L'ÉGLISE SAINT-GERMAIN DES PRÉS
SOMMAIRE
Origine historique. — Saiul Gormaiu, évéquc de Paris, et 15runehaut, reine d'Austrasie. — Destruction de l'abbaye par les Normands. — Les trois époques de la reconstruction. — L'abbaye, ses bâtiments, sa vie intellectuelle et morale. — Les abbés commendataires.
vKC son étrange clocher aux épais contreforts, avec ses tours carrées, aujourd'hui coupées au ras de la toiture, et qui enserraient l'abside dans de solides étais, avec ses formes massives, l'église Saint-Germain des Prés a un air de vénérable antiquité.
A l'intérieur, les peintures et les ors ne parviennent pas à lui communiquer un air de jeunesse; piliers et chapiteaux ont un aspect archaïque sous leur parure moderne, et si les larges ouvertures pratiquées sur un des côtés de la haute nef donnent entrée à une lumière trop crue, les parties latérales demeurent plongées dans la religieuse obscurité des édifices de l'époque romane.
C'est, cependant, plus loin encore dans le passé qu'il faut chercher ses origines, dans ces temps mérovingiens dont un de nos grands historiens
PAIUS
a dépeint l'âpre et sauvage earactère. L'église, appartenant à une riche abbaye, ne se dressait pas, comme aiijourd'iuii, en quartier habité, mais en pleine rani})agne, au milieu des jirairies dont elle a pris le nom.
Bien qu'il ne reste jjIus rieu des constructions primitives, est-ce une raison suffisante pour nous priver de porter nos regards sur cette époque
dont elle évoque, malgré tout, le souvenir?
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%^^ n'est-il pas impossijjle de l'aire revivre
a conservé le nom : saint Germain, contemporain de Cliildebert, celui-là même qui, sous le règne suivant, fit entendre à Sigebert et à Brunehaut une si courageuse et si austère leçon.
C'est un spectacle bien curieux que celui de cette société mérovingienne, mé. lange d'éléments non encore fusionnés, de (jallo-Uomains à l'esprit affiné par une civilisation avancée, et de Francs violents et barbares, de mœurs grossières. Le christianisme exerçait bien quelque inlluence sur les esprits; mais, au fond, les instincts ataviques demeuraient non transformés. Les princes francs, en s'installant en Gaule, y apportèrent, avec leur sauvagerie et leur rudesse, les vices germains : la ruse et la duplicité. Ils vivaient dans leurs palais, au milieu de guerriers farouches qui leur formaient une sorte de clientèle, dans une omnipotence peu favorable à l'austérité des mœurs, et ils offraient aux semences du christianisme un terrain mal préparé. Éldouis par la solennité du culte, pleins de respect pour les évêques, dont l'autorité était d'ailleurs réelle, remplis de crainte à l'idée du châtiment immédiat dont Dieu et les saints punissaient les impies, ils avaient une religion toute superficielle. Au lieu de considérer la foi comme un puissant moyen de perfectionnement moral, comme uu appel impérieux vers l'idéal, ils se laissaient aller aux caprices de leurs instincts et croyaient en être quittes envers le Créateur par quelque fondation d'église ou des dotations de monastères. C'est précisément ce qui arriva pour Childebert.
Il s'était rendu en Espagne, avec son frère Clotaire, à la tête d'une armée nombreuse pour venger sa sœur malmenée par son époux, le roi des Visigolhs. Panipelune tomba aux mains des princes francs, mais Saragosse résista avec énergie. Un jour, l'armée assiégeante aperçut, fo.-mant une imposante procession sur les boulevards de la ville, les habitants et
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le clergé qui portaient avec vénération, dans un tlépioioment inatmifique, les trésors vénérés des églises : vases d'or provenant, disait- on, du temple de Salomon, calices et ciboires ornés de pierreries, feuilles d'or massif servant d'enveloppes aux livi-es liturgiques, et, objet bien plus précieux encore, l'étole du glorieux saint Vincent, célèbre par tant de miracles.
Le roi franc fut-il réellement impressionné par celte théorie sacrée, espéra-t-il posséder dans l'étole de saint Vincent un talisman qu'il ferait servir h sa puissance? Ce n'est pas impossible. Toujours est-il que la paix fut conclue entre lui et les habitants de Saragosse, à la condition que la miraculeuse étole et les vases saints hii seraient remis.
C'est pour abriter ces trésoi'S (pie Childebert lit construire, dans des terrains situés à l'ouest des jardins de son palais des Thermes, l'éo'lise qui, d'abord consacrée à saint Vincent, fut plus tard dédiée à saint Germain. Il n'épargna rien pour la rendre digne du dépôt qui lui était confié. Des sculptures, analogues à celles c|U(> l'on voit encore aujourd'luii dans la crypte de Jouarre, ornaient les lourds chapiteaux; le plal'oiul était lambrissé comme celui des basiliques romaines; la toiture, faite de plaques de bronze, resplendissait au soleil; les nuirailies étaient décorées de mosaï(|ucs à la mode by/anline.
Tel était le temple qui, sous le vocable de saint \incenl, occupa la place oii se dresse l'église actuelle de Saint-Germain des Prés. D'où est v<'nu ce changement de nom? On a vingt exemples analogues d'un saint aux reliques vénérées se substituant à un autre dans la iK'volion populaire.
i; M A P 1 T L A U D C S A I ^; T - G E H M A I .N- DES PRES
Saint Germain était évêque de Paris.
C'était non seulement un pieux prélat, mais un honune d'une haute intelligence. Son autorité, fpii prenait naissance dans la pureté de sa vie, était augmentée encore jiar l'élévation de son caractère.
Si grande était son indépendance qu'il put, à maintes reprises, s'interposer au nom de Dieu et de la justice entre les rois francs, toujours en luttes fratricides. Il eut le courage d'exconununier Ilaribert, qui, sans attendre la mort de sa première femme, avait donné le titre de reine et d'épouse à une fille nonunée Mérofiède, et qui ensuite, portant ses vues sur la sœur de sa première femme, une religieuse, lui avait solennelle-
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nient passé au doigt l'anneau conjugal. Le prince était ainsi coupable de bigamie et de sacrilège. L'évéque Germain le frappa des foudres canoniques, sans effet d'ailleurs, car le roi garda près de lui ses deux épouses.
Mais l'acte de courage le plus extraordinaire et le plus méritoire du saint prélat, fut son intervention à la fois ferme et habile auprès de Brunehaut, l'épouse de Sigebert. Nous avons la bonne fortune de posséder le texte même de la lettre qu'il écrivit à cette femme hautaine parvenue au comble de la puissance.
« Répéterai -je les bruits, écrivait-il à Brunehaut, qui courent dans le public? Ils me consternent, et je voudrais les dérober à la connaissance de votre piété. On dit que c'est par vos conseils et votre instigation que le très glorieux roi Sigebert s'acharne si oljstinément à la ruine de ce pays. Si je rapporte de semblables propos, ce n'est pas que j'y ajoute foi, c'est afin de vous supplier de ne fournir aucun prétexte à de si graves imputations. Quoique déjà, depuis longtemps, ce pays soit loin d'être heureux, nous ne désespérons j)as encore de la miséricorde divine, qui peut arrêter le bras de la vengeance, pourvu que ceux qui gouvernent ne se laissent pas dominer par des pensées de meurtre, par la cupidité, source de tout mal, et par la colère qui fait perdre le sens... »
La vindicative reine d'Austrasie ne se laissa pas toucher par les conseils du pieux prélat, et l'on sait les malheurs qui l'accablèrent après l'assassinat de Sigebert, sa captivité à Rouen, son mariage avec le jeune Mérovée, ses vains efforts pour exercer en Austrasie, malgré les leudes, le pouvoir au nom de ses enfants, les hontes de sa vieillesse, ses crimes, et enfin la vengeance posthume de Frédégonde, dont le fils la fit attacher nue à la queue d'un cheval sauvage.
II n'était pas sans intérêt, pensons-nous, de remettre en mémoire, à propos de l'église Saint-Germain des Prés, ces souvenirs d'une époque voisine de sa fondation, et de rappeler, à côté du nom de son saint patron, ceux de Childebert, de Sigebert et de Brunehaut.
Les dotations que Childebert avait faites à l'abbaye de Saint-Germain des Prés étaient considérables. Les terrains concédés aux religieux comprenaient, outre le territoire actuel d'Issy, un chemin de dix-huit pieds de large sur chacune des rives de la Seine, depuis le petit pont jusqu'à Sèvres, avec le droit exclusif de pêche. Établie en dehors des murs de Paris, la conuminauté possédait quatre cent mille hectares de terre. Mais des temps allaient venir où à celte immense prospérité succéderait une extrême détresse.
Un jour, on apprit qu'une flotte de cent vingt navires remontait la
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Seine. Elle portait des Normands venus de Scandinavie, hommes barbares et farouches, avides de sang et de pillage, et qui répandaient sur leur passage la dévastation et la terreur. Rouen fut incendié, la population égorgée. Enorgueillis par leurs succès, les pirates marchèrent sur Saint-Denis. Les habitants de Paris fuirent épouvantés dans les marais situés entre la Seine et la Bièvre et dans les forêts voisines. La ville et l'abbaye furent mises à sac, et, pour obtenir la retraite de ces hordes, les descendants dégénérés de Charlemagne, ignorant les résolutions viriles et la vigoureuse énergie, durent payer un tribut. Aussi, comme il fallait s'y attendre, les Normands revinrent à plusieurs reprises, exigeant des villes repeuplées de nouveaux sacrifices. Paris fut raiu;onné plusieurs fois. A la fin, cependant, il se rencontra un homme de cœur et de volonté, ui fit fortifier la ville, Gozlin, ancien abbé de Saint-Germain des Prés, puis évècjue de Paris, et dont on a, par reconnaissance, donné le nom a une des rues de la capitale. Impuissants à s'emparer de la ville, les Normands se vengèrent sur l'abljoye, (|u'ils prirent d'assaut et saccagèrent. Ce l'ut, d'ailleurs, leur dernier succès; bientôt après ils se retirèrent. Paris et ses environs étaient à jamais délivrés de ces bandes pillardes, et, liés lors, l'abbaye de Saint-(]crmain allait rcliouver des jours prospères.
Dans l'église actuelle, à jieu près rien no subsiste des conslruclions mérovingiennes; à peine quelcpies colonnes du triforinni , empiunléos elles-mêmes à des temples païens, et quelques fûts de marbre précieux, tels que n'en taillait pas le moyen ûge.
Elle porte dans son architecture, sans parler des remaniements de ces dernières années, les traces de trois époques bien distinctes : le début du onzième siècle, la fin du douzième et le dix-septième siècle.
Les formes massives de la première période se voient tant dans la nef centrale que dans les bas cotés qui l'accompagnent : lourds piliers accotés de quatre colonnes et surmontés de chapiteaux épais, ornés d'entrelacs, de personnages de tailles courtes, d'animaux fantastiques. Encore faut-il faire un choix dans cette série de chapiteaux, dont beaucoup ont été refaits sur d'anciens modèles, il est vrai, mais par un ciseau qui n'a pu conuMuniquer à la pierre la marque de cette époque reculée'.
Le chœur, l'abside et le portail, abstraction faite, bien entendu, de l'ajout qu'il a reçu ultérieurement, appartiennent à la seconde période. On connaît même la date exacte de la consécration de l'église. En 11G3, le
1. Douze de ces chapiteaux ainsi remplacés dans les premières aimées de ce siècle, sont aujonrd'liui au musée de Cluay. Ils ont plus de prix, daus leur dégradation, que les chapiteaux neufs de l'église.
pape Alexandre III bénit le chœur de Saint-Germain et posa la première pierre de Notre-Dame. Ces embellissements avaient été accomplis par l'abbé Hugues III, désireux de mettre le monument à la mode du jour. Or, Saint-Denis et Sens venaient d'inaugurer le style ogival; à leur exemple, on mêla dans la nouvelle partie de Saint-Germain des Prés l'arc brisé au plein cintre. Les sculptures, si intéressantes dans leur variété, ont ici une netteté et une perfection ignorée de l'âge précédent; la fantaisie de l'artiste s'est donné carrière avec liberté et souplesse. On trouve Ijien encore des êtres fantastiques, mais la nature est déjà observée de plus près, les personnages ont moins de lourdeur; les crochets élégants se dessinent et se projettent hardiment en avant.
A l'exemple de leurs prédécesseurs du douzième siècle, les abbés du dix-septième siècle apportèrent, sous Louis XIII et sous Louis XIV, d'importants changements à l'église de leur monastère. Ils appliquèrent sur le portail ogival de l'entrée un insignifiant fronton triangulaire, ils ouvrirent une porte sur le flanc méridional de l'édifice et allongèrent les bras du transept. Puis, l'église surélevée perdit son plafond lambrissé; des voûtes le remplacèrent, qui eurent pour points d'appui des pilastres d'ordre composite, comme on les aimait alors. Plusieurs fenêtres furent agrandies, et d'autres furent percées. Il en résulta la détérioration du triforium ogival, dont la disposition primitive se reconnaît encore dans la partie du chœur qui n'a pas de fenêtres.
Saint-Germain a en outre reçu, au cours du présont siècle, au-dessus des pleins des grandes arcades de la nef et du chœur, la magnifique décoration picturale d'IIippolyte Flandrin. Les colonnes elles-mêmes ont été peintes, et les chapiteaux brillent sous l'or qui les recouvre.
C'est aujourd'hui une église paroissiale. Rien ne donne plus l'idée de ce qu'était autrefois l'abbaye à laquelle elle appartenait, avec son enceinte de murailles, ses tours, ses moyens de défense dont elle avait assez souvent à faire usage, tantôt contre les ennemis du dehors, tantôt contre les étudiants de l'Université à l'humeur belliqueuse, et surtout, au seizième siècle, contre les huguenots.
Les limites étaient les rues actuelles de l'Échaudé, Sainte-Marguerite, Saint-Benoît et Jacob; à l'intérieur, les bâtiments se développaient, différents suivant les époques, mais toujours vastes, commodes, et même parfois somptueux. Au temps de saint Louis, un abbé avait fait appel au génie de Pierre de Montereau, et l'architecte présumé de la' sainte Chapelle éleva à la Vierge un sanctuaire qui, malheureusement, n'existe plus. On regrette également la disparition du réfectoire monumental des
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moines, plus beau que ne Test celui de Saint-Martin des Champs; la statue de Childebert, maintenant au Louvre, en gardait l'entrée.
L'abbaye exerçait le pouvoir seigneurial, avait droit de haute et basse justice; une foire annuelle se tenait sur l'emplacement qui a depuis conservé le nom de marché Saint-Germain; l'on y accourait de très loin; les produits de l'industrie du monde entier s'y étalaient rangés en bel ordre, par catégories. D'aucuns ont considéré ces grandes foires comme le point de départ de nos modernes expositions universelles.
Le dix-septième siècle vit s'opérer dans le monastère d'importantes transformations. L'ancien cloître fut reconstruit, en môme temps que furent établies les galeries spacieuses de la bibliothèque, de plus en plus riche, grâce à de nombreuses donations et aux savants travaux des bénédictins. Les abbés commendataires, soucieux d'augmenter leurs revenus personnels, percèrent des rues à travers les anciens i);\limonls claustraux et élevèrent des maisons de rapport : c'est là l'origine des rues Childebert, Sainte-Marthe, Cardinal-de-Furstemberg et de l'Abbaye. Dans cette dernière, en 1.586, le cardinal de Bourbon, abbé du monastère, s'était fait construire un palais dont la façade, encore existante, est remarquable par l'harmonie de son architecture de ])riques rouges entre des lignes de pierres blanches; fenêtres et portes sont encadrées de cliainagos et de frontons; une femme assise tient un écusson aux armes du cardinal.
A la même époque appartenait la prison de l'Alibaye, tristement célèbre par les massacres de la Révolution, et à laqueUe demeure toujours attaché le nom de M"° de Sombreuil. Elle fut détruite en 1854. C'est plus tard encore que disparurent les portes monumentales qui s'élevaient aux quatre faces du monastère.
On voit que, au couis des siècles, l'abbaye de Saint-Germain des Prés a eu comme des poussées de sève qui ont fait éclore une brillante floraison architecturale. Mais que sont ces constructions, malgré leur importance, en comparaison de la vie morale et intellectuelle des religieux, vie partagée entre l'étude et la prière, vie de travail persévérant et métho- (li([ue, fructueux entre tous, grâce à l'cITort individuel multiplié par celui de la collectivité. Le nom de '• travail de bénédictin » est resté attaché à toute œuvre qui a demandé un labeur modeste, intelligent et de longue durée. L'imagination aime à se représenter la vie calme et studieuse de ces hommes qui, sous la robe de bure serrée à la taille i)ar une ceinture de cuir, le front rasé recouvert d'un capuchon, passaient, sans rien perdre de leur ardeur, comme sans se laisser aller à une précipitation stérile, toute une existence à des recherches désintéressées. La mort venait-elle
à les surprciKlrc, leur œuvre ne restait pas inachevée; elle était reprise par le jeune moine que chacpie savant bénédictin avait auprès de lui, comme une sorte d'apprenti. Telle était la passion de quelques-uns d'entre eux pour l'étude, qu'elle triomphait de l'alTaiblissement causé par Tàge et par la maladie. Dom Luc d'Achery, atteint d'un cancer et relégué à l'infirmerie du couvent, ne la quittait que pour la chapelle et la bibliothèque, où, quarante-cinq ans durant, feuilletant les vieux récits du moyen âge, il fit, dans cette littérature alors ignorée, de judicieux extraits qui ont beaucoup contribué à la mettre en valeur. Dom Mabillon, son élève, fit faire à la science un pas bien plus considérable encore, en indiquant les moyens de déterminer par l'examen du texte l'authenticité des chartes et des diplômes, et en appliquant cette méthode dans des travaux j)ersonnels du plus liaul intérêt. Bossuet disait de lui, en le présentant à Louis XIV : « Sire, voici le religieux le plus savant et le plus modeste de votre royaume. » Bernard de Montfaucon, l'inventeur de la diplomatique ou l'art de découvrir, dans les signes extérieurs des manuscrits, la mesure de leur valeur, l'auteur bien connu de V Antiquité expliquée et de tant d'autres travaux, était aussi de l'abbaye de Saint-Germain, où il s'était retiré après avoir, comme officier, glorieusement servi sous Turenne. L'intensité de production était énorme dans cette usine de l'intelligence. Les murs du monastère n'étaient cependant pas toujours une protection suffisante contre les attraits du dehors et les mouvements tumultueux de l'âme. L'abbé Prévost, l'émouvant auteur de Manon Lescaut, était bénédictin de Saint-Germain et travailla avec ses frères à la Gallia cJiristiana. Tout jeune, il avait été officier. Dans sa cellule, et malgré ses efforts pour dompter son imagination et pour trouver un dérivatif h l'ardeur sensuelle qui l'emportait, les brûlantes et amoureuses visions de sa vie passée venaient l'assaillir. Il ne sut pas résister et quitta la bure, pour vivre de sa plume à l'étranger.
Si, parmi les bénédictins de Saint-Germain des Prés, il s'en trouvait d'austères et de folâtres, de calmes et d'agités, non moins frappante était la différence entre les abbés qui se succédaient à la direction de la maison, surtout après l'institution de la commende.
Les lins étaient de grand caractère, témoin ce Jean-Casimir (pii, entré de bonne heure dans l'ordre des Jésuites, avait obtenu du pape de quitter riiablt ecclésiastique à la mort de son frère, pour monter sur le trône de Pologne et épouser sa belle-sœur. Actif et énergique, il avait soutenu avec honneur plusieurs guerres, et les bas-reliefs de son tombeau de Saint-Germain des Prés représentent les épisodes terribles d'une bataille
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([Li'il gagna sur les Moscovites. Sa femme étant morte, et le sceptre lui paraissant trop lourd, il l'échangea contre la croix d'abbé que lui donna Louis XIV, et termina ses jours dans la prière et le renoncement.
D'autres abbés, par contre, se laissèrent tenter par les cent quatrevingt mille livres de revenu que produisait le monastère, et les habitudes de quelques-uns, bâtards de rois ou cadets de familles princières, n'étaient rien moins ([u'édiliantes. Il arrivait que, se rendant à l'office de nuit, les religieux apercevaient, dans la prol'usion des cires <[ui illuminaient les fenêtres du palais abbalial, la siliiouelte graineuse de la Camargo, èi la table (pie |)rési(lail rabb('-duc de Clermont, entouré d'une joyeuse compagnie.
Mais les temps nétaienl pas éloigiu'is oii les ordres monastiques, qui avaient violé la loi de pauvreté, allaient disparaître. Saint-Germain des Prés ne fut pas épargné : la Tei-reur dispersa les moines.
Quand raccalmie icvint, l'église, (pii a\ait servi île dépôt de salpêtre, fut à son tour rendue au culte. On y fit d'importantes réjjarations. Le génie d'IIippolyte Flandrin y déroula avec grâce et majesté les th(''ories de ses Saints. Aujourd'hui, Saint-Germain do6 Prés est un des monuments (pie le Parisien considère avec une respectueuse sympathie, et que l'étranger visite avec curiosité 'et admiration.
CIIAPITRI- TIÎOISIKME