres s'élevanl à une imposante hauteur, enchevêtrement de passages couverts dont le plan, après tant de remaniements, serait difficile à établir si les archéologues ne venaient à notre aide.

Ce sont là les vestiges d'un ancien palais impérial; les salles qui subsistent faisaient partie des Thermes, complément indispensable de toute grande habitation romaine. Le percement du boulevard Saint-Michel a fait recouvrir les aqueducs amenant les eaux d'Arcueil, et l'aménagement du Musée a effacé presque complètement les traces des hypocaustes et des piscines.

Si renq:)lacement du j)alais jadis habité par Julien, César des Gaules, est ainsi déterminé, il ne subsiste malheureusement plus rien des substructions mises à jour par l'établissement de la rue Soufllot, dans lesquelles on reconnut, à n'en pas douter, d'anciennes casernes, les castra stath'a, qui, d'après le récit d'Ammien Marcellin, n'étaient séparées du palais que par le Champ de Mars. Ce souvenir permet cependant de reconstituer par la pensée et de faire revivre, dans son véritable décor, la scène pittoresque du couronnement de Julien par les légions.

Julien était un personnage d'allures mystérieuses; il a été jugé très diversement : il a eu de violents détracteurs et d'ardents apologistes. Etait-ce un indifférent en matières religieuses ou un sceptique? Il semble plutôt qu'il ait été dévot à sa façon. Reconnaissant l'action exercée par la Providence non seulement sur les destinées générales de l'humanité, mais

LES AUTLl.S GALLOIS 15

sur chaque homme en parlirulier, imbu des doctrines ([u'il avait puisées dans les livres des écoles, de celle d'Alexandrie notamment, et dans les assemblées des mystères, il rêvait d'une régénération de l'ancienne religion épurée et le retour aux mœurs antiques de l'empire.

Ce n'était pas un simple théoricien, c'était un pratiquant, comme on dit aujourd'hui; il accomplissait les rites et les libations. Mais était-il de

AUTEL D K J A N l S (^ U A n R I I H O N S

bonne foi, ou jouait-il simplement un rôle? On peut se le demander, car il y avait dans sa conduite des façons de faire si théâtrales, une préoccupation si évidente de se concilier l'opinion publicpie, que de légitimes soupçons s'élèvent chez les moins prévenus. Nous n'en voulons d'autre preuve que la comédie jouée par lui à Paris, dans le l'alais des Thermes, devant les soldats qui ()ccu[)airnt les vaslra slcilU'd de la rue Monge. Il est curieux de voir dans le récil d'Ammien Marcellin comment Julien affecte de se montrer détaché des idées de grandeur, et il est facile de se rendre compte que sa résistance calculée n'avait d'autre but que d'exciter le zèle de ses partisans.

Dans son amitié j)our Julien et dans sa bonne foi naïve, le narrateur latin n'aperçoit i)as l'habile mise en scène du merveilleux acteur, qui, exploitant le mécontentement des troupes exilées en Orient, les comble de prévenances et de compliments, et leur vante la bienveillance de l'empereur, dans la pensée évidente de provoquer des dénégations violentes. C'est malgré lui qu'il accepte le diadème, dit-il, et à peine l'a-t-il ceint, qu'il se cache dans son palais et fait répandre le bruit de sa mort. Une

IG

explosion d'alTection, si forte qu'on peut croire à une révolte, se produit chez les soldats ; il en profite pour réunir les troupes, et, dans un discours éloquent, il place sa vie sous la protection de ceux qui viennent de le proclamer eiiipcreiir. Ces différents épisodes sont évidemnicnl le résultat d'une tacticpic adroite, et on est ainsi amené h mettre en doute la sincérité d'un homme (pii ne régla pas toujours sa vie conformément à ses principes et qui, d'apparence simple et austère, maniait la flatterie avec un talent consommé.

Sous l'antique voûte du Palais des Thermes, qui servent aujourd'hui de musée, se dresse une statue en marbre blanc, celle d'un homme barbu, vêtu de la toge, une main ramenée sur la poitrine, l'autre tenant un rouleau de papyrus, à la manière des philosophes. La comparaison avec d'autres portraits de caractère absolument authentique, rend incontestable l'attribution qu'ont faite de cette statue des iconographes expérimentés : c'est celle de l'empereur Julien. Mais, comme s'il était dit que le mystère devait en tout demeurer attaché à la personnalité de cet homme, on ignore et on ignorera probablement toujours l'origine de cette statue, qui fut trouvée à Paris, chez un marbrier, où elle était demeurée pendant de lon<>-ues années sans attirer l'attention. L'on ne sait si elle a été exhumée du sol de l'antique Lutèce, ou si elle est venue de Rome ou delà Grèce avec des statues analogues que la Renaissance introduisit en France en assez grand nnmbrc On a eu raison de l'enlever du nuisée du Louvre, oii elle était confondue dans la multitude des statues antiques, et elle est bien à sa place dans ce palais dont elle rappelle l'hôte impérial.

statue de ciiii,deb1-rt (musée du i.ouviu:)

Page 1